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Conseil general de la Guyane

VOYAGE

DU CHEVALIER

DES MARCHAIS

EN GUINEE,

ISLES VOISINES,

ET A CAYENNE,

Fait en 1725, 17 z6 & 172,7.

Contcnant une Defcription tres exacfce 5c tres etenduc de ces Pais , 8c du Commerce qui s’y fait.

Enrichi d'nn grand nombre de Gtrtes & de Figur cs en Tai lies dotices.

PAR LE R. PERE LABAT.

De l’Ordre des Freres Precheurs.

i ju

P R E F A C E

LE Public ayant paru contcnc de la Relation que je lui ai donnee de l’Afrique Occidentale, depuis le Cap blanc jufqu’a la Ri- viere de Scrrelionne en 1728, je me fuis trouve engage de pourfui- vre la defcription des memes co- tes, depuis cette Riviere jufqu’au Cap Gabon & ä Corifeo , nouvcl etabliflcment des Portugais dans ce Pais.

J’avois für cela d’cxccllens me- moires , tant des Portugal que des Francois , qui me mettoient au fait d’une infinite de chofes curieu- fcs & nouvelles , mais qui cepen- dant ne fuffifoient pas pour rem- plir enticrement mon deflein. }’e- tois pret de l’abandonner , lorfque le hazard me procura la connoiF lance du Chevalier des Marchais Tom. T. * grand

ii P R E F A C E. grand homme de mcr, qui dans les voyages qu’il a faitsen AFrique, cn Amerique & dans bien d’autres lieux, s’eft acquis de vaftes con- noiflänces de tous les Pais.

II revenoit alors d’un voyage qu’il avoit fait a la cote de Gui- nee Sc a Cayenne, cn qualire de Capiraine d’un vaiiTeau de la Com- pagnie appellel’Expedition. 11 avoit redtifi£ dansce voyage lesobfcrva- tions qu’il avoit faites dans plu- ficursautres precedens, furlegifle- ment des cötes, für les vents, für les courans, für les fondes, für la nature du Pais, für les moeurs des habitans, leurs religions , leurs gucr- res, leurs commerces , leurs lan- gues, les limites de leurs Etats, leurs origines , Sc generalement tout ce qui cft necefläirepour nous donner une connoiilance claire, diftin&e Sc parfaite de ces Pais Sc de ceux qui les habitent , ou com- ine naturels, oucomme etrangers.

Cet Ouvrage divife en quatre Volumes , commence a la Riviere

de

P R E F A C F, in de Serrclionne, j’avois tcrmi- ne nia Relation precedentedel’A- frique Occidentalc , 8c finit a la Ri- viere des Camcroncs-, il ren ferme toute la cote contenue depuis le cinquieme degre de longitudc , juf- qu’au vingt-troifieme, ce qui fait trois eens quatre-vingt lieues a vingt lieues au degre ; für fix de- grez ou environ de latitude fep- tentrionale, c’efi-a-dire depuis le neuvieme jufqu’au troifieme ex- clufivement.

On verra une fuite deserablifle- mens que nos premiers Francois Normands ont fairs für ccs cotcs qu’ilsont decouvertes Ies premiers, & bien long-tems avant que les autres Europeens fongeaflent a les y fuivre 8c a troubler lc commer- ce avantageux qu’ils y avoient com- mence 8c etabli.

Rien n’eft plus detaille que cc que le Chevalier des Marchais nous rapporte, il femble qu’on foit für les lieux , qu’on y traite , qu’on y commerce avcc tous ccs differens peuples. * 2 11

2

IV P R E F A C E.

II n’y a point de Caps, deGol- phes , de Montagnes , de Rivicrcs, de Ruifleaux , de Plages , de Mouil- lages, de hauts fonds, d’ecueils, qu’il n’ait vüs , frequentez , lon- dez, vifitez&deflinezavecle fbin Sc l’exa&itudc d’un homme cu- rieux , habile , entendu , bon Del- finateur, bon Gcometre, bon Pi- lote , excellcnt Capitaine.

La connoiflancc Sc la facilite de parier la plus grande partie des Langues differentes, qui font en grand nombre dans ccs differens Etats, lui a fait faire des decou- vertes , aufquelles ceux qui ont tou- jours befoin d’un Interpretc ne peuvent jamais arriverj car on ne fauroit s’imagincr combien il efl: utile, Sc meme neceflaire de fa- voir la Langue de ceux avec qui on traitc, combien eile donne de facilite pour le commerce, com- bien eile decouvredechofcs, com- bien eile abrege les affaires.

Les differens voyages que mon Auteur a fait für ccs cdtes, Sc f es

bon-

P R E F A C E. v

bonnes manieres pour les Habi- tans Sc pour lcs Souverains , lui avoienc tcllement acquis leur efti- mc & leur afieition , quc lcs Rois 8c les Peuples s’emprefloient ega- lement ä le recevoir chez euxavec tous les honneurs Sc la cordialite dont ils Tone capablcs ; a lui offrir des etabliflemens Sc le prefier de les acceprer, d’y batir des Forts, de s’y etablir Sc d’y fixer un com- merce, dont il eft certain que la Compagnie qu’il fervoit auroit re- tire des avantages confiderables.

Quoiqu’il n’oubliat pascc quela prudence exige d’un Capitaine en ces occaftons , il favoit fi bien prendre fes mefures, qu’il nc pou- voit jamais £tre furpris, Sc il etoic toujours für fes gardes , quoiqu’il femblat s’abandonner entierement a leur bonne foi 8c a leur difcrction* dcux chofes egalemcnt neceflaires a un Commandant ■, mais qu’il eft diftlcilede trouver reunies dans un meine fujet , für tout dans un Fran- cois, dont le cara&cre franc 8c fin- * 3 cere

VI P R E F A C E. cerc cd: fouvent la duppe de ccs Pcuples , qui lont naturellemcnc fourbcs , diflimulez , avides , cruels, Sc que l’honncur Sc la religion nc g£nent für quoique ce foic.

Comme le plus grand commer- ce des Francois für cette cote, eil ä prefenc principalement au Royau- mc de ) uda , c’elt audi a la deferip- rion de ce perit Etat , que le Cheva- lier des Marchais s’eH: attache plus particulierement j le detail qu’il en fait ne peut-etre plus etendu, plus circonftancie, plus inftruifant-, ce n’eft point für le rapport d’autrui qu’il ecrit, c’cft un temoin oculai- re qui parle, qui rapporte ce qu’il a vfi plus d’une fois , en habile hom- me Sc incapable de prendre le change.

II s’ert: trouve ä la mort d’un Roi de Juda, il a lesceremoniesde fa pompe funebre Sc le cruel maf- facre qu’un long ufige a autorife chez ces Pcuples pour honorer la memoire de leurs Rois defunts.

11 a adifte a I’inthro nilation Sc au

cou-

P R E F A C E. vn couronnement de fön SuccefTeur, ce qui s’y paffe eil li extraordinai- re & li nouveau pour nous, qu’on peuc affiner par avaace Ic Lecteur qu’il fera concent des dctails dans lefqucls on dt entre.

Rien n’eft plus particulier que la manicre dont l’Heriticr pre- fomptif de la Couronne eit elcve, la vie de ces Princes quand ils Tont dans leur ferail , Ie nombre de leurs femmes, leurs differentes clallcs, leurs occupations, leurs habits, leur maniere de vivre, le refpetft qu’on a pour eiles-, comment on les punit quand eiles ont manque ä leurs devoirs, für tout a la fide- lice qu’ellcs doivent au Souverain qui leur a faitl’honneur de lesmet- tre au nombre de les femmes: hon- neur pourtant que pas une fille n’ambitionne , 8e qu’elles fuyent a caufe des confequenees , jufqu’a Iq donner la morc , plutot que d’etre obligees de l’accepter.

On eil entre dans le detail le plus curieux &c le plus etendu que * 4 Ton

viii P R E F A C E. l’on puifle s’imaginer für ce qui regarde la police , le gouverneiiient & les maximes de l’Etatj fur fon etendue, la divifiondcfesProvin- ces, laculture des terres, leurs pro- dudlions , les revenus du Souve- rain, les depenfes qu’il eftoblige de faire, fes forces, (es armees, l’adminiftration de la Juftice, les Grands qui compofcnt laNoblefle del’Etat, leurs habillemens, leurs emplois , leur maniere de traiter avec leur Souverain , foit en public, foit en particulier, les rangs qu’ils gardent entre-eux & dans les ce- remonies publiques, dans leurs vi- fites ou quand ils (e rencontrenr, les honneurs qu’ils exigenr des par- ticuliers dans les occafions.

C’eft dans ce (eul Ouvrage qu’on trouvera au vrai la religion ancien- ne 6c moderne de ces Peuples. Le culte qu’ils rendent au grand Ser- pcnt oui eft ä prefent leur princi- pale Divinice, & a leurs autres Dieux inferieurs.

On verra d’oü leur efl venu ce

nou-

P R E F A C E. ix nouveau Dieu , par quelle occa- fion-, quelle raifon ils ont eu de l’adorcr, commenr ils s’acquircenc de ce culte , avec un derail des pro- cedions 8c des offrandes que Ton fait ä fon honneur en cerrains tems. Sc dans certairies circonftancesj qucls font ies Miniftres de l’un & de l’aucre iexe, comment les jeunes filles (ont initiees ä ces mifteres, les Privileges de ces filles &le droic qu’elles ont de faire enrager ceux qui font aflez fous pour les epoufer. Quelques hifloires für ce fujec di- verciront agreablement le Lc-Efeur* car on n’a rien oublie de tout ce qui peut lui faire plaifir 8c l’amufer en Pinftruifant.

Le Roi de J uda quoique Souve- rain Sc fort abfolu dans fon Etat , re- leve du Roi d’Ardra oud’Ardres, qui deputc un de fes Olficiers pour lui mettre furJatetelacouronneou ce qui en tient lieu , apres que le Roi de Juda a fait faire par maniere d’hommage les reparations conve- na’bles ä la porte principalc de la Ville d’Ardres. * f Ce

x PREFACE.

Cc meme Roi d’ Ardra elf enco- rc Souverain des Rois de Popo Sc de Cotro, quoiqu’il releve lui-me- rae du Roi de Benin, Sc que ce dernier releve encore d’un autre Souverain, donc le Royaume ou l’Empire eil ä PEft, Sc le nomme felon quelques- uns Biafara. Nous n’cn dirons pas davantage, afinde ne rien avancer legerement , Sc qui ne l'oit pas fonde für de bonnes prcuves.

II v aau Nord d’Ardra deux perirs Royaumcs appellez Fouin Sc Oul- coumi , Sc au-deflus de ces deux un plus confiderable , appclle Da- houme ou Dahouma.

11 y a apparence que ce dernier Souverain ade grandcs pretentions Cur ces quarre Erars , ou qu’il a cu de forres railons de leur faire la guerre , puifqu’il eft forti de (es Erars en 1 72 8. avcc fon armee, qu’il a attaque le Roi d’Ardres , Pade- faic, Pa pris prifonnier, Sc lui a coupe la tere de fa propre main. Aprcs cela ll s’elt empare de fes

PREFACE. xi

Etats, s’eft löge dans fa Capitalc, dans fon Palais, a joint les fem- mes du defunt ä cellcs qu’il avoic amenees aveclui , en un mot il s’eft fait Roi d’Ardres comme il l’etoit de Dahouma.

Son armee n’etoit pas fort nom- breufe , on pretend qu’il n’avoit que dix mille hommes, ceux qui lui en donnent le plus, ne la font mon- ter qu’a vingt mille. Mais c’etoient des troupes choifies , egalemenc braves Sc bien difciplinees, con- duites par un Prince plein de va- leur Sc de prudence , Sc fous lui par des Officiers d’experience , Sc tel- lement obeidantes Sc foumifes ä leurs Chefs , Sc ceux-ci ä leur Sou- vcrain, que pasun Officier niSol- dac n’avoit o(e s’approprier la moindre chofe dubutin Sc des de- pouilles de l’ennemi , fous pcine de perdre la tete für le champ. IIs etoienr obligez de tout rapportcra la maße commune , dont le Roi fai- foit la repartition comme il le ju- geoit ä propos.

* 6

Ces

XII P R E F A C E.

Ccs troupcs entrerent dans Je Royaume de Juda apres la con- quete de celui d’Ardres , Scycom- mirent de grands defordres.

Ce n’eft pas la coütume que les Rois de Juda fe mettent a la tete de leurs troupes, ils ne fortentja- mais de leur Palais depuis qu’ils ont ete couronnez , que pour aller une fcule foisrendrevifite au grand Serpent, & lui faire leur homma- ge & leurs prelens.

Le Roi de Juda apprenant l’ir- ruprion que celui de Dahouma faifoit dans fon Erat fit aflembler fes Milices. Les Gouverneurs de fes Provinces mirent fous les armes celles de leurs Gouvernemens ; mais loit qu’il yeüt de la mefintelligen- ce entr’eux , foit que quelques-uns fufient gagnez par le Roi de Da- houma, lesunsferetirerent, lesau- tres quietoient en contellation für le rang, la prefeance &c le com- mandement , fe comporterent fi mal qu’ils furent ailement defaits par ceRoietranger,qui enfic un grand

car-

P R E F A C E. xm carnage , prit un nombre infini d’Efclayes ou de Prifbnniers, car c’eft la meine chofe. I_e Pa is fut ravage, pillc, detruit, la Ville ca- pitale emporree lans relillancc, pillee Sc brülee. Les Comptoirs des Europeens eurent Ie m£me Tort , Seils auroient ere fort a plaindre, s’ils n’avoient pas eu des Forteref- les au bord de lamer, oüils fe re- tirerent , Sc ils fauverent ce qu’ils purent faire tranfporter des Comp- toirs qu’ils avoient dans la capita- le du Royaume.

Le Roi de Juda abandonna fon Palais Sc fe fauva dans les bois Sc dans les montagnes pour mettre fa vie en fürete, Sc epargner au Roi Dahouma la peinede lui couper la tete , comme il avoit fait au Roi d’Ardres. Telleetoitlafituation de ce Royaume deiole, lors des der- nieres nouvelles qu’on en a re9Ües.

Mais comme tous ces Princes Noirs ont befoin du commerce des Europeens pour fubfifterj ileft a croire que les chofes fe retabli- * 7 ront

XIV P R E F A C E. ront comme eliesetoient avant ces defordres , & que foit quc lc Roi de Dahouma trouvant le lejour d’Ar- dres plus agreable que le fien, y fixe fa demeure, le Pais de Juda qui cfttres-bon,feretablira en tres-pcu de tems, & le commerce recom- mencera für le meme pied , ou peut-etrc für un autre qui fera plus avantageux aux Europeens.

Nous pouvons dans une autre Edition ou dans une autre Rela- tion , donner une connoiflance plus etendue des Royaumes de Benin , de Biafara, des Calbaris, & des Calbongos, li nous fommes afl cz heureux pour reccvoir des memoi- res de cesPais-lä quimeritent l’at- tention & la curiofite du Public.

Cet Ouvrage eft enrichi d’un grand nombre de Cartes Sc de Planches en Tailles-douces.

Les Cartes ont ete drefiees par M. Danville Geographe ordinaire du Roi , li connu chez les Savans par les Ouvrages excellensqui fiont l'ortis delcsmains. C’eft faire leur

eloge

P R E F A C E. xv eloge que de noramer leur Au- teur, qui n’a rien epargne pour leur donncr toute la precifion que ces fortes de chofes demandenr. Un fera egalcment fatisfait du fond de l’üuvrage , & de la maniere dont il a ete execute par le Sr. de la Haye fa- meuxGraveur,&l’un des plus exatts qui ayent paru jufqu’a prefent.

A l’egard des planches , elles ont ct6 gravecs l'ur les dcdeins origi- naux du Chevalier des Marchais , qui les a fairs für leslieux avec une attention , unerecherche & un goüt, qui en faifant connoitre fa grande habilete dans le deflein > donnent des preu ves tres-marquees de fon exaftirude. Le Public en fera con- tent, on peilt le lui promctrre par avance, laus craindre de fe trop avanccr.

L’Ille de Cayenne etoit le licu le Chevalier des Marchais devoit nicttrc a tcrre les Negres efclaves qu’il avoit cmbarquez ä juda. II y ar- riva apres une longue Sc ennuyeufe traverfec, danslaquelle il pcrdit la

moitiö

xvi P R E F A C E. moitie des efclaves qui y devoient etre vendus. II rend raifon de ce malheur & de la percequcla Com- pagnie a foufferre , Sc il propole des expediens pour les eviter.

II nous a donne avec fon exa£litu- dc ordinaire la lituation de rille, du Port Sc de laVille de Cayenne, qu’on appelloit ancienncment S. Michel deCeperon, dunomdela colline für Iaquelle la forterefle eft bade. II nous a marque les fondes, les giflemens des cotes, les Iflets, les bancs de fable & ecueils, & gene- ralement ce qui peut fervir ä un Na- vire qui veut y aborder ou en fortir.

Mais il s’en falloit bien qu’il eüü für cetre Ille Sc für fes environs des connoiflances au(ll etendues que für les cotes d’ Afrique , a fon de- faut j’ai eu recours ä Monfieur de Milhaut Chevalier de l’Ordre de S. Michel, Sc Juge de l’Amiraute de Pille & du Gouvernement de Cayenne, qui etant parfaitement au fait de tout ce qui regarde ce Pais , m’a donne tous les dclaircif-

femens

P R E F A C E, xvn femens dont j’avois bcfoin, pour rendrc au Public un compte exact de cette Colonie. Ses memoires 8c fes in(lru£tions ont beaucoup aide Monficur Danville a dreder la Carte prefque Topographique de cette Ille 8c des environs, qui Tont habitez par les Francois 8c par les Indiens. On y verra dans leurs pla- ces les habitations 8c les noms de fous les Habitans, la diltinction des fucreries , des roucourics , des indigoteries , des caffeteries, des menageries > c’ell ainfi qu’on ap- pelle les lieux Ton elc-ve des be- ftiaux & des volailles, 8c l’on cultive le manioc 8c les autres grains 8c fruits qui lervent ala nourriture des Habitans 8c de leurs Efcla- ves. On a marqu6 la fituation des Rivieres , des Collines , des Monta- gnes j les Terrcs qui font en valeur, celles qui font abandonnees. On a donne*un plan exact de la Villede Cayenne, fcs quartiers, les rües 8c leurs noms.

Pour une plusgrandeintclligen-

ce

xvii i P R E F A C E, ce on donne au Public une Carte generale du Gouvernement de Cayenne, qui n’eft pas renferme dans Tille feule, mais qui sietend fort au loin dans la terre ferme &c Province de laGuianne, depuislc Cap de Nord qui dt environ par les deux degrez de Iatitude Sep- tentnonale, jufques pres la Rivic- re de Maroni & d’lguoeri. On y a marque & diftingue les diffe- rentes Nations Indiennes, Ameri- quaines ou Sauvages qui font re- pandues & vivantes dans ce Pais.

J’ai cru faire plaifir au Public en lui donnant en abrege le voya- ge que les Peres Grillet & Bccha- mel de la Compagnie de Jefus fi- rent en 1674. ils penetrerent juf- qu’aux Sauvages Acoquas , ce qu’a- vant eux aucun n’avoit ofö entre-

joint une Lettre du R. P. Lombard de la meme Compagnie a prefent Chef & Supericurdetou- tes les Millions que fa Compagnie a etablics dans ces Pais , dans laquel le

il

prendre. I’v ai

P R E F A C E. xix il rend compte a Ton Frcre auf- fi Religieux de la meme Compa- gnie , de ce qu’il a fait pour conver- tir Sc attirer ä une vie fedentaire Sc chreticnne des Nations differen- tes de S'auvages , qu’jl a affemblees a l’embouchure de la Riviere de Courou, ils font devenus de bons Habitans , dont l’cxemple joint a ce que fait cet excellent MifTionnaire Sc fes Compagnons, changera le naturel volage Sc in- conftantde cespeuples, & lcs obli- gera ä une vie civile Sc laborieu- ie, ce qui dans la fuite produira des biens infinis, tant pourlapro- pagation Sc PafFermifleracnt de la foi, que pour l’augmentation de cette Colonie, Sc pour la mettre en etat de fe faire refpe&er de fes ennemis Sc de fcs voifins.

Mes amis de la Martin iquem’a- yant envove les defleins des nou- veaux fourneaux des fucrcrics , m- ventez par les Anglois pour dimi- nucr la confommation prodigieu- fe de bois qui fe faifoit dans les

an-

xx P R E F A C E. anciens fourneaux, je les ai faic graver dans toure leur precifion. Quoiquc ces defleins 8c leur cxpli- cation ne lemblent regarder que les fucreries, il me femblc qu’ils peuvent etre d’ufage 8c d’une gran- de utilite pour tous les endroirs oii il eft neceflaire d’avoir un nombre de fourneaux , dans lefqucls on con- fomme beaucoup de bois ou de charbon, dont ils diminueront la quantite 8c par confcqucnt la de- penfej c’ell la vue que j’ai eue cn les donnant au Public , 8c dont les Habitans de Cayenne peuvent pro- fiter, aufli-bien que des autres in- ffrudlions que je leur ai donnees.

J’ai joint ä ce deflein celui d’un rameau del’arbre qui porte le caf- fe dans la grandcur naturelle de f'cs feuilles , de fes flcurs & de fes fruits. Il m’a ete envove de la Martinique par Monfieur de la Guarigue Sur- nilliee , ancicn Capitaine d’une Compagnie derachee dela Marine, Colonel deMilice& Chevalier de S. Louis; cct Oflicicr habile, cu-

rieux

PREF'ACE. xxi rieux 6c exatt, fi connu par les longs fervices quc lui , fcs ancetrcs 6c ia famillc ont rendus dans les IflesduVent, a eteundesprcmiers qui aic cultive l’arbre du caffe für fon habitation , au quartier de Sain- te Marie •, le Memoire qu’il m’a en- voye für ccla eft cxccllent , je le donne tout enticr au Public avcc l’attcftation de Monlieur Blondei , alors Intendant des Ifles 6c Terre ferme de l’Amcrique Frangoife.

J’ai oublie de marquer dans le corps de l’Ouvrage un remede in- faillible 6c fort aile pour les coups de Soleil fi dangereux , 6c qui ont des fuites fi facheufes , fur-tout de- puis que les hommes 6c les fcmmes le lont avifez d’aller la tete nue de pcur de gatcr l’economie de leurs cheveux. J’efpereque \lrs. lesMe- dccins du nombre defquels je n’ai pas Phonneur d’etre, mepardonne- ront la legere entreprife que je fais für leurs droits. Voici le remede.

Quand on fe fent frape d’un coup de Soleil , il faut le plütot qu’il elf

pofii-

xxii P R E F A C E. polübletater avcc le doigt l’cndroit la douleur fe fait fentir 1c plus vivement , rafer lcs cheveux für cet cndroit, 8c y appliqueruncbouteil- le pleine d’eau fraiche, la couler für cet cndroit avcc aflez d’adrcHe, pour que l’cau dont eile eft pleine a deux ou troisdoigts pres ne s’e- coule pas. On tient la bouteillc ainli pofee jufqu’a ce qu’on s’ap- pcrcoive que l’cau commence ä fremir 8c meine a s’&cver comme fi eile etoit für le feu ; alors on fubftitue promptement une nou- vellc bouteille pleine d’eau com- me la premiere, Sc on continue d’en fubftituer de nouvcllcs, ju(- qu’a ce que l’eau -ne contra&eplus de chaleur ni de mouvemcnt, 8c alors le malade eft cntieremcnt gueri 8c hors de tout danger. Ce rcmcde eft fimple & aife , 8c on peut afturer qu’un grand nombre d’ex- periences cn aftiirent la bonte 8c l’effiicacire.

Fin de la Freface.

T A-

T A B L E

Des Figur es contenucs dans Ic Foyage du Chevalier des Marchais cn Guinee , a Cayenne , &c.

OM s’elt aper^u trop tard qu’il y a quel- ques figures dir une meme planche^qui fe rapportent ä des endroits difFerens de cec Ouvrage; on a fupplec ä cetinconvenientpar la Table fuivanre, qui indiquera au Lecteur des figures qui fe trouvent dcplacees.

T O M £ I.

Carte de la Cöte de Guinee, Page

Vue de l’lflc d’Oüeflant, pag. 18.

V ue de 1*1 fle de Porto Santo , pag. 3 i Vue de TI fle des Salvages, pag. 34 Vue du Cap Verd.

Vue de la Rade de TI fle de Goree J Monftre Marin 7 Dorade, pag. 7 i.J

Trompcs de Mer extraordinaires £

Bccafles de Mer ^

Autre Trompe de Mer Poilfon appelle Diable, efpece de Raye pour la page 176 Vüc du Cap de Monte,

Cap Mefurado 8c entree de la Riviere,

Maiions des Negres du Cap Meiurado,

Poiflons extraordinaires du Cap Mefurado, Entree de ia Riviere de Seflre,

Vues de la Riviere de Seflre,

Cap Appollonia, pag. 111. 1

Lestrois Forts d’Acraoud’Acara, pag. 174 > Vue de luda, pour le Tom II. pag. 17 J Fort St, George de la Mine, pag. 25-4 •»

Fort du Cap Corfe , pag. z6y s

iS

40

41

-}

70. 71

70

81

97

104

121

136

212

TO*

T A B L E TOME II.

Carte de la partic de la Guinee fituec entre IfTini

6c Ardra, Page i

Carte du Royaume de Juda, 9

Vue de Juda (ic trouve a la page 211. du Tome

IJ , 17

Poiflon appelle Lunc, 19

Forts des Europecns a Juda, 34

Comptoirs des Europecns a Xavier, 40

Couronnemcnt du Roi de Juda, 57

SuppÜce des Adulteres ä Juda, <56

Favori du Roi de Juda. Sepulcre du Roi, 7 6 Agoyc, Dieu des Conieils, 129

Proccllion au grand Serpent pour le Couronne- ment du Roi de Juda fait le iy Avril 172p.

Habillemens 8c Armes des Negrcs, 194

Pois de Juda 203

TOME .III.

Carte de Pille de Cayenne 6c des Ri vieres voiii- nes page 1

Fourneaux d'une Sucrerie a l’Angloile, 208 Ramcau de Cad'e dans la grandeur naturelle , 229 Gros ventre 6c Cornet poillons , 316

TOME IV.

Carte de la Guianc Fran^oile, page 1

T ABLE

T A B L E

DES CHAPITRES.

TOME PREMIER,

Chap. I. K Chevalier der

M***. partdu Ha- vre de Grace. Hefcription de ce Tort . Son Voyage jufqu'a l’O-

Ch ap. II. Tiu Tort Louis , de l’O- rient & des Cargaifons ordinai- res pourle Commerce de Guinee,.

Chap. III. Tiepart de l’Orientf obfervations pendant la route,. Ißes de Madere , de Torto Sanc- to. Variation de l’Ayman. Ro- yaume de Boure. 30

Ch a p. IV. Route de Serrelionne an Cap de Monte. Tiefer iptim de

rient.

page 1

21

ce Ta 'is.

Chap.

2

TaBLE DES CHAPITRE3.

Ch a p. V. Du Cap de Monte , & du Commerce qni s’y fait. 8 t Ch a p. VI. ‘Du Cap Mefurado. Sa, Defcription. 93

Ch a p . V II. Projet d’etabliff ement au Cap Mefurado. 1 1 o

Chap. VIII. Depart du Ca p Me- furado. Route jufqu’au Cap de ‘Palme. Defcription de tout le Pai's. 1 3 1

Chap. IX. ‘Du Cap de Palme, Defcription de ce Pai's , depuis le Cap jufqu’a celui des Trois Point es. 1 f7

Chap. X. De la Cöte d’Or. Def- cription du ‘Pais > jufqu’au Cha- teau de la Mine. 190

Chap. XI. Du Chateau de la Mi- ne. Hißoirede cet et ablif ement.

238

Chap. XII. Des Moeurs & des Coutumes des Peuples de la Cö- te d’Or. 277

Fin de la Table du Tome

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l 'ent ree dela Ptrtere de Jhlte est rrnpra/realde , etson cours est tnconmt I/v a rrear/trr/o/res d arteten nes l ar/es t/tt ft tont rerttr dtt Orand deartes otr dolht/n

% RoyTde Eoi,gia

Vi i* d o/t sont sortis

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da Grame de dfartrauete. yu on prenda la Cote , prtnstpalernent erttre P/o Secctos et le Cap des Palmen est t/rte espeee de Pot vre , pte les Betontstes ont rtorne i \irdarrtome .

des anotenes Cartes Per tuaa/s es dort nent tat eours Port eterultr au dedans des U alt Ptrtere pur est rtomee Suciro Ha Costa ce prr pot/rot t conventr ala Brr d Isst tu pluslt J pt a une p eitle Ptrtere pte les relations I/ollartdotses rnaryttenl un peu ert deea .

C.Mi8eri

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d es N eures de ee/te i die enlre /e Cap des Pa/rnes et Cap da/tott sont dun man vats nalttrel et ort rte tra/te pas chez ettac ausst Itlrernent a/t 'adlet/ rs

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t/e/wts /a Kiviere tlc Scrre Iionc jttsyti \t tW/c t/es Camarones .

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LESAYOS Äh fr ott atterrtere . dort/ lepa vs est dort elototte , et ptt « wt darf t/rte trntption da ns lepa vs de Daltorne

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r Cat re dt y 'erst ort

Royaume de Dahome oti Baouma,

deutle Pot /tonte Dada. aconp/ts dep/tts pett de tents les P",' Jddrdre et deduda , et plusteurs autres .

Ke HE. LEE

dteues Corn/rrnnes . de .2^ attdeare ' *

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dieuesu armes, de jo au deore .

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Grandes dteues . des? S au dea re

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IJn euse Sattle prtneipal commerce ./e la Ptrtere

y Ji Boudelou

Awcrri ou les Por/uoats sont eiuö/ts A WrE 11 II I * t )// nretendauc

Ort pretendpte tvutes les Pt tue res . dep/tts B ent n/ttspt au Callart . se cornrnunujuent par des 6r*ts . ert Sorte iju ort peu t aller des unes dt ns les autres . Hais on n 'est pas asses tn/orme du deta/l po/tr pott votr le rep res enter tey . com me on a represente dun autre cote des l rat ich cs de la Ptv/ere de Be run

fes l rat ich cs de la Ptrtere de Berun * ^ ® D E § ^ >

yut s etividenty/ispt au Popo . \ h ll [ -

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f:As. aS*

VOYAGES

CHEVALIER

DES M.***

EN GUINEA , AUX ISLES

' VO I S I N E S,

ET A CAYENNE.

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE PREMIER.

Le Chevalier des M * + *. pari du Havre de Gr acc. Defcription de ce Port . Soft Poyage jufqu'd /’ Orient*

E Chevalier des M***. a fait tant de Voyages en Afrique & aux Ifles de LAmdrique , qu’encore que je ne promette ici, que celui qu’il a fait pendant les an- nges 1724 1 7 z j. 1 7 2 6. je ne laiflerai Tome L A pas

2 VOYAOES

pas de rapporter , quand Poccafion s’cn prdfcntera, ce qu’il a dans fes Voya- ges precedens , & les remarques qu’il a faires pendant qu’il a commande les Vaifleaux taut de la Compagnie des In- des , que des autres Compagnies qui Tont prdccdde , & dans les armemcns parti- culiers il a etd employd. Cela m’a pa* ru ndceflaire pour contenter entierement la curiofitd du Public, a qui parccmoycn on ne laiflera rien ä delirer für ce qui re- garde la Guinee, en comprcnant fous ce 110m , la valte dtendue de cötes qu’il y a depuis la riviere de Serrclionne, julqu’ä Pille du Prince.

J’ai remarquddansma Relation de PA- frique Occidentale, que la riviere deSer- relionne , etoit la borne qui fdparoit les deux Compagnies que l’on connoilfoic en France fous le nom de Compagnie du Senegal & de Compagnie de Guinee. La Compagnie des Indes formde en 1718. fous le nom de Compagnie de Miffiflipi* ayant acquis les droits de toutes les autres Compagnies, c’eit-ä-dire, du Senegal, de Guinde , de Canada, de Mifliflipi , des grandes Indes, n’a pas manqud de conti- nuer le commerce que toutes ccs differen- tes Compagnies faifoient dans les lieux de leurs conceflions ; on prdtend meine qu’elle Pa augmentd conliderablcmcnt. Elle travailJe en effet avec des fonJs n conliderables , qu’on peut tont efperer du fjavoir - faire de ccux qui la conduifent. Elle a confcrvc les ddpartemens des an-

cien-

en Guine’e et a Cayenne j ciennes Compagnics, afin d’eviter lacon- fulion; eile a un Direötur general dans Je departement du Senegal , qui commencc au Cap-blanc , & qui finit a la riviere de Serrelionne; &unautre Dirc&eur general pour Je departement de la Guinee, prifc, comme nous venons de le dire , depuis cette riviere de Serrelionne , jufqu’ä l’Iflc du Prince qui appartient aux Portugals, car quoique dans les termes de fa concef- fion , eile puiffe dtendre fon commerce jurqu’auCap de Bonne Efperance , on n’a point \il juiqu’ä prefent , qu’clle en ait fait aucun für cette c6te, depuis le Ro- yaume d'Ardres jufqu’a ce Capfameux, ni qu’clle y ait eu d’dtablilfemens , de Comptoirs ni de Forterefles.

Lcs Vaifleaux qu’clle arme en France, ont leur dellination particuliere pour quclqu’un de ces departemens , & lans une neceffite abfolue , les Commandans nc s’avifcnt point de changer leur route, & d’aller fe faire voir dans les lieux d’un departement, pour lequel ils ne font pas ddiinc^.

Tout le monde f<;air, que le magafin general de la Compagnie, fon Port pr in- cipal, fon Arcenal, lont ä l’Orient, Vil- le , Bourg , ou Village , comme on le voudra appeller, litud au fond de la Bayc du Port-Louis, & ä i’embouchure de la riviere de Pontcrof ou c Blavet ; mais cela n’empeehe pas qu’ellc ne faffe fes armemens, comme eile le juge ä propos, dans tous les Ports du Royaame. C’elfc A 2 1*

4 VOYAGES

la commodite des chargemcns ou des <5quippemens des Vaifleaux qui la ddter- miiie. Qudqucfois les Vaifleaux , tout armez & tout ebargez , fortent de Dun- querque, du Havre, deßreft, de Nantes, de la Rochelle, & d’autres Ports, & font route vers les lieux de leur deftination , quelquefois eile fait les armcinens dans certains Ports, eile y Charge fcs Vaifleaux des marchandifes dont eile a befoin pour fon magalin de l’Orient, & quand ils y font arrive2 , & qu’ils ont dechargd cc dont ils dtoient chargez, eile leur donnc les carguaifons convenables aux endroits £our lelquels eile les deftine & leur en fait prendre la route.

La Fregate, l’Expedition , du port de tyo. tonneaux , armee de 24. canons & de 40. hommes d’equipagc cn temps de paix, avoit etd armdc au Havre deGrace & chargee de chanvre pour l’Arcenal de POrient.

La Ville qu’on appelle ajourd’hui le Havre de Grace , s’cft appellee d’abord, , Francifco-Pole , du nom de Ion Fonda- Srtcc!rCdC tcur Francois I. Roy de France. Avant ce Prince, l’endroit eile eft bätic ctoit entierement defert, ou tout au plus n’d- toit occupe que par quelques cabanes de Pecheurs , que la commodite de la pc- chc y attiroit. Elle ett 2 Pextremitc du Pays de Caux dans la Normandie , ä Pembouchure de la riviere de Seine, dans un terraiu uni , marecageux , & qui n’cft commande d’aucune hauteur. Ce Prince

l’cn-

en Guine’e et a Cayenne. y

Penferma de murailles avec des tours , dont il en refte encorc aujourd’hui quel- ques-unes. I) commcngales jettees de bois qui forment le Port, il la peiipla des Ha- bitans des lieux voifins qui voulurent s’y venir etablir, & des ce temps-lä on y en- tretint une Garnifon, pour empecher les cnnemis de PEtat de s’en emparer; caron reconnut bien-tot Ion utilite & fa confe- quence, & quoique pctice & alfezmalfor- tifide, on la regarda avec raifon, commc une clef de la France de ce cöte-la ; c’eft ce qui fait quc quelques Autcurs l’ontap- pel 1 de Caftrum novunt , ou le Fort-neuf: il y a pourtant bien des anndes qu’on ne la connoit plus, ni fous cc 110m, ni fous celui de Francifco-Pole, mais leulement fous celui de Havre de Grace,dontil n’eli pas poffible de donner la vdritabledtimolo- gie, nide dire letemps ou l’occalion,pour laquelle ce 110m lui a etd impofe.

La Ville avec le Port, fansy compren- dre la Ciradelle , forment une efpece de triangle Ifocelle , fortifid du c6te de la Campagne de trois Baliions unis par des ?c[c courtincs fi longues , qu’on a etd obligd dc aVllCr de les couvrir de plufieurs pieces detachdes au nombre dc fept, qui ayant dtd faites en divers temps & par differens Ingenieurs , n’ont pas toutc la regularitd qu’ellesau- roient eues, (i on avoic travailld de luitei & qu’on eüt cu un defleinfixe de faire une enveloppc ä la premiere cnceinte ballion- nde,qui paroit avoir ete faite danslegoüc du Chevalier de Ville.

A 3

L*

£ V O Y A G E S

La baze ou le 16 qui rcgnrdc laMcr, n’a qu’une courtine allez longue , termi- n<5e du cötc de ttrre par un ßaltion qui couvre 1’angle, & du cöre de l’entrde du Port par un dcmi Baftion > entre icquel & Pentrtfe du Port il y a un elpace allez grand , ferme d’une grolle muraiile qui paroit un reite de la prcmiere enceinte, & une grolle Tour qui fert de magalin ä poudrc, dans lequel tous ies Vaifieaux qui entrent font obligez de inettre leurs pou- drcs , leurs gargouffes , leurs grenades chargtfes, & gdnlralement tout ce qui eit fufceptible du fcu & qui pourroit cauler du defordrc. Entre cctte Tour & le dcmi Baltion, eft une des portcs de laVille. La courtine du cAt 6 de la Mer, dt couverte d’une grandc demie Lune ä flanc , avec un foffd large Sc plein d’cau , accompagnde d’un chemin couvert & d’un glacis qui s’tftend, jufqu’oü vient la Mer quandelle dt haute.

C’elt par cette porte qu’on entre für la jettee du Nord, qui avec celle qui lui eit parallele, forme l’entrec du Port. Ces jettdes n’doient antrefois que de bois, & par confequetit fujettes ä de frequentes & tres conlidcrables rcfparations, On les a faites de pierrcs de taille , & on les a prolong£es , autant qu’il a 6t6 polfible, dans un endroit comme celui-Iä, la Mer eft fouvent trcs-grolfe & cxtremement forte. Au bout d’une de ces jett£es ,eft utieT our quarrte qu’on appclle laTourde la Chaine , für laquelle on a place lc Fanal.

La

en Guine'e et a Cayenne. 7

La jettee du Sud fait plufieurs angles* Sc fe termine ä la Citadelle. Elle ferme le Port avec le quai qui lui eft oppofe. II n’eft pas des plus grands, mais il eft des plus avantageux pour les Vaifleaux qui ont la commodke de s’amarcr a des an- neaux de fer qui font fcellez für les quais* für lefquels ils peuvent decharger Ieurs marchandifes ä l’aide d’une planche , fans avoir befoin de chalouppes. II atteche quand la Mer eft batte Sc les Vaifleaux de- meurent für la vaze, ils fe relevent a me- Lire que la Mer revienc. Si le vent eft: violent dans ces momens, les Vaifleaux fe choqucnt, Sc il faut de grandes attentions pour empecher qu’il n’arrive des avaries j c’eft le plus grand inconvenient de ce Port > mais il lui eft commun avec tous ceux qui a lieche nt.

Lc Port eft etroit, comme on le peut voir für le * plan que j’en donne ici, il eft long en echange, Sc fait un des cotez de la Ville; il fe termine au Baftion des Capucins qui eft la pointe de la Ville, il eft coup6 environ au milieu de fa longueur , par une branche par- tagee en deux par une double eclufe. La par- tie contigue au Port fert cncorc pour Vaifleaux marchands. Celle que les eclufe^ rcnferment> eft deftinde pour les Vaifleaux du PvOi, on i’appelle le baflin. Les Vaifleaux y font toujours ä flot par lc moyen des eclu- ies qui retiennent l’eau ä une hauteur conve- nable. On les ouvre quand la Mer eft hau- te ) afin de changer Sc purifier leau du baf-

Tom. /. A4 lia*

* L’Aateur a oublic de donner cc plan.

8 Voyagbs

fin, & on !es ferme des que Ia Mer baifle» & qu’elle n’eft plus qu’a la hautetir donc on a befoin. 11 y a ä i’extremite du baffin un arcenai Sc des chantiers de conftruo tion , une Ecole de Marine , 6c generale- ment tout ce qu’on voit dans les autres ar- cenaux du Royaume.

Quoique le baffin foit deftine particu- lierement pour les Vaifleaux du Roi , on ne laifle pas de permettre quelquefois aux Vaifteaux des Particuliers de s’y retirer, furtout a ceux de la Compagnie, ä qui Sa Majefte a 2ccorde ce privilege , mais les uns «Sc les autres font obligez de fc foü- mettre aux rcglemens etablis dans le baffin. Qui que ce foit 3 n’y peilt avoir de lumie- re pendant la nuit , fans une permiffion expreflc du Commandant , 6c comme on les y faic jouir de toute la protcdlion dont ils ont befoin , on cxige auffi d’eux une parfaite obciffiince.

Le baffin Sc le petit Port qui lui fert d’en- tree, partagcnt la Ville en deux parties in- egales. La plus grande , eil du cbte du Cou chant. Les rues font allez, droites > mais inegales en laigeur 6c plus etroites que lar- ges , les maifons font alfez: hautes 6c fort ferrees ä caufe de la quantite de logemens que demande le pcuple nombreux qui les habite. On pretend que cette Ville, toute petite qu’elle eft , renfeime plus de vingt mille ames , Sc qu’il y a dans ce nombre plus de fopt mille fcmrnes, ou filles, occu- pecs a faire de la dentelle. La grande E- glife eft au centre de cectc partie. Elle fert

de

en Gitine’e et a Cayenne. 9

de Paroiife , car la veritable Paroifle du Havre oft au Bourg d’ingouville, a Heues au Nord de la Ville, ce qui montre Pantiquitd d’ingouville & la nouveautd de celle du Havre. Lc Cure d’ingouville rc- fide neantmoins ordinairement au Havre,

& un de les Vicaircs qui fait fa rcliaence a Ingouville, en deffert l’Eglife a la plasc du Cure , qui ne fait point de proces a ceux qui Pappellent Cure du Havre, car la Philofophie enfeigne , que la ddiomi- nation doit fe prendre de la plus noble par- tie, & il ett certain que le Havre eftaprd- fent infiniment plus confiderablequ’Ingou- villc n’a jamais etd. II y aencore dans cet- te meme partic un Monnftere de Reli- gieules Urfdlines.

L’autre partie de la Ville, com^rifeen- trele BafTm & le Port & terminde au Baf- tion des Capucins , a fcs rueS plus regu- lieres & plus droites. C’eft dans cctte par- tie que demeure l’Intendant de la Marine.

Je ne f<jais s’il n’eft pas meine Intendant

de Jufticc, Police, & Financcs de tout le

Gouvernement du Havre, quirenferme les

Villes de Montivilier & Harflcur, & qui

fait un Gouvernement general enclave

dans le Gouvernement gdneral de Nor- LeHmeeft

mandie, qui domaeäceluiqui en pour-“^^^

le rang de Gouverneur de Province. n€iaj^ ® "

Les Capucins ont un Couvent en cette

Partie ; il dl voilin du Baftion qui porte

leur nom.

La Citadelle dl ä PF ft de la Ville, ei- le a dd bätie fous le regne de Louis XIII rituelle

to V O Y A <5 E S

du temps du Miniftcredu Cardinal de Ri- chelieu. C’eft un quarre regulier tcutbä- ti für pilotis, fes foflez font pleins d’eau, trois de fes courtines fon.t couvertes de tn is demies-Lunes , deux defquelles qui regardent la terre font ä l’ordinaire dans le foife. La troifidme qui donne für le Port , eft für le chemin couvert , & n’a poiut de fofTd. Elle fort ä couvrir la por- te par laquelle on va de la Citadelle a la Ville , & ddfend le Pont de pierre qui y conduit & qui traverfe le Port. Les Bai- tions font vuides ; le chemin couvert eft large, & Pextr&nitd du glacis eft couver- te par un avant-fofte plein d’eau. Les de- dans de la Citadelle font bien bätis. II y aune Place d’armes quarree; un des cötcz eft formd par l’Eglile , & les maifons de PAumönier & de quelques Üfficiers. On voit au cAce oppol<£ le logemen t du Gou- verneur. Les Calernes occupent les deux autres cAtez Cette Place , comme il eft de le voir , eft des plus confiderables’ cu Royaumc ; eile avoit cette reputation avant m£me qu’elle ffit foitifidc comme eile l’eft aujourd’hui. Qui cn feroit mai- tre , le feroit cn memc temps de Pcntree dela rrviere & de tout le commerce qui fe fait ä Roüen & ä Paris. Les Rcligion- naires la furprirent cn 1562. & la livrerent aux -Vnglois ; mais on ne donna pas le temps aux ennemis de la France de s’y fortifier : on Paffi£gea aulfi-tAt & on la reprit , Sc depuis cc temps-la on Pa

es Guine’e et a C avenhe. I* gardee avec d’autant plus de foin, qu’oR cn a mieux connu l’importance.

Outre la Porte qui conduit aux jet- tdes , il y en a une au Nord du cötc de terre qui conduir a Ingouville, par le moyen d’une chaulße qui traverfe les marais & les ruifleaux qui font en grand nombre de ce cötd lä, & qui rendent l’approche de )a Ville extremement difficile*

Qui necroiroit qu’une Ville ßtueedans un air groffier & tel qu’on le doit atten- dre, entre une grolle rivierey la Mer & des marais, ne produiroit que des gens grofliers, impolis &plus propres ä la ma- noeuvre des Vailfeaux, qu’a entretenir u- ne vie civilc? Qui ne croiroit encore qu’u- ne teile Ville incapablede produiredes S9avans ? On le tromperoit ndanmoins infiniment i i on portoit un tel jugement* Il y a peu de gens en France , peut-dtre meine n’yena-t-il point, qui loient plus fpirituels, plus polis, que les gens du Ha- vre. Ils aiment les Etrangers , ils clicr- chem a faire plaiftr & le font de bonne grace; ils font francs & (incercs; il com- merccnt avec hon neu r & avec bonne foi y & quoiqu’ils lynchen t parfaitement bien leurs inter^ts , il ne paroit point dans leur conduite de cralfe ni d’aviditd, enco- re moins de fupercherie ß ordinaire aux Mirchands ; il femble qu’ils ayenr celß d’etre Norinands depuis qu’ils ont celfe d’dtre renfermex dans l.c G o uv er ne- ment general de Normandie.

On pouroitaugmenter confiderablemeitf A 6 le

neu*.

12 V O T A G E S

le Port, cn creufantun baffin entreleBaf- tion des Capucins & la CitadelJe , & le faire de teile grandeut & de teile profon- deur qu’on jugcroit ä propos. On pou- roit meine y tenir les Vaifleaux toujours ä ffot. 11 eff vrai que la depenfe feroit un peu forte ; mais la commoditd qu’on en tireroit feroit infinie ; les Vaifleaux y fe- roient dans une iÜretd eruiere, la Mer ni les ventsne pourroient point les endom- mager,& dans un ternps deguerreils n’au- roient rien ä craindre des bombes des en- nemis.

Voilä bien des avanrages ponr une auf- fl petite Ville que le Havre & pour Ion Port qui eff trop reflerre ; mais il n’eft pas bien facile d’en joüir , la rade eff mauvai- fe, expofee aux vents de Nord & de Oüeft-Nord-Oüeff quiyfont tres-violens. llsjettent les Vaifleaux ä la c6te fans ei1 perancc de le relever. Les Capitaines bien lages qui arrivantälaradene feuvem gag- ner l’enrree , parce que la Mer eff balle , doivent pliltöt faire quelques bordees au large que d’attendre en rade le retour de la manfe. lls ne courent point de rifque en laifant cetre nianoeuvre, & ils en cou- reroient beaucoup en moüillant en rade.

Des qu’un Vaifleau paroit vouloir en- trer dans le Port , on lui envoye un Pi- lote cAtier. Le Roy en entretienr plu- ficurs; ils font examinez & re^us a l’Ami- raute , & f^avent en perteöion le gilfe- ment des bancs de fable & de rochers qui font devant rentr^c, 6t qui Ja defendent

en Guine’b et a Cayenne 13 des entreprifes des ennemis. Ils font uu miftere de cette connoißance & ils ont raifon. Des que le Pilote cötier a mis le pied dans un Vaiifeau , le Capitaine le lui abandonne ablolument, juiqu’äccqu’il foit amarre au quay.

Daus le temps de paix les Vaifleaux d- trangers joüiüeut du meine avantage, on leur envoye des Pilotes cötiers pour Ks entrer & les ibrtir, & onprendgarde foig- neufement qu’ils n’obfervent les bancs & qu’ils ne fondent.

Ce fut donc du Havre que le Cheva- lier des M***. partit avec laFregate l’Ex- Depait pedition , le Dimanche lix Aoöt 1724. Havre. Le calme l’obligea de le faire remorquer par quatre chaloupes jufqu’au dclä des jettees. 11 s’dleva enfuite un vent foible & variable qui Pobligea de faire des borddes, qui le porterent entin ä la grande rade qui eit ädeux lieues de la Ville. 11 y moüilla lur les lix heures du iöir par dix bralles , fond de cailloux , ayant le Cap d’Antifcr au Nord-Elt quartd’Elt & la Tour de Notre- Dame a Elt-quart de Sud-Eft cinq degrea.

Quelque prdcaution que les Capitaines des V aiifeaux armez au Havre puiilent prendre pour raffembler leur dquipage a- vant de fortir du Port, il s’en ddrobe tou- jours une partie, & lur tout de ceux qui 011t encore quelque argem de rede de leurs avances; ils ne fe croiroient pas en ffire- td de confeience , s’ils en emportoient la moindre partie, ils croyent le devoirtout entier au cabaret , il faut qu’ils le ddpen- A 7 vent

14 V O f A C E s.

fent tout avant quedcs’embarquer. Quand il eft fini, ils prennent une chaloupe , & conduits par ceux qui les ont aidez ä le ddpenfer , ils vont joindrc leur VaifTeau eil rade. II femble qu’etant alors dechar- gez d’un fardeau, dont la pelanteur auroit pu faire fombrer le ßätiinent, ils n’ayent plus qu’ä faire volle & commenccr leur voyage fous les aufpices de la pauvretc t ä laqucile leur mauvaife conduiteles a rc- duits.

Ce fut donc pour attendre ces matelots debauchez , que le Chevalier des M***. fut oblige de moüiller en rade, & d’atten- drcavec l’inquietude d’un homme quicon- noit le danger de cc polte , qu’ils eullcnt achev<f de confommer leur argent. Quoi- qu’il püt faire, ni fes coups de canon, ni fon Pavillon cn berne nc purent les tirer des cabarets ils dtoient. 11 falut paller toute la nuit & !e lendemain dans cc mau- vais endroit, jufqücs lur les cinq heures & demie du foir que le vents’etoit misau Nord-Nord-Oüefl avec une violence ex- treme accompagnee d’uncgroire pluye,ce qui prefagcoit un tcmpfite , il refolut de rcntrer dans le Port , plutöt que de s’ex- pofer ä fe voir affaler a la cöte , d’oü il ne lui auroit pas d<£ poffible de fe relever. 11 faloit pour cela Iever l’ancre qu’il avoit xnoüille , mats le vcnt ctoit li furieux & la Mer devint (i große , que tous fes ef- forts devinrent inutiles. Ses matelots fe rebuterent voyant trois ou quarre de leurs compagtions bleffez par le cabelian qui

ks

es Gu!K&’£ et a Cayenne. 15 les emportoit malgr<5 tont cc qu’ils pou- voient faire , deforte qu’on fut obligd de laifler filer le cable 6c de gagner Pentrce des jettees. Le Vailleau alloit donner dc- dans, quand 1c vent totnba toutd’un coup, la pluyc to.uiba avec le vent, le calmefuc- ceda a Porage , chofe fort ordinaire dans la faifon Ton etoit, deforte qu’il refo- lut de retourner au polte que l’on avoit quitte. On eut bientAt dragud Pancre , tous les matelots fe trouverent a bord , 6c 011 fe mit en etat de faire voile aufli-töt qu’on auroit un peu de vent.

II en vint un peu avant minuic, on s’en fervit aufti-tAt, 011 leva Pancre, on even- ta les volles , 6c on porta a route environ & une heureapresminuit leMardy8. Aoüt. Le vent dtoit Eft-Nord-Eft petit frais, 011 porta au Nord-Nord-Oüeft, 6c comme la Mer dtoit belle , on fe trouvavers les qua- tre heures du matin par le travers du Cap de la Heue, environ cinq lieues au large, le Cap reflant au Sud Eft quart d’Eft.

O11 dccouvrit Barfleur für les 8. heures du matin au Nord-Oüclt quart-d’Oüeft, mais levent s’etant rang6auNord-Oüeft,onfut obligc de changer le bord 6c de courir au Nord-Eft. On continua cette route jufques für les quatre heures apres midi que le vent etant enticrement tombe , 011 fe trouva dans un calme profond avec une groire Mer clapoteufe , qui faifoit battre les Voi- les fnr les mäts avec tant de violence , qu’on tut oblige de tout emmener de crain- te qu’elles ne fc briläflcnt. On dejpeura

ainfi

16 V O r A G E 5

ainfi ä mäts & ä cordcs , jufqu’au Mer- credy neuf Aoüt , für lcs quarre heures apres midy que le vent drant revenu au Nord quarr de Nord-Üüdt , memc allez frais , on porca au Nord quart de Nord- Eft, pour s’elever du Cap de Barfieur.

(Jn ddcouvrit Tille de Wichk en An- gleterre Pur les huit heures du matin , on en etoic eloigne de huit a neuf Heues.

Elle etoit au Nord quart de Nord-Eft , du Vaifllau. On ne manquapas de porcer defius aulli töt jufqu’a la diftance d’en- viron deux iieues, Le vent s’etant alors rangd ä POüelt, on a gouvernd & mis lc Cap au Nord-Nord-Oüe(t. On a fait cet- te route jufques vers les 4. heures apres midy , qu’on a mis le Cap au Sud-Sud- Oüjft, la pointe de l’Ifle de Wichk etant aiors au Nord-Elt quart-d’Elt , la poince de la Boule au Nord-Oiieft.

Le Vailfeau ayant continud cetre rou- te jufques vers les quarre heures apres midy du Jeudy dixidme Aoüt , le Che- valier des M***. fit mettre le CapauSud- Sud-Oüelt , & le trouva bien tßt apres au milieu defept Vaifleaux qui paroiffoieiu Viiflcaux venir du large, deux defquels etoient demä- dsmaicz. tez de leurs huriiers , cela lui fit connoitre d’ouvenoit lagrofleMerqu’ilavoit trouvd les jours prdeedens, & que ces Vailleaux avoient fouffert une tempere violente , dont cette Mer ugitde & tempetueufe etoit un refte.

Le vent dtant venu ä l’Oiieft fur les cinq heures avec une extreme violence & beau- - coup

en Guine’e et a Caynenne. 17 coup de pluye , il fit mettre le Cup au Nord-Nord-Oüdi & contiuua cette rou- te jufqucs lur les dix heures du matin, qu’on ddcouvrit la cöte de Normandie environ ä deux Heues. Mais la brume e'- toit li dpaifTe , qu’on ne put reconnoitre diftinöement l’endroit 011 dtoit. Cela obligea le Capitaine de continuer de por- ter Nord-Nord-Üüert, le vent etant toü- jours ä rOüefi & fored. II diminua uri peu für le midy , mais il recommenfa z foufler avec fa premiere violence lur les huit heures du foir, ce qui pourtant n’em-

fgcha pas de continuer la route au Nord- Jord-OUeft ä petites volles , fuivant en cela l’axiome des Marins , a gros vents petites voiles.

Le vendredy onzieme Aout on Con- tinua la route au Nord-Nord-Oiieft , le vent dtant toüjours ä l’Oüeft, dans le def- fein de reconnoitre le cöte d’Angleterre. Uu Bateau pecheur Anglois vint ä bord & on ddcouvrit quelques momens apres la cöte d’Agleterre , on fe trouva ä l’em- bouchure de la riviere Sifinou ä cinq Heues au large , on courut alors la lon- gue bordde au Sud pour dviter les Cafquets qui font tres-dangereux.

Le Samedy 11. on fe trouva par le tra- vers de la baye de Torbay environ trois Heues au large. Les vents etant todjours au Nord quart de Nord-Oüdt & fored, on ddcouvrit le cap de Godckeno, & on porta auSud-Oiicfi quart de-Sud. Le vent dtant unpeu tombdfur lc midy, & s’dtant

ran-

V O Y A G E

rang£ au Nord-Nord-Eft , on mir le cap a rÖiieft-Nord-Oüefi, cc qu’on contitfua jufqu’au Dimanche 13. für les huic heures du matin , qu’on porra toutes voiles de- hors au Sud-Sud-Oüelt, afin d’accoiter la terre & tächer de ddcouvrir l’Iflc d’Oüef- lant avant la nuit.

En effet on la reconnut für les quatre heures apres midy, on en dtoit environ ä huit Heues; eile refioit au Sud-Sud-Oiieft, ce qui obligea le Capitaine, de faire gou- verner ä rÖüeft-quart de Sud-Oücft juG* qu’ä minuit. Le Lundy on continua la memc route depuis minuit, jufques lur les qnatre heures du matin , mais feule- ment avec les deux huniers. On mit a- lors toutes les volles dehors , & on porta ä rOifcft-Sud-öüeft. On d^couvrit a lix heures parfaitement rille d’Oüelfant, dont 011 eftoit encore environ ä lix Heues. On courut delfus jufqu’ä la diftance de deux Heues, apres quoion arrondit laroute, afin de parer les dangers qui font aux environs de cette Ifle. Lc vent etant alors tombd tout ä fait, 011 a lerrd toutes les voiles & mis le Gap au Nord-Oücft , parce que l’air venoit de rOiielt-Sud-Oüeft. Voici com- mc cette Ifie paroit ä ceux qui en lont 6- loignei environ fept Heues au Sud. r L’We d’OiiefiTant n’a qu’environ trois iaat. UC " l‘eues circonference , eile eil environ- nde de plufieurs petites Ifles qui ont cha- cune leur nom particulier, mais que Von nc connoit toutes enfcmble que fous celui d’Ifle d’OiiefTant. Elles font ä la pointe la

plus

fn Guine’e et a Cayenne 19 plus Occidentale de la Bretagne. Tous les Vaififeaux qui vontäBreft, a Port Louis, ä Nantes & en d’autres Ports de la Proven- ce, les viennent reconnoitre , & furtout ceux qui viennent des Voyages de long cours , lenr connoilfance alfure leur route & les einpeche d’aller donner dans les£- cueils qui font fr^quens für cette cöte.

L’Ifle d’UüclTant quoiqu’affez peupl£e, n*a que quelques petits Villages & unvieui Chäteau les Habitansferetirent, quand ils ne fe trouvent pas affe* forts pourem- p£cher la ddeeme des Corfaircs ou des ennemis dePEtat. ils font tous p£cheurs, ils retirent leurs Bätimens dans un petit port fort comrnode pour eux ; mais dans lequel les Bätimens un peu confidcrables ne peuvent entrer.

Le Mardy iy. le vent drant venu au Sud -EU für les trois heures du inatin on porta au Sud - Oiieft quart-Oüert , il for<;a für le midy au Sud-Oüeft ce qui obligea de porter ä rOüelt - Nord- Oüefh, feulement avec les baffes voiles jufques für les huit heures du foir , que s’dtant ränge ä POüeft on a gouverne au Sud-Eft.

On continua cette route jufqu’au Mer- credy iö. vers les quatre heures du maiin, afin de reconnoitre Grlenan , mais le brouil- lard dtoit fi dpais qu’il a 6x6 impolUblc de voir Gienau ny Pemarck, Ifles tres-dan- Lcsinesde gereufes ; de forte que pour les dviter .Glenan&r®- on fut obligd de gouverner au Sud - Eftmarck. quard d’Eft jufqu’ä fix heures du foir, que s’etant leve un petit frais de l’Oüeft,

ou

!flc

frouais.

flehe

Congres.

20 VOYAGES

on a porte an Sud quart de Sud-Oücft , pour dviter la terre qne !a pluye conti- nuelle & le brouillard epais deroboienta la veue.

On ddcouvrit Pille deGrouais le leudy 17. für les quatre heures apres midy , & 011 y mouilla für les lept heures par les quatorze brafles fond de gros gravier äune licue de terre.

La brume dtoit fi dpaiffe qu’on ne pou- voir pas voir un homme de Parriere a Pa- vent du Vaiffeau.

Grouais eit tine petite Ifle vis-ä-vis Pem- dcbouchure de la riviere de Blavet , Pan- crage y eit bon a une certaine diftance, car eile dt prefque toute environnde de rochers , donr Papproche dt auffi dan- gereufe aux Bätimens, qu’ils font utilcs aux Habitans de PJfle , qui y font une ^pdche tres abondante de Congres, dont ils font un commerce affez confiderable. Ce poiffon eft trop connu pour en faite ici la defeription, on fif ait que c’eft une efpece d’anguille de mer d’une chair blanche, ferme, graffe , de bon gout, quoi qu’un peu durc. Ce poiffon eft armd de dents fortes & pointues, i! mord & ne läche pas aififment priie, fa peche eit ditfi- cile & m£me dangereufe.

Enfin le brouillard dtant tombe für le midy , on mit i la voile & on entra au Port-Louis für Jesdcux heures npresmidy, !e Vendredyi8, Aoüt, & on alla mouil- lcr ä la radede Permenok apres unvoya- ge ou plutöt un cabotage ennuyeux de

dou-

11

em Guine’e et a Gayemme

douze jours depluye, de calme , de vcnts forcez ou contraires. On appelle cabotage la navigation qui fe fait fanss’d- loigner beaucoup de terre, & fans la per- dre prefque de veue , au lieu qu’on ap- pelle navigation' hauturierc cellc qui fc fait au large & fort loin des terres qu’on perd abfolument de veue , & dans la- quclle on eft oblige de prendre la hauteur du Solcil pour feavoir ä quel degre de Iatitude on eft arrivd & diriger ainli fa route.

CHAPITRE SECOND,

Du Port - Louis , de F Orient & des Carguaifons ordinaires pour le Commerce de Guinee .

LE Port-Louis eft unepetite Villetres- bien fortifide, avec une bonne Citadcl- lc & un Port conliderable & fort für ä l’etn- bouchure de la riviere de ßlavct dans rOcean,fnr la cöte de Bretagne quiregar- de le Nord-Oiieft.

Bien des gens la confondent avec la Ville de Blavet qui en eli alfez proche, &au-deffus, für la meine riviere. Ils font exculables pour bien des raifons y car on peut dire que le Port- Louis a pris la place de Blavet Blavet avoit etd une place conliderable par fes forrifications& par la commoditdde fonPort, lesEfpag- nols s’en etoient emparez dans le temps

de

11

V OY AGES

dela Ligue, & la gardcrcnt jufqu’a la paix de Vefvins en 1598. qu’ils furent obligcz de la rendre, mais ils la rendirent en li mauvais ecat , qu’on ne jugea pas apropos de faire les depenfes nifceUaires pour re- lever fes forti fi cations , 011 les lailläache- ver de fe ruiner d’elles- meines, & 011 fe fervit de fes ruincs fous le Regne de Louis F PÜUr ^tir une V Ille nouvclle, mieux

*zt üliIS*fituge£ mieux fortifide, avec une Cita- delle qui deflend avantageulement les VaJlIeaux qui font dans lePort&en rade. Par reconnoillance, 011 1 ui donna le nom de fon fondatcur & on la nonuna le Port -Louis. La Citadelle dt d’autant plus conliderablc, qu’elle fe duftend, pour ainli dire, d’elle-meme. Llle dt ifolee, la Mer Tenvironne, & outre celalacir- confcrence dl plcine de rochers , d’au- tant plus a craindrc qu’ils lont couvcrts d’eau , & par confcquent plus difficiles ä rcconnoitrc Sc ä d\itcr. C’eft fous le canon de la Citadelle, & fous cclui du Vailleau qui porte le Pavillon d’Amiral , que mouillent les Vailleau x qui 11’ont poim affaire, ä l’Orient.

En parlant de POrient dans le Cha- pitre precedent, je n’ai pas oi'6 ddeider li c’etoit un Vit le , un Bourg ou un Village. Je crois pouvoir dire que c’elt un peu de tout cela, car la pljice cd petite ? eile dt allez bienperede, tres-mal bätie, ä peine Dcfcriptiony trouvc t-on une trentaine de maifonsun de POiicnt. pCU paflables, tout le refte relTcmble ä des Chaumieres d’un ou de dcux dtages au

plus,

eh Guihe’e et a Cayenhe 23

plus, fi fujettes au feu qu’on ne trouve rien d’extraordinaire quand on en voic un bon nombrede brülees. Cet amasdemai- fons n’cft point environnd de murailles ni de foflez , 011 y entre librement de tous cftcez. Eit-ce une Ville ou un Village?

Sa fituatlon cft cc qui le rcnd confi- derable. Il cd au fond de la bayc du Port-Louis ä l’embouchure de la rivie- re de Pencrof. II eit couvert & deffen- du par le Port-Louis. Il faudroit fe ren- drc maitre de cctte place avant de lbngcr ä l’Orient.

Ce licu fut donnd ä la premiere Com- pagnie des Indes en 1 666. & cctte Com- pagnie ayant ccdc fes droits a celle qu’on connoiflöit d’abord fous le nom de Com- pagnie de Miffiflipi , & qu’on connoit a prdient fous celui de Compagnie des In- des ,ou liinplement de Compagnie, depuis qu’ellc a acquis les droits de toutes les autres Compagnies du Royaume, cette Compagnie, dis-je, la fait de TOrient fa place d’armes,fon Arcenal & fon magaiin general. Le Parc renferme de grands ma- galins tres bien bätis de pierre & couvcrts d’ardoife. Les logemens desOificiers font grands & tres commodes, il y a une cor- derie magnitique, unemature tres-belle& des plus commodes. Les Vaifleaux lont pheez devant les magalins ilsdoivent ddeharger leurs carguailbns & recevoir edles dont on les Charge, apres qu’ilsont dtd raduubcz de maniere qu’ils n’ont que

les

*4 VOYAOES

Ies vcnts ä attendre pour lortir & pour prendre la route de leur deftination. A moins qu’ils n’ayent des ordres contraires, ce qui eff rare, ils viennent prendre leurs carguailons & leurs derniers ordres ä rOrient ou l'ont tous les magafins. La Compagnie trouvant plus fon compte ä -Ies chargcrdans ce feul endroit, qu’ä leur envoycr par desbarques leurs carguailons dans les Ports eile les fait armer pour des raifons particuliercs.

La Fregate PExpedition, avant <5td ra- doubde&armec au Havre de Grace, n’cut autre chofe ä faire ä POrient que d’y ddeharger les chanvres dont eile etoit chargee , & de prendre les marchandifes de traite dont eile devoit etre pourvüe pour le commerce d’Efclaves qu’elle al- loit faire ä la c6te de Guinde.

Les carguaifons pour cctte cöte,font toujours les mernes, c’eft a-dire, quece font toujours les mdmes marchandifes, cl les ne different qu’en quantitd, & felon le nombre des noirs qu’on veut prendre ä la c6te pour les porter en Amerique. ün croit faire plaifir au public deluidonner ici la fadturc des marchandifes pour une traite de cinq cent a cinq cent cinquante Noirs.

Fafture des Marchandifes ordinaires qn'o/t forte a la Cote de Guinee pour une. traite de yoo. Noirs.

woo. iivres pefant de Bouges ou Cauris*

1000.

EN Guine’jl et a Cayenne

zooo* liv. de Contrebrodtf.

1500. Pieces de Toilles platilles de Hambourg,

100 Pieces Guineas blanchcs de 30* aulnes.

5*0 Ditto bleues dits Baftetas. iyo Pieces Salamporis blanc de 14. ä if, aulnes.

15*0 Pieces d’Indiennes a grandes fleurs.

5-0 Pieces de Doüette.

40 Pieces de Garas.

40 Pieces de Tapfal*

200 Fufils.

600 liv. de Cuivre en Baflins.

200 Quartes d’Eau de vic de Nantes en Ancres ou petits barils de if. pots.

2000 liv. de poudre.

1006 Barres de fer. jo liv. de Corail.

So Caifles de pipes fines de Hol- lande.

un petit ailortimcnt de raflade ou verroterie de diverfes cauleurs.

Outrc les Marchandifcs que Pon vient de fpecifier, on ne rifque rien d’en portet davantage,on s’en fert pour tiaiter del’or, de Pivoire , de l’ambre gris. On peut meme y joindre des Chapeaux fins, de la vailfelle d’Erain, & quelquefbis de Par- genterie. desSoyeries, des Mouflfelines, des Indiennes fines , des Criftaux , des bijoux, de la Clincaillerie, des Liqueurs B &

2,6 VoVAGES

& des Vins de differentes fortes , de la Farinc &toutes fortes de rafraichiffemGiis, comme Sucre, confitures , fruits fees & des Epicerics. Lcs Negres qui veulent copier les ßlancs fc font honncur d’ctre pourvüs de toutes ccs chofes;& les Por- tugals , Anglois , & Hollandois qui fe trouventdans Ie paVs, font ravis de trouver l’occafion d’en avoir.

Les Bouges, qui font l’article premier & le plus confiderablc de la facture que l’on vient de donner, font des coquillcs Ce qnec’eft que Pon peche aux Iflcs Maldivcs ,on leur nue ksßou-donne auflile nom deCauris dans toutela oaCatt-Qujn^ H y cn a de grolfes & de petites, ces aernieres font les plus eftimees. Les uncs & lcs autres fervent de monnoye courante dans unc bonnc partic de PAfri- que, au Sud du Niger ou du Senegal. On s’en fert auffi dans quelques endroits des Indes Orientales. Nous marquerons dans un autre endroit, de quelle manierc eiles paffem dans le commerce. Lcs Natious Europdennes qui ont commerce anxMal- drves , les ont de la premiere main & y font par confcqucnt un gain conliderable; les Hollandois ont dtd longtems feuls mai- tres de ce commerce , ä caufe de l’Iflede Ccylan dontils font cn pofleflion ;jccrois que les autres Nations qui ont des Comp- toirs & un commerce ouvert aux cötcs d’Afrique , ne ndgligent rien pour avoir cettc marchandife de la premiere main für lcs lieux.

On fe tromperoit fi on prenoit lcs

Bou-

fn Guine’e et a Cayenne. 27

Bougcs pour ccs pierrcs blanches appel- ]ccs coliqucs, quc Ton attachc au col des cnfans pour Jes prefcrver de cettemaladic.

Lcs Bougcs font des coquilles creufes aulieu que lcs coliques font des pierrcs ^ecrsrcj enrierement plciues, inaffivcs & allez pe-rcntes des lantes pour leur volume. On les prcndBouScs« dans lcs tcres dcsMorucs. Je penfcpour- taut quc ccs pierres & lcs Bougcs ont a peu-pres anrant de vertu les unes quc lcs autres, c’cft ä-dire, peu ou point.

Le conrrebrode eft comme un grain de Chapelct, ii y en a de plulicurs grofleurs, c’cft du gros verre. On cn fabrique quan- tite ä Vcnife. Le fond dl blanc ou noir chargd de lignes d’autrcs couleurs, c’cft cc qui lcs fair appellcr brode. Lcs Ncgres s’cn fervent pour faire des ceinturcs ä plulicurs rangs que lcs jcuncs gens met- tent für Icurs rcins, qui lcur tiennent licu d’hahillemcnt jufqu’ä un certain ägc.

Lcs platilles de Hambourg font des Toilles qui fe fabriquent en cette Ville & autres lieux d’Allemagne , b'en infe- rieures aux pieces de platille de Bre- tagne.

Lcs Guineas , Salamporis , Baffetas *

Garas , Douctte , Tapfal & autres toil- les qui entrent dnns lc Commerce d’A- frique , viennent des indes Orientales.

Elles font tontes de cotton , blanches bleues ou raydes, de differentes largeurs & longueurs.

On met en balfins de trois , de fix &

B 2 de

28 VoYAGES

de huit livres tout le cuivre qu’on porte cn Afriquc.

Les Negres aiment trcs-fort l’eau de vie & la connoiflent bien , il ne faur pas croire qu on leur pourra faire pallerl eau de vie de Cannes, qu’on appelle enAme* rique Guildive ou Tafias, pour de l’eau de vie de vin. On perdroit fon tems ä lc leur prccher, & on les dloigneroit de maniere a n’avoir plus de commerce avcc cux; car ils pretendent avoir feuls & pri- vativement ä tous autres le droit de voler & de tromper.

On leur porte l’eau de vie dans de pe- tits barils, ä quilon a donn<5 le nom d’an- cres qui tiennent, ou doivent tenir vingt- cinq pots , tant pour la commoditd du commerce que pour celle du tranfport & du debarquement. On verra dans la fuite qu’on a eu raifon de partager ainii en all- eres l’eau de ric que l’on porte ä laCöte, quoi qu’il femble qu’il y ait plus de cou- lage ä e/luyer , que li on Ja portoit dans de plus grandes futailles.

La poudre de trnire que l’on porte ä la C6te eft de celle qui fert pour les fufils. II y a fi peu de Canon chez les Negres , FaÄb*fÄ aßuc celle qu’Hs confomment n’eft pas un objet ; Mais ils confomment beaucoup de celle-ci , parcequ’ils font de grands tirailleurs.

On confomme bien moins de fer en Guinee qu’au Senegal , parce que dans ce dernier departement , les Negres forgent eux-m£mes les outils dont ils ont beloin,

&

en Guinl’e et a Cayenne 29

& ils y fontfort adroits, au lieuque ceux de Guinde les traitent tous faits ä leur Barrcsdcfcr; maniere, des Portugals, Anglois & Hol- landois. 11 n’y a que les Francois qui ne fe Tont pas encore avifez d’y porter du fer ouvrag£, Böches, Houes, Serpes, Haches &c. II cft pourtantccrtain qu’il y feroient un proffit confiderable & qu’ils dcbite- roient unc bien plus grandequantitedefer.

Ils n’auroient qu’a faire venir du pays les inftrumcns dont les Negres fe fervent & en faire fairedefemblabies en France Les Negres de Guinee 11c s’amufcnc guercs ä travaiiier le fer qu’on leur porte. Les barres font plus courtes que celles qu’on porte au Senegal & en Gambie ; ellcs n’ont gueres que fept pieds de longucur, deux pouces de large & un quart de pouce d’epaiifeur.

Quolque les Negres faffent des pipes K dc ou caffots chez eux, ils ne lailfent pas deHonfn(iCl fe fervir de pipes de Hollande ; mais il leur faut des plus fines, ils mdprifent lescom- munes; ils ont appris des Europdens qui cornmercent avec eux , & furtout des Francois, ä mdprifer ce qui fe fait chez eux, & ä courir ä ce qui vient des Pais Etrangers , quoique fouvent bien infe- rieur a leurs propres ouvrages.

Le Corail & la rafiade fervent ä faire .

des ceintures , de colliers , des brafle- & lets & autres ajuftemens pour les fern« mes & pour les enfans, & il fe fait une aflez grande confommation de ces fortes de chofes«

B3

CHA-

V O y A G E $.

i 9

CHAPITRE TROISIE’ME.

Depart de /’ Orient , Obfcrvations pen- dant la route. Ifies de M adere ? de Porto Santto. Variation de l'Jytnan . Royaume de Boure .

T E Chevalier des M *** ayant chargd la carguaifon que la Compagnie avoit jug<5 ä propos de lui donner , pour la Traite ä iaquellc eile le deflinoit , partit de TOrient Ie Lundy 4. Septembrc 1,24. für les quatre heures du matin. Oil lui avoit donn<5 ä convoyer un autre Vaiffeau . de la Compagnie appelle k Prothee,qui JaCompag- ^toit deftine pour le Senegal, qui n’^tant *»ie, pas un Üätiment de force auroit £t re

enlevd par les Saltins , s’il en avoit etd renc©ntr£ lur la route.

Les Vaiflfcaux partant de l’Orient qui font deftine2 pour la cöte deGuin6e,doi- vent reconnoitre l’lfle de Madere & la Äout« dif-laiiTer ä bas-bord, c’eft-ä-dire ä la gauche ferentes du du Navire & pointer leur route pour re- Senegal & COnnoitre le Cap de Monte, e um e. Qeux ('ont deftines pour Ic Senegal, le Cap verd ou l’lfle de Goree qui en eit voifine , doivent reconnoitre l’lfle de Te- neriffe. 11s en doivent pafler ä l’Eft.

Tout lc monde fgait que Tenerifle eft une des Ifles Canaries , eiles furent decou- vertes & conquifes en partie cn 1405. pnr

un

en Guinee et a Cayenne. 31 un Gentilhomme Normand nomme Be- thcncourt, dont lcs heritiers ccderent les droits qu’ils avoient für «es Ifles au Roy d’Efpagne. L’Hiftoire de cette ddcouver- te 6c de cette conquete eft tres-curieufe,^* je 3a donucrai dans un autre ouvrage. 3CS Cana.

Je vais donner la route du Capitaine dcsiics. M***, für quoi il faut obferver que cct Officier s’e'toic fervi d’unc carte etrangcre, dont le premier Meridien paffe ä Tenerif- fe , au lieu que les Francois le fom paf- fer ä la pointe la plus Occidentaledcrifle de fer qui eft aufli une des Canaries , 6c cela fuivant TOrdonnance de Louis XIII. cn 1634. .

Lcs Vents £roient au Nord'Eft mais ic' foibles 6c variables , de forte que le mar dy y. il nVtoit encore qu’ä trois licucs & demie de 1’Jfle de Groais dont la poin- te de l’Eft lui reftoit au Nord-quart de Nord- Eft , 6c celle de l’Oüeft au Nord- quart de Nord-Oüeft.

Le vent de Nord-Eft ayant bcaucoup f atIt.ttd5 * fraichi le 6 , il porta ä l’Oüeft quart det°”^^c Sud-Oüeft, 6c on fe trouva ä midy parles 46. d. 28. m. de latitude Nord , 6c par les 10. d. 5*0 minutes de longirudc.

Le vent de Nord-Elt continuant toü- jours ä ^tre frais , on auroit avance con- lidcrablemcnt, mais le Protheequ’on 6toit obligc de convoycr ctant un mauyais voi- lier , la Frcgate l’Expedition dtöit obli- gde de ne porter que fon grand hunier & fa mifenc afin de ne le pas quitter.

Depuis le 6. jufqu’au 9. le vent ayant B 4 etc

32. V O I A G E S

616 paflable quoique variable, on fe trou- va a midy par eftime ä 42. dcg. 21. min de latitude Nord, & par 4. dcg. 13. min. de longitude. Onavü un Vaifi'eauau bud- Eft dloigiid d’environ fix Heues.

Depuis le 9. jufqu’au 12. ä midy les Vents, quoique variables, n’ont pas laif- f<£ de faire faire du chernim On fe trou- va par les 38. deg. 57. min. de latitude Nord , & par un degr<5 23. min. de lon- gitude.

Depuis le 12. jufqu’au iy. le tems a M fort inegal , il y a eu un calme de pres de 14. heures Les vents ont etd foibles & variables le refte du tems , deforte que ce jour ä midy 011 ne fe trouva que par les 32. deg. 20. m. de longitu de & par un d. 20. m. de laitude Nord.

Depuis le 1?. jufqu’au 18. Septembre les vents qui avoient 6z6 foibles & varia- bles, s’drant mis au Nord-Eft &bon frais, on ddcouvrit au point du jour l’ifle dePor- to-Santo au Sud-quart de Sud-Eft. On en £toit 61oign£ d’environ huit £ neuf Heues.

Cette petite Ifle 11’a qu’environ dix Heues de circonference. Elle eft fituce par les 32. degrez 2f. m. de latitude Septentrionale. Les Portugals prdtendent l’avoir decou- verte en 1418. lorfque le Prince Henry Duc de ViieUjle plus jeune desenfans du Roy Dom Jean Premier du nom , Roy de Portugal & des Algarves commen^a ces ddcouveites qui ont fait tant d’hon- neur ä la nation Portugaife , & qui Pont rendue fi fameufe & fi redoutablc dans l* A-

en Guine’e et a Cayenne 33 frique,dans 1 es grandcs Indes & dans l’A- merique. Cc Prince avoit choili pour les decouvertcs qu’il projettoit , Jean Gonfal- ve Iiirco & Triflan Vaz,Gentils-hommes de la inaifon , & leur avoit donnd un Na- vire bien equipdpour ddcouvrir & recon- noitre les cötes d’Afrique.

Apres plulieurs tentatives fans fucces , une tempere turieufe les ayant dloignezdu Cap Contin qu’ils vouloient doubler , & les ayant poullez bien avant vers l’Oüelt, ils ddcouvrirent inopindment, apres avoir efluyd une infinitd de dangers, une Terre qui leur avoit ete jufqu’alors inconnue. Iis y trouverent une rade excellente en- tre deux pointesde montagnes qui s’avan- ^oient conliderablement en mer , & qui formoient un Port naturel , ils motiil- lerent dans une entiere füretd,& ils trouverent le rdpos dontilsavoient befoin, apres les tempdtes dont ils avoient ccda- gitez. ^

Apres avoir pris un peu de repos , ils mirem du monde ä terre, ils n’y trouve- rent pas la moindre rdliltance Les Peu- ples qui habitoient cette Ifle les re^urent bien, on fe fit des prdfens de part & d’au- tre. Les Portugals viliterent l’Iile , ils en firent le tour ; & la reconnurent en gens d’elprit; ils furent charmez des beauxar- bres qu’ils y trouverent, de la quantitdde ruiffeaux qui couloient de tous cötez, & de la prodigieulequantitd de poiflons , dont les cötes & les embouchures des rivieres dtoient garnies. Cette ddcouverte fervit aux B s Por-

Serins

Caoarie.

34 VOYAGES

Portugals ä leur faire decouvrir I’Ifle de Madere, & enfuite a pouftcr leurs decou- vertes dans les trois autres Parties du Mon- de. J’en traiterai amplement dans un autre ouvrage.

Voici comme elleparoitquand on vient de l’Oüeft & qu’on s’en trouve ä lieuf Heues ouenvironau Sud quartde Sud-Eft.

Voici une autre vüc de la meine Ifle ; lorfqu’on en eft ä quatre Heues de dillan- ce au Sud-Eft quart-de Sud , eile paroit alors comme une Terre haute coupec, a fa pointe Sud-Sud-Eft. La Fregatc i'Ex- pedition , pafta entre Porto Santo & Ma- dere , ne pouvant porter que fa mifaine & fon petit hunier, parce que le Prothde qu’elle dtoit obligde de convoycr, nepou- voir la fuivre avec toutesfes voiles dehors, & demeuroit toujours ä plus d’une lieue derriere eile. Cet endroit eft pourtant le plus dangereux de toure la route, parce qu’il eft la croifiere favorite des Sattins.

Les deux Bätimens fc trouverent le 21. ä trois Heues Eft & Oiieft des iSal vages. Ce font deux petites Ifles defertes , au Sud- Sud-Eft de Müdere , le terrein n’en vaut rien , c’eft äpparemment pour cette rai- fon que les Portugals cul font les maitres de. Madere & de Porto - Santo, & les Efpagnols qui le font des Canaries, ^ne s’en font point mis en peine & les ont abandonndesaux Serins qui y font en tres grand nombre. C’eft Ton va pren- dre ces oyfeaux ä quil’on a donne le nom de Serins de Canarie, parce qu’il y en a

auffi

en Guine’e et a Cayenne auffi beaucoup dans ccs Ifles, ou parc® que les premiers qui ont etc aportcz eil Iiurope cn venoient. Ils etoient rares au- trefois 7 & tres chcrs en France, rien n’eft plus commun ä prdfent.

Lc Vendredy 11 . Septembre 1724. lcs deux Vaifleaux s’etant trouvcz par les 26. separatio* degrez iy. minutcs de latitude £>eptentrio-dcs deux nale & par les 35-8. degrez 37. min. de VaiiTeaux* iongitude , & n’y ayant plus de Saltins ä. craindre , fe fdparerent, Le Prothee falua la Fregate de trois coups de canon , & porta au Sud-Oüeft-quart de Sud , qui etoit la route. La Fregate lui renditlefalut avcc le meme nombre de coups de canon, & prit la route du Cap de Monte.

On obferva ce m£me jour la Variation de Payman, & Fon trouva que Paiguille de- - clinoit de neuf degrez au Nord-Oiieft. s

Depuis qu’on avoit navige entre les If- les ou ä quelque diftance d’elles, on avoit une quantitd etfroyable de Bonites. 11 fembloit qu’il y avoit preffe entre el les ä fe faire prendre. Les matelots en man- geoient ä toutes faulces jufqu’ä enetrede- goutez , mais ce poilfon ne fe trouve pas partout en aufii grande abondance, qu’on le trouve entre ces Ifcs & 80. ou 100. lieues aux environs de l’Atchipel , qucTv ifTcns »f»- compofent les Illcs de Canarie & de Ma- Pclla dere. Defque lcs Bonites ont paÜe cestcs‘ bornes, dies retourntnt für leurs pas,cl- les quittent les Navires qu’elles avoient accompagnez , on ne les voit plus. Mal- heur aux matelots parefieux qui a’en 011t B 6 pas

30 Völf AGE3

pas fait leur provifion pendant qu’ils ont 6i6

dans les parages ils etoient maitres d’en

prendrc laus peine f autant qu’ils en vou-

loient.

Bien des Auteurs confondent la Bonite avec le Thon ; Gefner , Rondelet , A- mian , Ruichs & pluiieurs autres affurent que le Thon , la Pelamide & la Bonite font la m£me chofe & qu’elles ne diffe- rent qu’en grandeur. Ils ont oubli£ de di- re une difference effentielle qui fe rencon- tre entre ces Poiflöns, qui eft que la Bo- nite eil infiniment plus delicare que la Pelamide , & par une luite n£celfaire que le Thon. Pour moi je crois que l’on peut dirc , que la Pelamide dont on trouve quantite für les cötes de Portugal, des Al- garves , de l’Andaloulie , & lür tout aux environs de Cadix , & dans la Baye, eit une jeune Thon , qui n’a pas pulle douze ou quinze mois, & qui n’elt point encore entr 6 dans laMediterrande. Je crois cncore qu’on doit dire que la Bonite , eit une ef- pece de Thon ou de Pelamide, mais plus petite & qui n’arrive jamais ä la grandeur & groffeur des Pelamides que l’on prend ä Cadix ; beaucoup moins ä celle des Thons , quoique pour la figure ce foit prefque abfolument la meine chofe. 11 eft rare de trouverdcsBonites, qui aycntplus de trois pieds de longueur. Leur coips eft long & epais, eiles font ventrues, ont les oüies grandes aufli-bien que les yeuxqui paroilfent argentez. Elles lont couvcrtes d*une peau aftez £paifte, gralle & de bon

goüt,

en Guine’e et a Cayenne. 37 gout , qui 11'a qu’uue fuice d’ecailles do- rces , qui font une ligne d’un demi poncc de largeur, qui prenncnt au milieu desoüies, & continuant jufqu’ä la queüe, partagent les cötez en deux parties egales : cesecail- les font de deux efpcces ; les uneslontpe- tites & les autres plus grandes, eiles font entrem£iees de maniere, que la ligne com- po fde des grandes, coupe en plulieurs en- droits celle qui eft faite de petites, qui eft la plus large.

La queüe de la Bonite eft fourchuc & grande. Elle s’en s’en fert ä merveille auffi-bien que de fesfept ailerons, dont ei- le en a deux au ddfaut des oufes, deux un peu au delfous , deux für le dos , & un au inilieu & au delfous le ventre

Toute la chair de ce Poilfon eft blan- che, tendre & d’un tres-bon godt,a quei- que faulce qu’011 la mette; le Veau de ri- viere n’eft pas meilleur. La t£te eft excel- lcnte en foupe. On pnftend, qu’dtantmi- fe au gros lei pendant quelques heures & enfuite au bleu ,elle donneroit del’apetitä un malade qui l’auroit entierement perdu. L’endroit le plus gras & le plus tendre , eft la ventrelque, c’eft-a-dire, tout ledef- fous de la ligne qui partage les cötc2.

Ce Poilfon va toujours en troupe. II fait du bruit en nageant. II eft facile a prendrc, foit a la ligne , foit au harpon.

On peut Je faler ou le mariner comme le Thon. On le coupe pour cet eflet en roüelles , & apres l’avoir fait r6rir für le gril , ou frire ä la poele, ou cuire ä feau

B 7 &

Variation < l’aiguillc.

Niger, oa iivicre de Icacgüi.

3? VOYAGES

& au fei , H faut le mettre dans des vaif- feaux de terre ou de bois , foupoudrer chaquc couche de fei , de poivre, defcüi- les de laurier ou de bois d’Jndc fec & mis en poudre avec du gerofle, & remplir le vaiifeau de bonne huile. II fc conferve tant qu’on veut, & on 1c mange en leti- rant du vailfeau , avec un filet de vinaigre ou du jus de citron.

Depuis le Vendrcdy 22. jufqu’au Jcu- dy 28. les vents ont ete foibles & varia- bles, de forte que la Fregate 11c (e trouva que par les 18. deg. 40. min. de latitude ieptemrionale , & par les 35-8. de longi- tude. Ce qu’il y eilt delingulier, c’dt que la Variation de l’ayman ayant die obfcrvde le m£me jour au lever & au coucher du Soleil, on trouva le matin lept degrez de declinaifon au Nord-Oücft & le foir feu- iement cinq , ce qui eft une dirference de deux degrez, trop coniiderable pour Je peu de diltance qu’il y avoit eu entre les deux obfervations.

On fe trouva le Lnndy fecond Oftobre 1724. par les iy. degrez 30. min. de la- titude feptentrionale, & par les 35-9. de- grez 30. min. de longitude. Commec’eft la latitude de fembouchure du Niger, au- trement de la riviere de Senegal , on mit en panne afin de fonder , & leplomb ayant touche ä 18. brafles fonds de vaze, onne douta plus d’apercevoir bientöt la terre. On l’a vit en ctf'et lur les cinq heures du matin, & on en etoit a quatre Heues. C’d- toit une terre baffe & unie, garnie d’arbres,

en Guinl’e et a Cayenne 39 devaut lefquds il y avoitdcs dunes de fable blanc, veritable marque de la c6ce qu’on appelle cöte de ßarbarie , qui finit a la barre qui ferme l’entrde de lariviere. On endtoit ä midy Elt & Oüelt.

Lcs vents continuaat d’etre variables & extremement foibles, le Chevalier des * * * qui avoic perdu bcaucoup de tems a con- voyer le Prothde, s’apper^ut que fon eau & fon bois etoient tcl leinene diminuez , qu’il 11'ycnayoit pas allez pour leconduire jufqu’au cap de Mefurado, lcs Vaiße- aux qui vont en Guinee ont accoutumd de faire l’un & Pautre, de forte qu’il fut obligd de faire voile , & de relacher ä Pille de Gorde , afin de prendre ce quilui manquoit de ces deux choles, pour le con- duire jufqu’a ce Cap.

Ces Portes de reläches font toujours prejudiciables ä la Compagnie ; ils font perdre du temps; ils augmentent lcs dd- penfes du voyage; fouvent m^me ils font caufe qu’on perd la faifon favorable pour le voyage de Guindeen Ameriquc, &quc los Vaiifeaux retenus par les calrnes & les vents contraires, perdent la plus grande partie des Efclaves dont ils etoient char- gez.C’elt ce quianivaau Chavalier des *** comme nous le verrons dans la fuite de cette Relation.

Mais qui eft caufe de ces reläches & des inconveniens qui s’enfuivent > letropd’d- conomie, compagne infeparabledes Com- pagnies. Comme dies ne prechent ä leurs Officiers que pdconomie , ceux-ci pouf-

fent

4* Vor AGBS

lent Ies chofes auffi loin qu’ils peuveni. ahn de contenter leurs Mahres , & croyani bien faire leur cour , en failänt partir les Vaiffeaux iäns leur donner ce qui leur eft ablolument neceiüure, de bois, d’eaa.,& . , de vivres pour leur voyage.

Gor/c!VCC On ictrouvaleMercrcdy 4. i lapointc d’Almadie, a deux lieues öc demie du Cap Verd. O11 arriva des qu’on reut double, <5c on mobil la fous Tille de Goree eilt re les deux Forts, vers les fix heures duloir, par treize braffes d’cau.

Voici de quelle maniere paroit la pointe d’Almadie, tftant au Nord-quartdeNord- Eft, les inammelles du Cap Verd dtantau NordElt-quart de Nord.

J’ai parld affez amplcment de l’Ifle de Goree dans ma Relation de l’Afrique Occidentale. Le Ledteur aura agrdable d’y avoir recours. Je me contenterai de lui donner ici une vüe de cette iile, tei- le qu’elle paroit quand 011 eit moüillden rade.

Ncgii^cncc Mals pourrois*je paffer fous filence , la deioffuicis.ndgligence des Odiciers de la Compa- gnie , qui aiment mieux fe laiffer rbrir au Soleil, ou ötre toujours enfennezdans leurs cafes, que de planter des arbres qui les mettroient ä couvert de l’exceflive cha- leur de ce lieu , & qui leur fourniroient des promenades agreables? 11s n’ont pas le moindre couvert , il n’y a ccpcndant riende plus aifd que d’en avoir. Les Oran- gers, les Citroniers, les Polons ou Fro- magers , & quantice d’autres arbres y vieii-

droient

'Ms

en Guine’e et a Cayenne. 41

droient ä merveille ; ce terrein chaud & continucllement humedd parles pluyesou par les rofifes abondantes qui tombent toutes les nuits quand il nc pleut pas, fcroit croitre ces arbres ä vüc d’oeil; ils en au- roient des fruics excellens, & dans un be- foin , dequoi faire des fafdnes & autres chofes , car de dire, comme ils font pour excufer leur indolence , que des arbres nuiroient ä la defenfe de l’Ifle,fi eile droit attaqu£e, c’dife mocquer des gens. On plante des arbres für tous les rempartsdes Places fortifiees, fans qu’on fe foit jamais avifede penfer qu’ils pourroient y ütre de quelque inconvenient. Dailleurs , quoi de plus facile que de les abatre dans lemo- ment qu’on en abefoin, ou qu’on s’aper- $oit qu’ils peuvent nuire?

Mais voici encoreune autre n£gligencc bien moins pardonnable. Ils 11’ont point d’eau für cette Ifle. Ils font obligez d’en aller chercher au Cap Bernard dans la terre ferme eile eft faumatre , & ne laiflfe pas que de couter ä la Compagnie une coutume ou tribut qu’il faut payer ä l’Alcade, qui fe dit Capitaine de l’eau. Or il paroit tres-certain , que la Monta- gne für laquellc eil le Fort S. Midie! f doit avoir des ecoulemens d’eau, ou äfon pied , ou dans quelques endroits de fes pentes. Il n’y auroit qu’ä faire creuler en differens endroits, 011 trouveroit ä coup für de l’eau , & müme plus abondam- ment qu’il n’en faut pour toute la Gar- nifon & pour l’habication, de forte qu’on

cn

42 VoYAGES

en pourroit fournir aux Vaifleaux de la Compagnie. On pcut aflurer par avance que l’eau fcroit excellente , & qu’dtant ältrde au travers des pores des rerrcs & des pierres qui compofcnt la Montagnc, eile feroit exempte des mauvaifes quali- tds de celle qu’on va cherchcr an Cap Bernard.

Le travail qui feroit ndcdfaire pour decouvrir ces eaux , pour Jes recucillir, ou les conduire, ne doit point dpouvan- ter : la main de quelques Ouvriers en- gagez ä la Compagnie, n’eft pas une dd- penfe qui mdrite qu’on y faffe attention. La chaux, le fable, &les pierres font für les lieux ; les Manceuvres ne couteront rien, puifqu’on peut employer ä cc tra- i vail les Negres Bambaras, Efclaves de la

Compagnie, dont eile entretient toujours un bou nombre pour le fervice de fcs Comptoirs, & les Efclaves qu’elle traite tous les jours, en attendant roccafion de les tranfporter a l’Amdrique. 11 en faut donc revenir ä dire , que c’eft la ndgli- gence des Officiers qui les prive d’un fe-

»epart dcCOurs ® n^cc^aire.

©oree. Le Chevalier des *** demeuraä larade de Gorde, depuis le 4. Oftobre jufqu’au 17. du mcmc mois. Il employa ces treibe jours ä faire l’eau & le bois qui luietoient ndceflaires, du moins julques au Cap de Mefurado,oü tous les Vailfeaux font ob- ligcz de s’aller pourvoir de ces deux cho- fes , parce que l’eau eft trop ditficile ä ’faire a Juda, & que les Negres de ce pays ont

une

Tom . I

FaJ f.1

en Guine’e et a Cayenne 43

une li gratfde vdndration pour les arbrcs, qu’ils ne lcs nbattcnt jamais , & nepcrmct- tcnt pas aux Etrangers de les conper.

Il appareilla für lcs dix heures du ma- tin, lcs vents variant depuis l’Oüeft, juf» qu’au Nord quart-de Nord-Eft Ii fe trou- va le lendemain ä midypar les 14. deg.io. min. de la! iti.de Septcntrionalc & par les deg. 20. min. de longitude, fuivant le Meridien de Tenerifte , il obferva ce m<?mejour la Variation derayman,& trou- va que l’aiguille declinoit dequatredegrez au Nord Öüeft.

Je ne marquerai plus la route 'du Vaif- feau jour par jour, cela eil nlfez peu in- terellant , je me contenterai de le faire quand il y aura quelque chofe qui meri- tera rattemion du Leäeur.

O11 fe trouva lc 22. Oäobre, par 10. deg. de latitude Septentrionale, & par les 3*9 deg. 35- min. de longitude. La Va- riation de l’aiguille fe trouva de quatre degrez au Nord-Oüeft.

On cut la mime Variation le jour fui- vant, le Vaiffeau fe trouvant alors par les 9 deg. 35*. min de laticude Nord, & par 35-9 deg. 40 min. de longitude. Polm>Ä

O11 prit le 26 un poilfon monftrueux , monftrueux, non pas tant par fa grandeur que par fa figure. Il ne fe trouva perfonne dans tout l’Equipage depuis le Capitainc jufqu’au plus jeune Matelot qui en eftt jamais vu de femblable, ils eurent la inodeftie de ne Iui pa* donncr de 110m , chofe rare parmi lcs navjgateurs.

Il

44 VOYAGES

II avoit huit bons pieds de longueur de la tete a la queue & il dtoic de la grofleur d’un quart de barrique au milieu du corps , c’eft-ä-dire, qu’il avoit environ un pied & demi de diametre, ou quatre pieds &demi de circonference. Il <5toit lans ecailles , & il pouvoit s’en paffer, car fa peau dtoit dpaiile , dure & chagrinee comme celle d’un chien de mer ou du Requin. On 1c prit avec un gros hame^on ent£ für une chaine de fer, comme on s’en fert pour les poiffons voraces & carnaciers, comme font les Requins,les Pentoufliers & autres femblables, qui couperoient aißment les cordes qui attacheroient l’hame<jon & l’em- porteroient avec cux. D£s qu’on le tint aupres du Vaiffeau, on lui jetta un cor- dage avcc un nceud coulant, qui l’ayant faili au-deffus de la queue , t(lui öca tout moyen de fe pouvoir ddbaraffer del’hame- £on, & on yjoignit un palan pourl’enle- ver dans le Navire; mais comme il £toit extr^mement fort & qu’il fe debatoitd’une Strange maniere, on jugea ä propos de le laiffer mourir le long du bord avant de l’embarquer, de crainte qu’il ne caufätdu defordre dans le Vaiffeau fi on l’y embar- quoit tout vivant, ün lui donna plulicurs coups de gaffe pour le prelfer de mourir en lui faifant perdre fon fang, & quand il eut emierement perdu fes forces & la vie, on le hifla dans le bord. Il avoit lagueule large, arm£e de douzc dents, iixä la ma- choire fuperieure, & iix a l’inferieure. El- les etoient grolTes & pointues, longuesdc

em Guine’e et a Cayenne. 4?

pres de deux pouces, fon nez avamjoitdc pres d’un bon dcmi pied au-delä de lama- choire inferieure; C’dtoit un os couvert d’une peau rüde femblable a celle du refte du corps, d’une couleur grifätre,quoique le tour de fa gueule, ou, fi l’on peut par- ier ainfi, fes levres fuffent d’un rouge fort vif; il avoit les yeux gros, rouges, etin- cellans comme du feu: on pourra juger de fa force par cet echantillon. Un Re- quin s’etant approchd de lui pendant qu’il ne tenoit encore qu’ä l’hame^on , il lui donnaunfi furieux coupdequeue, qu’il le jetta bien loin & lui öta l’envie de revenir a la Charge.

Ce qui parut plus extraordinaire, c’eft qu’au lieu des ouies que les poiffons ont ordinairement , il avoit cinq dccoupures ou incilions qui pdnetroient dans lacapacite , & qui s’auvroient & le fermoient comme il vouloit, a c6t<5 defquelles il y avoit un aileron extrcmement fort & d’une gran- dcur mediocre. Il en avoit deux lembla- bles fous le ventre & un plus grand für le dos ; fa queue etoit £chancrde, £pailfe, large, forte, couverte de la mfime peau. Le Chevalier des M**Medefiinatel qu’on le donne ici, & le fit jetter a la Mer,pas un de fes gcns n’en ayant voulu goüter. 11 me fcmble qu’on auroit garder la tete & la peau.

On fe trouva le 27 O&obre au foir par les 8 deg. 2f min. de latitude Septentrio- nale & par les 35-9 deg. '40 m. de lon- gitude. (Jette latitude eft celle de lariviere

de

4^ VoYACES

R!vler« dcde Serreliomie , bornc quilcparoit Icscon- Scnclionnc. ccflions des Compaguics de Senegal & de Guinee, avant qu’ eiles fuflent rdunies a la grande Compagnie, qni faitaujourd’nuy tout lc commerce maritime du Royaume.

Gerte riviere eit des plus con/iderables de l’Afrique , on donnc ä fon embouchu- re quarre Iieues de largeur. Deux Caps fameux la bornenr ; celui de la Vcga eit au Nord, le Cap Tagriii , Lido , ou de Serrelionne eit au Sud. Jls forment une baye lpacieufc au fond de laquelle coule la riviere de Serrclionne , ainli appcllee parce qu’elle vient des montagnes dis Lions ; car c’clt <c que fignifie le mot Portugals ou Efpagnol ßerra L:onx ou ficr» ra de los Liones. Tous les environs de ccttc baye font un des mcillcurs pays de touce PAfrique , la terre y eft d’unc ref- fource & (Tune fertilitd prodigieufc, parce qu’outre la grande riviere, eile eil arrofec de quamite de gros ruifleaux &de rivicrcs, meine affez conliderables , dans lefquclles on pourroit c5tablir un tres grand commcr- . ce , fi leurs lits dtoient plus navigeables; ftd<fcha?UI ou ^eurs embouchures fuffent plus ac- gent dansiaceflibles & moins femdes de bancs de fa- bayc de Ser-bie & de rochers.

cehonnc. Lcs rjv;ercs ]cs p]Ub- frcqucntccs par Ics ndgocians malgrd les difficultez qu’on trouveäy entrer , fontccllcs des Pierres, de Cafcais , du Pichel , des Palmcs , de Pongne , de Camgranee , de CafTc , de Carocannes, de Capac & de Tambalinc, dont la plüpart viennent des montagnes

qui

en Guinea ei a Cayenne. 47 qui coupent lc paysdu Nord au Sud, & qui fc joigncnt enfuitc ä cellede Serrelion- ne. On lcs appcllc lcs montagnes de Ma- chemala.

On a donnd lc 110m de Tagrin & de Mitouba ä la riviere de Serrelionne. II eft bon d’dtreavertide cesnoms ditferens, afin de ne pas faire trois riviercs d’une feule & mSme riviere. . Ce qui peut avoir donne occafion ä cettc multiplicitddenoms , c’cft que l’entreede la riviere de Serrelionne eft occupde du cöuf du Nord par des bancs,

& du c6r<5 du Sud par des I fies quilapar- tagent & qui en font trois bras. Ceux du Nord & du Sud font ncts & profonds, on y navige en toutefürete. De großes bar- ques & des Bätimensplus conliderables lcs peuvent remonter jufqu’äpresde 80. Heues.

Ü11 y trouvedepursfixbraffes d’eau jufqu’a feize. Le canal du milieu eft tellemcnt rcmpli de bancs & de rochersqu’il eft iin- pratiquable.

Lors qu’on eft entrd dans la grande baye & qu’on a depaffd la petirelfle appel- \£c Saint Andrf , on voit que la cAte du Cap Tagrin ou de Serrelionne forme plu- fieurs bayes, dont lcs ouvertures font au Nord-Oüeft. La quatrieine qui eft laplus voiline de Pentrce de la grande riviere fc ßaye nomme encore aujourd’huy la, baye deFraucc* France. C’eft la meilleure, la plus füre & la plus commodo pour faire du bois & del’eau. Aufti la tradition conftante detout lc pays eft que nos premiers ndgocians Normands y tftoient dtablis , y avoient un

comp-

4$ VöYACES

comptoir & y faifoicnt tout Je commerce qui dtoit tres avantageux & tres confide- rable.

Ün montre encore la place de leur comp- toir auprcs d’unedes trois fontaines^i re- cherchdes de tous ceax quitrafiqucnt dans le pays , ä caufe de l’abondance de leurs eaux de & leur bontd.

Les Negres qui habitent les environs de cette baye & bien avant dans les terres , ont confervd pour les Francois une afFe&ion toute particuliere. Ils ont appris de leurs anedtres les biens qu’ils ont re^us de nos anciens negocians , ils cn ont encore aujourd’hui la mdmoire toute fraiche , & ne fouhaitent rien avec plus Aflfcftionde paflion que de nous voir reprendre nos des Negres anciens dtabliffemens. Les Vaiffeaux Fran- p°ur les ^oisquiyabordent l’expcrimentent tous les xan^ois. jOUfS> qcs peupjes nc manquent jamais de leur demander s’ils viennent pour s’etablir parmi eux y & quand on leur fait efpercr qu’on y viendra , ils difent : bon bon , k pays a vous , venez nous fommes amts.

11 ne faut pas s’dtonner que je les fafle parier Francois , ils ont confervd de pere en fils la langue Fran^oife , & fe font un devoir de l’enfeigner a leurs enfans.

On peut mouiller dans la baye de Fran- ce ä demie portde de moufquet de terre , vis-a-vis des fontaines , ä feize braffes de fond de baffe mer. Si on faifoit un eta- bliffement fortifid en cet endroit,les Vaif- ieaux pourroient s’approcher de terre en- core davantage , & etre en fürctc contre lesattaques des ennemis. Je

en Güzne’e et a Cayenne. 49

Je propofcrois cet etabliftement ä Ja Compagnie , ii je uc craignois de lui d d- plaire , comme il ne manque jamais d’ar- river a ceux qui lui font des projets dans lefquels il paroit quelque avance a faire ,

& le profit taut foit peu eloignd.

La riviere de Serrelione iepare deux Royaumcs. Celui du Nord s’appelleBou- lon, & celui du Sud , Board.

Le ßourg demcure le Roy de Bou- Royaume 16 eft ä huit Heues de l’embouchure de la riviere für fou bord ineridionaL Elle fe retreffit beaucoup en cet endroit & n’a que deux Heues de largeur. A cinq ou lix Heues plus haut eile n’en a qu’une & diminue toujours a mefure qu’on la monte.

S011 bord meridional eft couvert degrands arbres & d’une infinitd de palmiers de tou- te efpecc. On y fait du viu de palme ex- Vmdepai- cellent & en quantite , & comme les Ha- mc* bitans en confomment beaucoup , il n'y en a jamais de perdu. Il y a peu de rivie- res aufli poiflonneufes que ceile*ci. Cette abondancey attire quantitd de crocodilles qui font d’etranges pecheurs. Il faudroir tenter de faire avec ces animaux le m<2me trait<5,qu’ont fait les habitans du Bot dans les 1 lies des Bilfaux.

Le lit de cette riviere renferme quantite ouaiitczd« d’Ifles d’un terrein parfaitement bon ,gras ifl« de Sei- de profond , qui produit de lurmeme de pref-icll0anc* que fans culture tout ce qui eft ndcelfaire ä la vie : grains , fruits , arbres, racines , tout y vient en perfedtion & d’une excel- lente qualite.

Tom. L C

Mais

fQ VoYAGES

Mais ce qu’on ne f^auroit eftimer aflex, c’eft que l’air y eft tres pur, & qu’on n’y cft point fujet ä ces maladies violentes & dangereufes qui regnent ä la cöte de Gui- n 6c & qui ontfait pdrir tant d’Europeens. Je fijais que rintcmperance & les femmes font les deux caufes plus que fuffifantes pour envoycr bien des gens en l’autre mon- dc , fans que le mauvais air s’en melc. C’eft aux Ofliciers & aux Capitaines d’a- voir l’ceil für cux-m£mes & für ceux qui font fous leur Charge.

L’on trouve dans toutes ces Ifles une quantitd incroyable de palmiers de toutc efpece. On y fait du vin excellent, le» naturels du pays cn confomment beau- coup, ils font grands buvcurs : les Euro- pdens les veulent imiter, mais commc ils ne font pas du temperamment de ces In- fulaires, il leur en coüte eher & fouvent la vie.

Ces Ifles font prefque toutes borddesde Mangks, arbres fi connus & tant defois dderits dans les voyages de l’Amerique , qu’il me paroit tout-ä-fait inutiled’en par- ier ici. Ce font des palifiades naturelles dc^Ma^ gl cs P 011 r les '[',CuX qui en font environnex, qu’il ouSpa!ctu n’eft pas aife de forcer pour peu qu’on veuil- «acis. le les deffendre. Ce bois eft excellent pour

bru’er& pour faire du charbon. il eftcom- p. de , dur & pefant , & ne laiffe pas de croitre aflex vite&demultiplier beaucoup, parce que fes branches ou rejettons etant arrivex ä unecertaine haureur , fe courbent d’eux-m&nes vers la terre ou l’eau le

pied

em Guine’e et a Cayenne. $i pjed dt plante ; & jettent des filamensqui prennent racine &'produifent un autre jet, quj devient arbre & pouffe des branches qui font la mÄaie chofe que celles dont ils vieiinent.

Le village de Boure eft compofe d’cn- viron trois ccnt malfons ou cafes, les Ar- chitc<äes du pays bätiffent aufli uniforme- ment qae les Capucins ; il icmble qu’il y aic une pragmatiquequ’il n’ellpermis aper- fonne de ne pas üiivrc. Ceux dont les fa- village öc millcs font plus nombreufcs ont un plus rnaifons de grand nombre de cafes, maisei les font tou-Bour*' ccs de meine ligure. Elles font rondes , les poteaiyc font plantcz en terre ; ils onc fept a huit pieds de hauteur , leur fabliere circulaire porte des chevrons quis’unilfent au centre & font un cöne, dies font cou- vertes de fcuilles de roleaux ou de palmiers, paffees dans les lattes nattdes fort propre- ment & d’une dpaifleur ä <ütre impdnetra- bles a la pluye & aux plus ardens rayons duSoleil. Les mursde renceinte fontgar- nis de rofeaux & de menues branches en- tre lespoteaux & couvcrtes de terre gralfe, für laquelle ils dtendent une couchc de chaux, faite de coquillages brülez, & qui leurdonneun air de proprete ; mais cecre- Py dure peu , parce qu’ils ont oublid de le ticrcer avcc du fable , comme ils l’a- voient pratiquer par les Normands qui avoienc les premiers ouvert le commerce chez eux. Le feu eft au milicu, & la fu- m€e fort par un trou qui eit prefque au cen- *re du cöne. Quoique le pais föit tres- C z chaud.

* fl V O Y A G E S,

chaud, les nuits font froidcs de humides & les Ncgres craignent extremement le froid & l’humiditd.

Les portes de ces maifons font prefque quarrdes, le feuil eft clevc d’environ un , pied au-deffus du rez- de-chaulfde , eiles n’ont pour l’ordinaire que deux pieds de iargeur für trois de hauteur , de forte que Pon ne peut y paffer fans fe baiffer beau- coup, & que les perfonnes unpeugroffcs n’y paffent que de cötd & meme avec peine. Heureufement l’ufage des paniers n’eft pas encore arrivd jufqu’aux femnies du paVs. Leurs lits font compofez de groffes nattes de joncs, dpaiffes & cn affezgrand nombre pour dlever la derniere d’un bon pied au deffus du plancher qui eft deterre battue, que les femmes entreriennentfort propre. 11s ont leurs armes aupres de leurs lits; ce font desfabres, despoignards ou .erands couteaux flamans, des faguayes, des arcs & des fldches qu’ils ont foin d’empoifonner quand ils vont ä laguerre, en les imbibant du fuc d’un fruit qui leur communique un poifon fort fubtil & pref- que fans remede. Ce fruit a tant de rap- port avec les pommes de Machcnilier dont j’ai parle dans mon voyagedcl’Aincrique, que je crois que c’eft de ce fruit dont ils fe fervent. Quelques-uns ont des fufils & s’en fervent avec bcaucoup d’adreffe.T Us les aiment paffiondment, ce font les Kor- mands qui leur en ont enfeignd l’ufage.

Portugal & les Anglois qui demeu- rent ä prelent parmi eux, ont dtd jufqu’ä

pre-

en Güine’e et a Cayenne 53

prdfent aflcz fages pour ne leurendonner ou vendre que trcs-peu , tres-raretncnt & de tres-mauvais, nous n’y regurderions peut-etre pas de fi pres fi nous y dtions, lauf ä nous en repentir dans la fui- te , comme ii nous eft arrivd cn Canada.

La maifon , ou les cafes du Roy , font au ccntre du Village, eiles ibnt bäties Maifons du comme cellcs defes lujets. On remarque Ro> & feulemcnt qu’il en a quelques -unes un «*«««*• peu plus grandes, il loue les Euro- päern qui le viennent voir. CcbonPrincc ou ces bons Princes, car la douceur & l’humanite font naturelles aux Princes de cette famille, ce bon Prince, dis-je , vlt avec fes fujets comme un pere avec fes enfans. Auffi ils l’aiment tous, & quoi qu’ils lecraignent, on doitdire que l’amour fur- pafie infiniment la crainte, & qu’ils font toöjours prets ä tout facrifier pour lui,

11 leur rend de fon cöte fort exaäement la pareille, en les aimant, les protegcant & leur rendant la juftice d’une maniere qui contente tout le monde.

Les hoinmes & les femmes de Bourd font grands & bien faits, & d’une bgure fort revenante, ils font dun beau noir : ils önt la bouche petite, le nez bien pro* portionne, les yeux grands, lcsdentsbcl- l^s, l’air ouvert & guay, de l’cfprit, de bonnes manieres & meine de la politefle.

On n’y voit point de ces nez £cachez, de ces levres monftrueufes ; auffi lesfcmmes nc portent-elles point lcurs enfans für C 3 leur

jT4 V O Y A G E S

]eur dos, car on attribue avec raifon ces nez dcachez, & ces großes levresaux coups que ces petfes creatures fe donnern contre le dos de leurs mercs, pendant qu’elles les ont attachees derriere eiles, & qu’el- les marchent ou qu’clies travaillent. jioralitcdcs Lcs hommes ont des femtnestant qu’ils fcmmcs. yeulent, oa tant qu’ils en peuvent achc- ter. Ils ne font jaloux que de la premiere qui eft regardde comme la legitime, au- lieu que les autres ne paßent que pourdes concubines, dont on accommode les d- trangers ä qui on veut faire honneur, fans cdrdmonie & fans craindre le qu’en-dira- t-on.

II nc faut pas apprehenderpour celaque le grand noinore de femmes leur devicnne ä Charge, point du tout; ce font autant de fervantes tres-humbles, trcs-afte£ti- onndes qui f^avent leur devoir en perfec- tion, que l’on a foin d’y faire rentrer, des qu’elles femblent s’en vouloir dcarter tant foit peu, & qui en font fi bien perfuaddes, qu’elles fe trouvent heurcufes & bien paydes de leurs peines, quand le mari veut bien leur tdmoigner qu’il agrde leurs fervices; Quelle difterence de ce pays-lä au nötre ?

On compte fix ä fept eens hommes por- tans les armes dans le Village de Boure; mais le Roy en peut lever un bien plus grand nombre quand il le juge ä propos, & fort ailement & fans qu’il lui en coute rien, parce que fon pais extrdinement

peu-

en Guine’e et a Cayenne.

peupld, & que fcs peuples lui font extrd- memcnt aftedtlonnez.

Le Prince qui regnoit en 1666. dtoit Religlen de Chretien,il s’appeiloit Dom Philippe. llBoui*. avoit donnd libertd de confcience ä tous fes fujets & avoit aupres de lui un Jefuite & un Capucin Portugais, qui prechoient la foy avec plus de zele que de fruit : car il n’eft pas facile de fairej de bons Chrc- tiens degens qui aiment le vin& les fem- mes , de maniere ä ne fe pouvoir paffer de l’un ni de l’autre. Bonnes gensau refte, honnetes, francs, peu intereifez, 'aimans les dtrangers, & qui ont confervd beau- coup des manicres & de la politefie des Normands, qui font fans contrcdit les Premiers Europdens qui ontddeouvert ces cötes, qui y ont des dtabliffemcns que le malheur de nos guerres civiles a fait tomber entre les mains des Portugais , des Anglois, des Hollandois & autres Euro- pdens.

L’Idolätrie eft la religion dominante da pais. Mais quelle Idolatrie! Elle eft fans rdgle, fans fdtes, fans edrdmonies. Le nombre de leurs Dieux eft inconnu, il n’eft point fixe; on peut dire qu’il eft in- fini. Ils ne fijavent d’ou ils viennent, ce qu’ils font, ce qu’ils font, a quoy ils font propres, ce qu’ils vallent; leur ignorance für cela fait compafiion & ne peut dtre plus grofiiere. La terre eft pour eux une fource intariffable de divinitez, c’eft une mafie immenfe de Dieux de toutes efpe- ces, dont chacun ä l’aventure titreleiien.

C 4 Ils

f6 V 6 Y A 6 E S

Ils les appellent Fetiches. De quelque nature, figure, couleur ou matierc que ce foir; c’eit leur Dieu, leur Fetiche. Les uns ontune corne,d’autres une patte de Grabe, d’autres une Epine, un c]oud, uncaillou, une coque de Lima^on, une tete d’Oifeau, une racine. Chacun porte fa divinite pendue ä fon col, dans un läc orne de raflade , de bouges & d’autres ba- biolles. Quoi que ce Dieu ne boivc ni ne roange, on ne Jaiile pas de lui offrir foir & matin ce qu’on ade mciileur, en lui adref- lantfes prieres & en luidemandant fesbe- foins.Voila rout leur culte. 1 lusheureux en cela que nos Sauvages de i’Ainerique, que le diable fe donne la liberte de battre quand il lui en prend fantaifie, aulieu que les Fe- tiches fe contentent defe faire craindre, fans en venir jamais aux coups.

Les Negres Mandingues qui font les plus zelez MiffionnairesduMahomctiime ont tachd de repandre chez les Negres de Serrelionne quelque connoitfance de la Sedte de Mahomet; inais ceux-ci plus avifez que ceux du Niger , ont cru avoir aflez d’une Religion lans fe chargcr cn- core d’une autre plus difficile & plus char- gee de edremonies que la leur; car des’i- maginer qu’en embraffant le Mahometif- mc ils euflent quitte leur Idolatrie & le culte des Fetiches, c’efl für quoi il ne faut pas compter , il dt trop ancien & trop bien etabli chez eux. C’efl: ce culte ridicule & la pl uralitc des femines qui ejnpechcra toüjours le progrez de TE-

van*

en Guine’e et a Cayenne $7

vangile ehe i ces Feuples, qui font pour- taut infiniment plus difpofez ä le recevoir que les Mahometans, dont il ne faut pas fbnger ä faire debons Chrdtiens,

Les Normands & apres eux les Portu- gals y ont prdche l’Evangile. Le Roy de Boure, comme je viens de le dirc, etoit Chrötien*; cn 16 66 011 prechoit la foydans fes erats en toute libertd , mais fans fruit, & quand les MilTionnaires feroient venus a-bout de ieur faire abondonner le culte des Fetiches, je doute qu’ils eu/Ient pu les reduire ä n’avoir qu’unefemme.Ces peuples ne veulent rien entendre für cet articlc : leur temperament y eft trop op- pofe, & comme leur pratique conllante eil de ne point approcher de leurs femmes des qu’elles fe fenrent großes & pendant les quatre annees qui fuivent l’accouche- ment, afin qu’elles ayenr tout le temps nd cerfaire pour bien nourrir & bien elever leurs enfans, la continence feroit tropdif- ficile a garder pendant un fi long-tcms.

11s rdpetent tres-fouvent dans leurs prie- rcs, & au commencement de toutes leurs a&ions, les noms d’ Abraham, d’lfaac & de Jacob. On n’a pu jufqu’a prdfent f<ja- voir d’oü leur eft venue la connoiflance des noms vtnerables de ces anciens Patri- arches. O11 pourroit foupgonner que quel- que Juif a voulu introduire le Judaifme chez eux, c’eft nne conjefture qui n’eft pas mal-fondde. La pluralite des femmes ifauroit pas dtd un obftacle pour les em~ Picber d’embralfer cette religion, puifque Cf

la terre Souie.

VOYAGES

la loi tolerc la poligamle. Onfqaitd’ail- leurs que lacirconcilion eft praiiquec chcz, prefque tous les peuples de la cötc de Guinee depuis Serreiionnc jufqn’ä Benin. Voila un nouvel obftacle ponr la rcligion Chre- tienne qui rendra inutiles les travaux des Miffionnaires, ä moins que Dieu n’y mette lui-mSme la main; il peut tout, peut £tre que le tems de la converfion de ces peu- ples n’elt pas arrivd, & que les mauvais exemples desChrdtiens qui deineurentpar- mi eux, font des obftacles encore plus dif- iiciles ä lurmonter, que ceux que nous venons de rapportcr.

J’ai remarque ci-devant que le terrein des Ifles de la riviere etoit extremement fertile, les terres du Royaume de Bourd denele fonrpas moins. Le ris, le mil,lemil- ae let , les poids, les feves , les melons, les Pataches, les Figues, les Bananes,enun mot, tout ce qu’il leur platt demander ä la terre, y vient en abondance & avec une facilitd extraordinaire. En dchange ilsdon- nent prefque pour rien les produäions de leur terre. Les rivieres font entremement poiflbnneufes, ils mangent pour l’ordinai- re plus de poiffon que de viande. C’eft af- furdment par goüt & par choix, car ilsont des viandes de toute efpece en quantitd, & tres-bonnes. Les Poules ordinaircs, les Poules pintades , les Oyes, IcsGanards, les Dindons & les Pigeons fauvagesy font ä donner. Leurs prairies font couvertesde Boeufs, de Vaches, de Cabrittes & de Moutons. On trouve datts les montagnes

EN GUIN t’£ ET A CAYENNE ffs des Cerfs, des Sangliers , des Gafelless des Chevrcuils, tant qu’on en veut. 1 1 raur ctre parcfleux, ou bien mal adroit, pous inanquer de gibier. Ceux qui aiment les grandcs chaifes , ou qui'font allez bravec pour s’yexpofer, trouvcnt abondammen de quoi fe latisfaire par la quantite d’Ele~ phans , de Lyons , de Tigres & autrcs betes reroces qui courent le paVs ; lans comp- ter les Serpens d’une groffeur & d’une longueur 11 demefuree, qu’ils avalent les hommes & les boeuls tout entiers & falls mächcr.

La fertilice du paVs & l’abondance des 7r0^ifuif rruits qui y croiilent, y a attird des iinges singes.4 de toutes elpeces, exceptd de la blanche; ils onc lnuiiiplie tellemenc quc fans les loins continuels que les habitans fe dou- nent en gardant jour & nuit leur ris7leurs pois, leurs melons & generalement touc ce qu’ils veulent conferver, ces animaux naturellement portez ä mal faire, detrui- roienc tout. Auffi les Negres les hailfent lur toutes chofes & leur font une guerre contiuuelle. Ils les cmpoifonnenc , ils leur tcndent des pidges, ils les tuent a coups de fiSches.

Lorfque queique Europdcn revient de la chalie, & qu’il a tud cinq ou lix Singes, on le rcyoit eil cdrdmonie 7 on lecompii- mente, on 1 ui fait des prefens, c’cft pour lui un petit triomphe. Je crois qu’uu ha- bile chafleur qui voudroit s’einployer a la c hälfe de ces animaux feroic tortune en ce pais lä; car les prefens iroient loin, & la C 6 rccon-

'Adrette des Singes.

6c V © Y A G E

reconnoilfance des fervices qu’il rendroit» pourroit porter ces peuples ä le mettre au rang des Fctiches devant ou apres fa mort.

Au refte les Singes tout betes qu’ils fönt, ne ]c font pas encore autant qu’il ieroit ä fouhaiter pour le bien du pai’s. Ils connoi/Tent parfaitement bien leurs en- nemis, ils demelcnt les anificcs dont on fe fert pour les lurprendre, ih font d’une defiance extraordinairc, il eft rare qu’ils donnern deux fois dans le meine piege quand ils cn font ^chappez une fois,ou que leurs femblablcs les y ont vüs at- trappez.

Si un Singe eft bleild d’un coup de fleche, ils s’empreflent ä rctirer la flache; comme cela n’eft pas aife ä caufe des ardillons dont la pointe eil armee , qui einpechcnt qu’elle ne puilfe fortir a moins d’ouvrir la playe, ils mordent & mächent le bois jufqu'ä ce qu’ils l’ayent coupe. Mais quand le blcffd a re$ü un coup de fulil & qu’ils voyentcouler le fang par les ouvertures que les balles ont faites , ils mächent des feuilles & tachentde boucher les playes,en y introduilant ces feuilles inaendes.

Malheur au chafleur qui fe tronveroit feul au rnilieu de cette troupegambadante; il pourroit s’attendre ä quelque mauvais parti. Il Ieroit infailliblemcm attaque de toutes parts, nccabld de pierres, de mor- ceaux de bois,d’ordures,& pourroit cou- rir rifque d’ctre dechire & mis eil pieces ;

car

es Guikf/e et A Catense. 6r

car il y a de ccs animaux qui font grands & bien Ports , & tous cn gendral font m<5- chans, vindicatifs & cruels, & quand ils font une fois en fureur, un homme au- roit bien de la peine a fe tirer de leurs pattes.

Outre les vivres & les rafraichifiemcns quc les Vaifleaux peuvent prendrc furcctte cöte, on en tire encore affez fouvent de rAmbre gris , de la Civette cn rnafle, des c

Chats civettes vivans,& une quantitecon- fiderable d’Ivoire le plus beau de toute PAfrique; c’ett-a-dire, net, falls taches, fatis gerfures , & d’une blancheur ä eblouir; prenve inconteftable de la purete de fair & des eaux, & de la honte des alimens dont les Elephans fe nouriiirent On re- marque feulement que les dents font plus pctites que celles qu’on appellc Morphi- Efcarbeille; c’eft ainli qu’on appelle les dents d’Elephant, dont quatre pelees en- femble ne vont pas ä cent livres, el les n’en font pas plus mauvaifes pour celaf für tout quand on y trouve la blancheur de celles de 13ourd.

La chafie des Elephans n’eft que pour les braves ; il n’eft pas permis ä tout le monde de s’expofer aux darigers qu’on y court. Quoiqu’il femble que la premicre vü^‘ de ces Chalfeurs foit d’avoir les dents deces betes, ä caufe du commerce qu’Hs en font avcc les Europeens, ils nelaiflcnt pas perdre la chair, ils la mangcnt , & la trouvent bonne. Les Europeens qui cn o:it mange lorfqu’ellc ctoit un peufai- C 7 Cm-

6l VOYAGES

fandee & bien cuitte , pretendcnt y avoir trouvd peu de ditFerencc d’avec celle du boeuf. Peut-etre qu’ils avoient grand ap- petic & de bonncs dents; il eft toujours «ertain qu’unc longe d’Elephant garniroit bien le centre d’une table.

Le profit que l’on fait für cette cöte par l’dchange des marchandifes ci\ tou- jours de deux cent pour cent au moins. 11 feroit bien plus confiderable fi on ache- toic de la premiere main, comme il arrive quand on traite avec les Negres; maison cft fouvent oblige de paiFer par les mains des Portugals ou des Anglois etablis dans le pays ; ce qui diminue extrdmement le profit que l’on feroit taut dans la vcntcdes marchandifes d’Europe, que dans l’achat de celles du pays. C’efi nötre faute,mcs compatriotes , il netient qu’ä vous de vous enrichir dans cet heureux pays & de fup- planter les autres,en reprenant les poftes que vous occupie? autrefois,tout vous y convie, la fertilitc du pays, Ion bonair, leCom- incrce avantageux qu’on y peut faire, & für tout l’inclination naturelle que ces peuplcs ont pour vous, ils l’onc confcrve jufqu’aujourd’hui toute entiere. Le Che- valier des M. * * * en a eu des preuves dans un Voyage il fut obligd de relä- cher chez ccs peuples,& bien d’autrcsque lui, & nous avons encore !a relation du Sieur Villant de Bellefons, quidtoitCon- trolleur für un Vaiffeau que la Compagnie de 1664. avoit frete en 1666. a Amßer- dam, donttout l’Eqaipage dtoit Hollan-

dois s

£14 Guinl’e et a Cavenne 63

dois; il rapporte que ccs peuples lnifircnt tnille careffes , qu’ils l’inyiterent ä vcnir s’ecablir chez cux, qu’ils lui montrercnt les mafures des maifons de la Compagnie de Dieppe; il vic qu’ils parloient encore Francois , qu’ils battoient le tambour ä la Fran^oife , & le Roy meine lui dit plulicurs fois que lui & tout fon penple louhaitoit avec paflion de les voir dtablir dans le pays. Je connois les Francois, lui die ce Prince, ils font vifsäla vdrit£,

& fouventun peu trop, mais ils font hon- netes gens, de bonnefoy, bons amis,on s’y peut der: c’eft ce qui fait quenonsles aimous , & que nous les preferons ä tous les autres blaues.

Je n’ai point mis parmi les marchan- commer«e difcs que Ton peut traitcr für cettc c6te ,<je & Tor & les efclaves. Il eft pourtant cer-4*^ *TC% tain qu’on y trouve de l’or, &qu’onen traite eil aflez bonne quantite & ä un prix il y a bien ä gagner. Mais il ert inccr- tain s’il vient du pays mfime, ou fi on Py apporte des pays voifins ouplus dloigncz.

Le pays me paroit trop bon pour ^ tre propre ä la formation de ce mdtail , car tout le monde f^ait que les terres qui produifent l’or ne font pas capables de pro* duire autre chofe, la naturc s’*epuife dans cettc produäion qui doit tenir lieu de toute autre chofe. La fechcrefp* & la fterilite font le partage de ces riches ter- res , les habitans 11’y manquent pourtant de rien, parce que tous les peuples s’em- prelfent de leur apporter tout ce qui leur

64 Voy AGES

neceßaire en echange de Por que h tcrre y prodtiic. J’ai rcmarquc dan* in * relation de PAfrique Occidentale quedans Je pays ^le ßamboue fi fecond cn Mines d’or, !a fuperficie de la terre eßcouverte de fable, j’ai remarqud ,disje, qu’il n’y a point de terre plus ßcrile que celle-lä. A peiae produic-elle de Pherbe dans le fond desvallons & lur les bords des ruißeaux. C’eß un heureux prefage poar ceux qui chcrchcnt des Mines, quand ils trouvent de ces endroits fees , ßeriles, fans verdure, fans arbrißcaux, ou quand il y eil a quel- ques-uns,de les voir fees & dcpouillez, & le peu de feuilies qu’ils ont, rougeätres , caßantcs & fans fuc

Le Royaume de Bourd a des voifins au Nord-Eß & ä l’Eß qui ont befoin de fa fertilitc pour vivie , & qui lui apportent en de hange Vor qui croit dans leur pays. Mais outre ceux-la, lesMarchands Man- dingues qui trafiquent de tous cötezdepuis les bords de la Mer jufqu’au centre de PAfrique , leur cn apportent & leur en apporteroient bien davantage, s’ilsdtoient aflure . de trouver chei eux des marchan- dites d’Europe en aßez bonne quantitd pour avoir toüjours des aßo.rtimens prets, & dtablir ainfi un commerce fixe & regle. Les Portugals & les Anglois y font d’au- tant plus confiderables , qu’ils ne lc par- tagent avec perfonne.

Je ne voudrois autre chofe de la Com- pagnie, finon qu’elle aidät un peu la for- xnation d’une petite colonic dans ce pays

dom

en Guine’e et a Cayenne 6y dont tous lcs particuliers feroient fes cour- tiers, a qui eile conficroit fes marchan- difes de traite & qui luy runettroient en or, en Morphil & autres marchandifcsdu pays, fes retours , moyennant un profit railonnable , fans s’embarafler de con- ftruire des Fort ereffes , d’eutrenir de Gar- nifons, des Commendans, & autres Of- ficiers qui confominent bcaucoup, &fou- vent au'delä du profit que Ton devroit ef- perer du trafic qu’on lesenvoye faire. Elle trouveroit mille gens de bonne volontd pour cet ctablifTement , ils y feroient en füretd lous la protcäion du Roy du pays, ils y feroient libremcnt leur negoce/il eft a croire qu’il s’en trouveroit parmi eux d’aflez induftrieux & d’aflez hardis pour entrer dans l’interieur des terrcs,pour luivre les traces des Mandingucs, & pour ddcouvrir une infinitd de chofes qui les enrichiroient , eux , la Compagnie & le Royaume. II n’y a qu’a vouloir & etre affurd qu’avec une Idgerc avance on pour- roit faire des profits confiderables.

Quant au commerce des Efclaves , il ne faut pas pour le prefent compter beau- coup deflus; ces pcuples ne fe fontpoinc Efclaves. Quand ils en vendent , ce font des pritonniers de guerre qu’ils ont fait iur leurs voifins avec qui ils onteu des diftcrends ( car comme je Tai remar- qud dans d’autres endroits; on ne f^aiten Äfrique ce que c’eft de rendre les prifon- niers qu’on fair lcs uns lur les autres ) dans le cours d’une guerre ou dans les

cour-

66 VOYAGFS

courfes que l’onfait les uns für lcs autres, oubien des criminels dont la peine de mort cft commude en un baniffement perpetuel hors du pays. En voilä, ce me femble, affez pour donner une idee de cet heureux pays & pour excitcr tant de gens defceu- vrez & mal heureux en France , ä s’aller etablir dans un Heu ils vivroient ä leur aife , & procureroienc ä leur nation des avantages que le malheur des guerresafait perdre ä leurs prddecefleurs.

Je ne dirai rien ä prdfent du Royaume de Boulon qui eft au Nord de la riviere de Scrrelionne. II y a temps pour tout & l’occalion s’en preientera dans un autre ouvrage.

CHAPITRE QUATRIE’ME.

Route de Serrelionne au Cap de MontL Dejcription de ce Pays .

ON compte foixante lieues du Cap de Serrelione au Cap de Montd. Des qu’on a double le premier, il faut faire le Sud -Sud -Eft , afin d’dvicer le banc de Sainte Anne , qui dt dangereux , & qui porte environ fix lieues au large. Il y a proche dece banc, vingt ä vingt-cinq braf- fes d’eau lur un fond de fable & de vafe noire. A peu de diltance on ne trouve tout d’un coup que huit ä neuf braffes, qui eil la marque Iure qu’on eit für les bords du banc: on y peut naviger, mais il faut

eviter

en Guine’e et a Cayenne. 67 £vlter de fe laiffer ddriver deflus davantage; on courerok rifque de fe perdre für lesbas fonds & les feches qui s’y trouvent triqu em- inent. Le plus für eil de tenir le large juf- qu’ä ce qu’on ait entierement depaffe le banc , & quand on arcconnu par la fonde qu’on l’a entierement ddpaffd, on peut fe rallier ä terre cn faifant le Sud-Elt, juf- qu’ä ce qu’on foit par le travers de la ri Rivicrc viere de Madrd Bomba. II eft difficile de Madie jfijavoir 1’EtimoIogie decenom. L’embou- Bomba, chure de cette riviere eft couvcrte d’une Ifle longue, peu large & fort bafle, dont la pointe la plus Occidentale s’appelle le Cap Sainte Anne. Entre ce Cap & la pointe la plus Orientale du banc de Sainte An- ne, il y a un detroit ou paflage, dont la droite eft faine & profonde, & la gauche femee d’dcueils, vis-a-vis duquel eft la ri- viere de Gambonas peu frequentee & fans commerce. L’Ifte de Sainte Anne, & la terre ferme font dloigndes de fix a fept Heu- es, & formenc un Golphe qui n’eft pas partout dgalement fain; il y faut naviger avec precaution, il fert debouche&d’em- bouchure du cöte de l’Oüeft ä la rivkrede Maare Bomba qui fe ddchargeencoredans la Mer, par le detroit qui eft entre la Par- tie Orientale de 1’lfle de Sainte Anne, & une longue prefque-Ifte qui n’eft feparde de la terre ferme que par un bras de mer d’environ deux licues de largeur, dansle- quel fe dechargent plufieurs rivleres, dont la plus confidcrablc eft cclle de Panibas.

Cc detroit & la pointe de la prefquc-Ifle

68 VOYAGES

qui le forme, s’appellcnt Serbcra, on n’y doit paffer qu’avec precaution , a caule de quelques dangers qui font des deux cötez.

La riviere de Madre ßomba eil gran- de 6c vient de fort avant dans les terres , fon cours cft i l’Eft-Sud-Elt, & Oüeft Nord-Oücft.

Les Anglois ont un comptoir fortifid ä fon embouchure par le moyen duquel ils fe font rendus maitres du commerce qui s’y peut faire par Mer. il faut que cet endroit leur foit des plus avantagcux, car ils ont un foin extreme de ne pcrmettre a aucun autre Europden d’en approcher. 11s fe fervent des Portugals blancs , noirs 6c bazannez qui font etablis für la c6te , & meine fort avant dans le pays , comme de courtiers pour faire le commerce pour eux avec les naturels du pays.

Yortuetisdc 9n s’^t0Ilnera pcüt-6tre que je donne tiois Co«- trois couleursaun mdme peuple ; mais on lcuw. ceflera de le faire li on veut bien fe fou- venir de ce quej’ai dit des Portugals dans un autre endroit , que ces Memeurs ne font point ditHcultd de s’allier avcc les Negres. Ceux qui viennent de ce mdian- ge font mulätres ou bazannez, qui ayant continue de prendre des femmes noires , ont u la fin produit une race tonte noire, comme les Portugals blancs qui ont euaf- fez de ddlicatcfle pour nVpoufer que des femmes blanches, ont produit des enfans blancs comme eux, 6c voilä ce qui a pro- duit ces Portugais de trois couleurs, re- pandus dans toute rAfFriqueChrdticnne,

com-

en Guine’e et a Cayenne 69 comme leurs ancStres aimans le com' mercc, 6c qui feroient riches s’ils n’etoient pas contraints de le faire avec tres-peu de protit pour eux, & beaucoup pour ceux qui leur commettent leurs marchandifes.

Le Chevalier des M. *** n’eut garde d’aller reconnoitre Eomba-Madre , il n’y avoit rien a faire; il s’etoit trouve par le travers du Cap Tagrin, qui eft par les 8. degrez 2$. minutes de latitude feptentrio- liale le 27. oftobre au foir, comme je Grofle l’ai dit ci-delfus. 11 prit ce meme foir unechauve- Chauve-Souris aufli grolle qu’une poule ,Sourii. c’eft la taille ordinaire de cellcs du pays.

Il falloit que quelque coup de vent l’eüt emportee li löin de terre, car ces cifeaux n’ont pas accoutume de s’en dloigner, li confiddrablement, le Vaifleau dtant alors eloigne de plus dedix lieuesde cettepoin- te. Cette capture fut comme un prefage des inauvais tems qu’il alloit eflüyer & qui le retinrent dans ce parage plus de tems qu’il n’en faut orditiairement pour faire le Voya- ge entier du Cap Verd ä Inda.

Il y eut le 2. Novembre ä 2. heures2 8. Eclipfc de min. 5*2, feco ides apres mmiHt, une E-Lunc* clipfe de Lune qui dura 2. heures 30. min. u. fecondes. La Variation de l’aiguille,

3 ui n’avoit 616 le 29. Oftobre , que de 4.

‘Jg. Nord-Üüeft , & que de 2. deg. aufli Nord-Oüeft le30. dumememois, letrou- v? Je 3- Novembre de 6. O11 voit par ces differentes obfervations , combien il eft im- portant d’obferver fouvent la Variation de ^aiguille, furtout quand on eft eloigne de

terre

70 V O I A G E s

terre & dans des endroits, il y a des conrans & des baacs qui poicent au large. Ses obfervations du 9. etant ä la hauteur de fept degrez 36. min. Nord, lui donnc- rent encore 6. deg. de Variation au Nord O üeft.

Trompe de Ü vint le 13. du meine mois de No-

Mer. vembre für les quatre heures apres midy deux Trompcs d’unc figure trop extraor- dinaire , pour nc ]es pas decrire ici. LjT plus große & la plus coniiderable avoit la tete dans un gros nuage fort noir & e- Iev<5, eile etoit courbe, quoiqu’il ify eüt point de vent , & failoit boüillonncr la mer a plus de cent pas aux* environs eile latouchoit ; une autre Trompe lorroit de la partie lupcrieure du meine nuage, & s’alloit perdre dans un autre nuage, un peu moins epais & moins noir que le Pre- mier, 6t beaucoup plus bas; Ce Pheno- mene ayant dure quelques minutes, ilfor- tit de ce nuage une Trompe qui defeendoie jufqu’a la furface de la iner, eloigdee de plus de deux cent toiics, qu’elle fit boüil- lonncr ä peu pres comme la prcmierc. Ces deux Trompes s’etantbalancees dansi’air pendant pres d’une heure 6t demie, cliar- gdes d’eau^ crcverent ä la fin, & produi- lirent une li große pluye , que tous les dehors du Vaißcau n’etant pas fufflfans pour la laifler <5couler 011 fut contraint de la vuider avec des feeaux: Le Vaif- feau n’dtoit <51oigne de ccs Trompes, que d’environ une demie lieuc, & auroit tt£ perdu fans reflource, ft une des deux a-

K.Jt.XjBr

en Guine’e et a Cayenne. yr

voit creve für lui. Cc fut un prdfagc de la continuation du calme & des pluyes qui tomboient prefque fans difcontinuer, dcpuis rEcliple du z. du mois. Rien n’eft plus ennuyant quc ces temps fächeux de calme & de pluyes; la chaleur devient infuportable , les vivres fc confommenc 6c fe gätent fouvent, les Equipagcs tom- bent malades, & Ton voit dans un Vaif- feau plus de trißefle & d’abbattement que dans les temp£te$#

La feule confolation que l’on peut avoir pendant ces tems chagrinans, c’eft la p£- che, quand on fe trouve dans des para- ges il yadu poißbn; mais on nepeut pas cfperer par tont cet avantagc. Le Chevalier des M.*** fe trouva par bon- heur dans un endroit, les Poißons vo- lans fembloient s’6tre rendns de tous les environs. Ces Poißons attirent infaillible-Dor{UjeS)fic ment les Dorades. Cc Poißbn gour- Poifionsvo-, mand & carnaflier ; comme outre celalans* li eft fort vif&qu’ilfait beaucoup d’exer- clce , i; a toujours beaucoup d’appetit &

«lange beaucoup. Sa chafle la plus or- dioaire, cclle des Poilfons volans, ces Pedts animaux fe voyant pourfuivis , fe fervent de leurs alles pour s’üchapper , mais la Dorade les fuit , les obferve du coin de Poeil, & lorfque la eher elfe de leurs alles les oblige de fe replonger dans l’eau , eile en fair la curee; ils fe tron- vent li prefleT, , au’ils font un eftort fex- traordinuire pour s’dlever, & fouvent ils donnent dans les volles des Vaißeaux &

tom-

7.1 V O Y A G E S

tombent für le pont, les hommcs cc lcur font pas plus de quartier que les Dorades. C’eft ainfi que les plus foibles font toujours la proye desfplus forts. L’E- quipage du Chevalier des M. *** en eut un bon nombre de cette fa$on , & prit aufli plufieurs Dorades de cinq , fix , & juiqu’a huit pieds de longueur. J’ai fait en d’autres endroits la delcription de ces Poiflons , cela m’exemte de la repetcr ; ee que j’en puis dire, c’eft que ces Poii- fons volans font fortddlicacs , & qu’etant grillen apres avoir dte föupoudrezdegros Tel pendant une heute , c’eft un tres bon manger. La Dorade eft un peu feche & nelaifle pas d’etre ti cs-bonne.On la man- gc au bleu, au courboüillon ou en friture. Cette peche eft un rafraicheffement pour les Equipages,& quandonen prCnd beau- coup , un Capitaine fage cpargne bien fes vivres.

La Variation de Paiguille fe trouva le Mardy vingt-un Novembre de fept de- gre£ au Nord-Oüeft. On etoit alors par les 6. degrez 39. min. de latitude Nord, & par les 3. degrez 10. min. de longitu- de felon l’eftime.

Becaflc de On prit ce jour-lä un Poilfon monf-

’lci* treux & extraordinaire. Il avoit pres de dix pieds de longueur & environ cinq pieds de circonference dans le plus gros du corps On le prit d’abord pour unSouf- ieur, ä caufe d’un event qu’il avoit für la :£te, par lcquel il faifoit un jet d’eau fort gros & fort dlevd. Il avoit un aileron für

EM GuINE’e ET A CaYEMME 73* fcdos aifez grand, deux autres de möma grandeur au delfous des ouVes , Ja queue grande & dchancree & extrdinemenc forte & dpai/Te , Toeil gros , rouge & fort vif, ]es ou'ies grandes , avec trois decoupures de chaque eöt<5, comme de fauffes ouies ; lagueule grande 6c armöe de petites dents aflez aigues & ferrdes , & un bec long d’en- virou ^o. pouces , parcage en deux par- ties lortant de la muchoire inferieurc & fuperieure. Ce bec dtoic oßeux & tres dur, il dtoit enveloppd d'un cartillage . 6c cou- vert d’une peau rude,chagrinde ä gros grains, dure & dpaiile comme celle du chien de mer, ou Requin de couleur grife. Cepoif- lon dtoft couvert depuis la töte julqu’a la queue de cette möme peau.

Saus ce bec on l’auroit pu prendre pour un Soufleur, ou pour quelque elpece da Marfouiu ; rnais ce muttre bec en faifoit une efpece toure differente , & comme perfonuede l’Euuipuge ne fe iouveno epas d’avoir vu un femblable poiffon, le Che- valier des M. *** crut ne pas beaucoup rifquer en 1 ui donnant le nom de ßecafle de Mer, fauf aux naturaliftesä le luichan- ger , s’ijs le jugent ä propos , ou qu’ils ayent des raifons pour le faire.

boit que ce poiffon n’eut pas faim, (oit flu’il eüt peur de l’hameyon, il ne voulut jaimis mordre ä l’a.’pas qu’on lui jetta, il s’en dloignoit toüjours; a la fin il vint affez proche du bord pour ötre harponnd; *1 fe ddnatir alfez&jetta beauco ip de fang, on le hiifa ä bord a l’aide d’uu palan & Tome. I, D on

-^4 V 0 Y A G £ S

on adhera de le tuer quand il fat für le pont. Sa chair cornme celle d’un Mar- fouin , dtoic fort gralfe & entre-lardee , eile £toic bianche & de bonne odeur ; il ne fallut ni cQnfeil ni experience pour engager tont le mondc d’en manger,&on la trouva tres* bonne, on la mangea frai- che , on en foupoudra queique partie, & on falla le refte, il n’en fut jett.e que les trippes , la peau & la t<§te; c’eft ce que je regrette ; car on auroic da la conferver ä caufede ce bec extraordinaire. 11 eit für- prenant que le Chevalier des M.*** li cu- rieux & fi exa£t dans uneinfinitd d’autres chofes moins conliderables/aye oublid de conferver cette partie de ft ßecaffe qui auroit fort ornd uu cabinet.

Au-refte il y a quantitd de poiffons qui ont de longs becs, auxquels on n’a pas donne le nomde Becafle. L’Orphi en eft tin , les Aigu'illes de Mer & plulieurs au- tres. Ccux ä qui ona donne ce uoin avcc plus de juftice ne font pas d’une li grande taille. On en voit atfez, cominuneinent dans les Mers de l’Ameriquc. Guillau- me Pifon no is en dtferit de cette cfpece dans fon troilieme Livre , page 5 *6. & Henry R u y ich M decin Holländern nous en donne une figure dans fon Theatredes anima x, tom r. Planche 11. pnge 21. Ce poiflon que les Hollaodois appellcnt Jean Layer eit long & noirätre , fes aile- rons & fes flaues font de la m£me cou- Jeur, on remarque que les ailerons, iont plus noirs que le reite du corps. Son bec

en Guine’e et a Cayenne. yf <cft tres dur & fort pointu , Ia partie fupc- rieure dt plus longuedela inoitie queTin- ferieure , l’empennure qu’il a für le dos dt tres-grande , eile va de l’occiput juf- qu’ä la queue, mais eile n’a pas la meme grandeurdans tonte cettc longueur, eile eft beaucoup plus haute dans Ion milicu. Il a denx nägeoircs mediocres proche les ouVes , deux aurres plus grandes fous le ventre, envirou au tiers de fa longueur , & une petite proche la queue. Ce poiflbn nage avec rapiditd, ii eft hardi & combat äiner- veille & £ outrance , fa chair eft excellcn- te. Cette defeription fait voir que lenoin deBecafle lui convient tres-bien.

Le meme Auteur die qu’on trouvedans les Mers du Brelil une efpecc de Becaile de Mer ä qui les naturels du pays ontdon- Becsflfc ne 1c nomdeGubueu. C’eft un poiflbn de ?*c,:dul5lc' quatre pieds ou environ de longueur &d'uir^ pied de diametre derriere la tete, fa tote a quelque chofe du cochon , mais eile eft armee d’un bec de quinze ä dix-huit pou- ecs de longueur dont la partie (uperieure eft plus longue de moitie que l’inrcrieure,

Ce bec eft ofleux, pointu, fort dur. Les deux parties qui le compofent font mobi- les, independantes i’une de l’autrc. II a les ouVes tripfes & fort grandes, avec deux ailerons mddiocrcs, qui y paroiflent pref]ue attachez, au-deflous defquels il Y a deux longues moultaches durcs com- nie de la baleinc, & prefqueaulli longues Sn« les deux tiers de fon corps. 11 a un

SUvIere

Kaule)«

76 VOYAGES

aileron mediocre fous le vcntre cnviron a la nailfancc de la queue, un autre plus courc joignant la queue & une empennure tres-grande & tres-forte, qui luiprendder- riere la töte ä l’endroit il a plus dedia- mötre, & qui cominue prefque jufqu’ä la naillance de la queue. Gette queue eft par» tagde eil deux parties qui l'ont un angle obtus, les empennures qui la compofent iont mediocrement larges , mais tres-fortes & tres-roides, leur nailFanee eft ouvertede chaque c6tö de deux trous, comme deux oreilles ou deux ouVes , dont 011 ne l'<jait pas l’ufage que le poiflon en fait. La peau dece poifFon eit de möme cfpece quecellc de celui que nous venons de ddcrire. La töte & le ventre tirent l'ur le blaue, le reite du corps , eft d’un gris argente. On peut regarder ce poilFon coinine une malle de chair blanche, graffe, tendre & d’un tres- bongoüt, qui n’a point d’arrötes, & infi- niment meilleure que celle du Marfouin. II vit de proye & mange beaucoup II eft ordinaire de trouver dans Fon ventre des poilFons d’un pied & plus de longueur. C’eft alFuröment une BecalFe de la grande eFpece.

Apres qu’on a doubldlesbancsdeSainte Anne, & qu’on s’eft ralüö a laterreautant quelesvents l’ontvoulu permettre, on Fait l’Eft tout pur Fans trop s’approcher Ce Fern- bouchure de la riviere de Bomba Madr<5,

& on tache de reconnoitre la riviere aut poules que les Portugais appellencRiodos

Ga-

eh Guine’e et a Cayemne 77

Galinas, les cartes la marquent fous ce mime uom. 11 n'eit pas difficile d’eutrou- vcr rdiimologie. Les Negresqui habitent für ces bords out uue adreiie mervcil- leufe pour Clever des poules, la bontcde l*air& des eaux y contribue infiniment , & fur-tout la quamite de Mahis ou de bled deTurquie & de Mil qne Ton y recueille; & comme le pays eit tres-chaud, les pou- les couvent fouvent & les poulets vien- nent ä merreille. Ou y eil trouve une li prodigieufe quantitd, qu*il eft ordinai- re d’avoir deux bonnes poules & quelque- fois trois pour un couteau qui a coAte un fol en Europe. Les Hollandois y ont eu autrefois uu petit comptoir , leur löbrietd ou leur lefine m’empeche de croire qu’ils ne confervoient ces etablifle- mens que pour pourvoir leurs Vaiffe- aux & leurs comptoirs repandus le longde la c6te de volailles; on f^ait que le Boeuf fald, le Stocfich, le beure & le fromage font leurs mets favoris. Les autres Com- pagnies feroient heureufes, li leurs employez fe cenrentoient de femblabies vivres.

Le Chevalier des M.*** fe trouva par le travers de cette riviere le 29. Novelli- ere environ ä fx Heues au large. Entre autres poiffons qu’il prit für cette cöte, il y en eut un ä qui il donna le nom de boeuf, ou de poiffon cornu. Il dtoit alors a la Cappe avec le feui artimon pour fe foiltenir contre un vent furieux qui die- voit la Mer comme des montagnes, pen- daut qne fair ecoit tout en feu par des

78 V O V A G E s

cclairs continnels & que 1c tonncre gron- dojt für fa tete & fembloitpartir desquatre coins de l’horifon.

Contre 1’ordinaire des autres poiffons qui cherchent Je fond de la Hier dans les tempetes, parce qu’ils y Tont rnoins agitez qu’ä la luperficie, celui ci s’appro- cha fi pies da Vaiffeau & y demeura li iong-temps , que malgre Pindifterencc etoicnt les Matelots pour la peche, dans un tcmps ils avoient bien d’au- tres chofes a faire, ils lui jetterent un hnmeqon. 11 en approcha fans le tou- eher, un Matelot vigoureux le harpon- na, il fe debatit nflez vivenient, nvais ayant dtd harponnd une feconde fois & ayant perdu beaucoup de fang par les deux blciliires, on le tira pres du bord, on lui pafla une manceuvre avec un noeud coulant au-ddlüs de la queue, & a l’aide des palans on le hifla dans le bord, il expira dans peu de momens fans caufer de defordre,

Il avoit environ huit pieds de longueur fans compter la queue qui en avoit bien trois. Son corps quadrangulaire &par-tout prefque de mdme dpailfcur avoit cinq pieds de circonference. Sa peaa dtoit e- paille, dure, fans ecailles., chagrin^e ä gros grains, peinte de grandes taches de differentes teintes de blanc, de gris & de violet qui faifoient un fort bei effet. Il avoit un grouin de cochon dont l’extrd- mii£ Cioit comine le bout d’une trom-

EH GuiNEJ£ ET A. Ca*£>0<E ^

pc d’Elephant, avcc cette difterence qu’il avoit une autre böuchc, & que toute fa nourriture pailoit par ce canal bien etroir poar une fi groffe b£te. Oii ne lui trou- va dans le ventre que de l’herbe, de la mouile & de petits poillons. Ses yeux etöient gros & ronds & environnez pref- que tout autour d’une paupiere foillante, compofee de gros poils durs & roides. Le devant de (U t£te, qui n’etoit pas tout ä fait plat, ccoic arme de deux cornes of- feufes, rondcs, pointues & tres fortes, longues de quinze ä dix-huit pouces, droites & paralleles ä fon dos, dont la partie fuperieure dtoit relevde par deux excroiflances de trois bons pouces degrof- feur arrondies, qui prenoienc depuis la «aiflance des cornes, jufqu’ä un pied pres de la naiilance de la queue. ün la pouvoit coniiderer comme compofde de deux parties, la plus proche du corps du poiflon rftoit charnue, couver* te ue la inSinc peau que le refte du corps, le dedans ecoit une continuation des vcrtebres du dos, npplaties & mobi- les, la partie qui y etoit jointe n’dtoit compofee que d’une empennure large, forte & dpaifle, d’une couicur brune, traverfee par des lignes paralleles blan- kes, eile n’dtoit point echancrde com* nie dans la plupart des poiffons, mais feulement un peu plus large ä fon ex- ir£mit£. Elle pouvoit fervir de dtffence poiiTon qui dtoit encore arme de deux 5rgots au deux extremitez de fon ventre, D 4; longs

So V O Y A G E $.

longs d’un bon pkd, ronds, ofleux durs & pointus comme fes cornes.

Ses ouVes dcoicnt grandes 6t accom- pagndes chacune d’un aiieron petic en comparailon de fon corps, mais extrd« niement fort. Ourre ces dcux ailerons & un petit qui ecoit piace' ious fon ven- tre entre les deux ergots il avoir für le dos entre les deux excroiifances donton a parld, une bolle mediocre qui foutenoit un aiieron ou empennure faite en dventail, d’environ un pied & demi de diamdtre lur autant de hauteur.

La chair de ce poiflon blanche & grafie fut trouvde d’un tres bon goüc. Le Ca- pitaine, fes OlBciers & fon dquipage s’en accommodcrent & la mangerent avec plaifir, ilsauroieiu bien voulu en avoir fouvenc de feniblable

Ce que j’ai de la peine ä pardonher au Chevalier des M.*** c’eft d’avoir en- core ndglige d’apporter en France la t£te & la depouille de ce poilfon. Si j’drois en droit de donner des confeils ä laCom* pagnie & autres Ndgocians qui annent des Vaiffeaux , ce leroit d’oidonner a leurs Officiers de conferver avec foin ces fortes de chofes rares qui pourroient fervir ä enrichir un cabinet de la Bibliotheque du Roi , ou de TAcaddmie des Scien- ces.

Enfin apres avoir combattu contre les gros vents, les calmes, la pluye, lescou- rans, les tonnerres & les chaleurs excef- tives , on apper<jüt le Dimanche 3 No- vell»-

Tam-.l

en Guine'e et a Cayenne. Sr vcmbre 1724. vers le midy, desmontag- nes hautes dont on pouvoit etre dloign£ par eftime de douze ä quinze lieues. On porta dellus ä toutes voiles & on re- connut avant la nuit que c’etoit le Cap de Monte.

CHAPITRE CINQUIE’ME.

Du Cap de Monte, £5? du Commerce qui s'y fair.

/^vN donne ici utie vue de ce Cap tel ^ * qu’il paroit quand on en eft a dix lieues de diftance dans leOüeft Sud-Oüeft. 11 eft par les dix ddgrez trente-quatre mi- nutes de latitude Nord,& par cinq degrez trente-fept minutes de longitude en comp- tant du pied de Teneriffe, ou par les fept degrez trenteminutes en comptant de Tille de fer.

Le cap de Monte eft une große mon- tagne partagde en deux fommets qui s’a- vancent conliderablement dans la Mer, qui Tenvironne preique entierement & en fait une prefque- Ille Son plus grand diamfi- tre court Eft -Sud -Eft, & Oiieft Nord- Oiieft. On trouve trente braffes de fond de vafe noire quand on eft ä trois lieues au large.

Le pays des emirons du Cap eft bas fans dtre noyd; plus on avance dans les terres, plus on le trouve gras , profond, D $ fer-

Cap dt Monte»

Si V O Y A G E S

fertile & bien cultive. Les Negres n'onfc: point d’habitations ou de Villages au bord de Ia Mer, on n’y trouve que quel- ques cafes dans un acul ä l’Oüeft du Cap qui les couvrc. Les Negres qui les habitent s’occupent ä faire da Sei , qui eft une affez bonne marchandife dans le pays.

Mouiilage Lc meilleur mouillage eft ä un petit Mo( ap dc deini quart de lieue au Nord-Oueft de la pointe für dix ä douze braftfes d’eau fond de lablc. On y eft en iurete con- tre le vent, mais la Mer y eft toüjours mäle ä la c6te , les Matelots font con- traints de'fe mettre ä l’eau & de porter für leurs epaules les Ofticiers & les mar- chatfdifes. On pourroit fe lervir des ca- nots des Negres s’ils n’etoient pas ft vo- lages; car ils font plus legersque lescha- loupes , & quand on fcait bien prcndrc fon temps , on fe laiffe porter lur la der- niere des groifes Lames qui les dchoüe ä tcrre tout a lec.

Le Roy du Cap de Monttf demeure a quatorze ou quinze iieues du bord de la Mer. C’eftun Prinec puilFant que le Roy de Bour<5 reconnoit pour fon fou verain. Les Europeens qui tratiquent chez lui , lui payent un leger tribut fous le nom de coütume. Moyennant cela il leur accor- de ia prote&ion, & on n’a rien ä crain- dre , ni pour les perfonnes ni pour les mnrchandifes.

II eft tres aftlire que les Francois, je ne dis pas nos anciens Norxnands>mai$ meine

Ia

EN GuiNJb’E Ei A Ca^ksö. §3

la Compagnie qui faifoit 1c commerce d’A- frique en 1 626. y avoient un Itabliflemcnt, mais 011 ne lcaic pas precilement cn quel temps, ni fous quelle Compagnie il a ece abandonnd.

Lorfque la grande Compagnie des Indes drigee en 1664. y envoya des navires en 1666 & 1669, on y trouva encore la me- moire de cet dtablilFement toute fraiche.

Lc Roy qui regnoit alorsdtant averti qu’il Etabiitfe- y avoitdes Francois ala c6te qui venöieöcment dcs trafiquer, les vint trouver auffi-t6t. Avant qu’il arrivät, fes gens avoient par fon or- te.' " dre fait une grandc cabanc de feuillages pour les Francois & d’autres pour lui & fa fuite: il avoit meine pertnis d’abord ä tous fes fujets de traiter avec les Francois, de maniere qu’avant qu’il arrivät, ce lieu defert s’ecoit trouvd change en une große- bourgade.oü les Negres apportoienttout ce qu’ils avoient ä vendre.

Lorsquc ces peuples furent avertis que Ieur Prince approchoic, ils quittcrenttour d’un coup leurs cabancs de leur commerce & coururent au devant de lui Le Com Eutteveuc mandant Francois ayant laiffe des gens ädu Roy de la garde de fon logement & de fes mar- Monte &dcs chandifes , y fut avec une douzaine de fu-Ftİ50U- feliers. Des qu’il apper^ut le Roy, il le fit falucr par fes gens, ce qui plüt infini- ment a ce Prince. 11 venoit ä pied prdee- dd d’im Tambour & d’un Trompettc, ac- compagnd de quelques-uns de fes enfänsr avec fes femmes & fes Alles qui marchoient a fes cotes. Derriere lui ctoit un bon D 5 nom*

?4 VOYAÖES

nombre d’Efclaves des deux fexes. Les hommes portoient: les meubles qui lui e- toient neceflaires , & les filles portoient le repas qu’il vouloit donner aux Francois; cVtoient des viandes accommodees de differentes fa^ons qui etoient dans desjat- tes de bois fort propres & dans des baflins dVtaiti & de cuivre dtam 6 qu’elles por toient für leurs mains & qu’elles dle- voient le plus haut qu’il leur etoit pof- fible. Quatre grands Efcläves mar- choient pres de fa perfonne; deux le cou- vroient avec de grands Boucliers, & les deux autres portoient fon arc , & fes flaches.

Le Commaudant Francois ayant joint !e Roy, & l’ayant lalue & complimentd , Je Prince lui dotina la main, & laus at- tendre que Plnterptfte lui expliquät le difcours, il lui rdpondit en Frangois d’u- ne manierc noble & polie. Les Moufque- taires ayant fait une feconde ddcharge, le Roy en remercia leCommandant , & le fit mettre ä fa gauche, & ils continuerent de marcher vers la Bourgade champetre du bord de la Mer.

Tous les Ncgres qui etoient venus au devant de leur Prince fe partagerent, les hommes d’un cöte & les femmes de l’au- tre, & fe mirent ä ebanter & a danfer de toutes leurs forces, & ä donner toutes les marques qu’ils pouvoient de la joye que leur caufoit la prdfence de leur Roy. 11 .arriva ainfi ä la Bourgade, & entra dans la cabane des Francois. Un lui fit lespr£-

eh Guine’e et a Cayenne fens accoütumez , & on lui prefenta de lVau de vie.

C’etoit un Vicillard de foixante ans, de grande taille, venerable, plein d’efprit & de bon fens,il s’appelloir Fallam-Boure’, il etoit habilld comme fes Officiers, d’une ample culotte & d’une chcmite par delfus fort large qui lui venoir jufqu’aux genoux, avec des manches auffi larges que celles des BenedidUns ; eile etoit de toile de cotton toute bleue, aulieu que celles de fes Officiers ctoient rayecs de blanc & de bleu. Apres une demie heure de conver- fation, il fe retira dans fes cafes, & con- via les Francois d’y venir diner avec lui, apres les avoir aflurez qu’ils feroient tou- jours les bien venus dans fon pa'is, qu’il les aimoit^plus qüe tous les autres Euro- pe'ens, drque fes peuples etoient dans les niemes fentimens que lui. 11 parloit fort bien Portugals, il dtoit au fair du com- merce, & le faifoit avec grandeur. Ses Enfans & particulierement les Fillesjf<;a- voient la langue Fratnjoife, & fe faifoient honneur de la parier , & temoignoient n’aimer que les Framjois.

Quelque chofe que j’aie dit de Ja beau- Rivierefc

& de la ffcondit^ des terres des Scrre-Term du lioime , il faut avoüer que celles du Cap CaP> ici,r* les furpaffent infiniment. 11 eft pO'.irtantaßremcn5‘ vrai que la riviere du Cap n’eit pas (i con- fddrableque cellede Serrelionne, & qu’el- le ne peut porter que des Chaloupes & desCanots. Elle vient du Nord-Eil, &

^ jette dans la Mer au Sud Oüeft. Scs

bords

r V*0 Y A C E S

bords font arrofez de tant de fontaines & deruiffeaux, que toutes les terres ä droite & ä gauche font d’une fertilitd inconce- vable. Des qu’on a fait cent pas au-dcla du bord de la Mer , on fe trouve dans des prairies naturelles, ouplutöt dans unc plaine de plulieurs lieues d’etendue , cou- verte au Sud par le Cap, & au Nord par un tres grand bois de haute futaye. Les prairies 1’ont couvertcs , pour ainli dire , de ßoeufs , de Vaches , de Moutons, de Cabrittes & de Cochons domeftiques , au milieu defquels lesCerfs, lesChevreuils & les Gazellcs pailTent familierement. Ou Fcrtilitcdu v01t ^cs Villages repandus de tous eßtez-, Piis. dont les euvirons font couverts de Vo- lailies de toutes efpeces; ilsy font a don- ner, parceque la fertilite & la chaleur du climat donnent toute la facilite imaginablc de leselever fans peine. Les Poules com* munes , les Pintades , les Pigeons , les Oyes & les Canards u’y coütent pas plus eher qu’a la riviere aux Poules. Le Mil- let , leRis, le Mahis, lesPois,1e$ Fe- ves & tous les Eruits font für le möine pied.

La cöte & la riviere fourmillent de poilfon. O11 y trouve des Tortucs fran- ehes , aufli grandes & auffi bonnes qu’en Amerique. Le vin de palme y eft exccl- lent , & on y joüit d’un air extr&nement temperd , quoique prefque au milieu de la Zone Torride, parce que le pais qui eft coup<5 par une infinite de ruifleaux eft continuellement rafraichi par les vents de

Nord,

eh Guine’e'et a Cayenne. 87 Nord , de Nord-Eft , & d’Eft , qui fe fucce- dent regulierement jour & nuit les ans aus autres. Les.- eaux Tont legeres & tres claires,

Les Peuples font doux, fociabl-es,. fide- les , obligeans, peu interellcz , ri es la- borieux. Ils (eroient plus propres qu’unc infinite d’autres ä embraffer Je Chriftianif- me, fi on pouvoit leur paller la pluralittS des femmes. Ce point fera toujours un obftacle invincible ä la converfion de ces Peuples.

Les habitansdu Cap font bcaucoup plus propres dans leur manger que les autres Negres. 11s fe fervent de Gamelles d’un bois dur ä peu pres comme le Gaver, & de ßaflins d’etain 6c de cuivre etame aliez profonds, qu’ils ontloin de tenir propres, ils les achettent des Hollatidois & des Anglois. 11s font rötir leurs viandes avec des broches de bois , mais ils ont oublie ce qu’iis avoient pratiquer aux Fran- cois, & au lieu de tourner leurs viandes jufqu’ä ce qu’elles foient entierement cui- tes, ils les font rötir tout ä fait d’an cö- te , avant que de les tourner de l’autre.

Les enfans de l’un & l’autre fexe vont rdellement nuds jufqu’ä l’äge de treize ä quatorze ans. Ils 11’ont que quelques cein- tures de criftal, ou d’autres verroteries für les reins. Apres ce temps les mäles por- tenrun petit morceau de toile de cotton ou de pagne devant eux ; les hommcs du coinmun n’ent ont pas plus que les jeunes gpns. Il n’y a gueres que le Roy , fes Ca- ?itaines & fes Officiers, qui foient habil*

88 V O I A S £ s

lez comme on l’amarqud ci-devant. Pour les nlles & les femmes du commun, ei- 1 es ont des ceintures de filets d’herbes , ou de feuillcs de palmier eftildes, qu’elles teignenc en rouge ou en jaune. Ces cein- tures comme de tres-longues franges, font tfpaifies, & les couvrent depuis la ceintu- re jufqu’au-deffous desgenoux. Celles qui font riches & de quelque diftimäion, ont une ou dcux pagnesqui les couvrent depuis l’eftomach jufqu’ä moitic* jambes. Elles ont des Colliers ä plufieurs tours , & des bracelets au-deflus des poignets &descou« des ; elles en ont aufli auxjambes au-dellus de la cheville des pieds,*oü quelques-unes ont des grelots de cuivre ou d’argent,qui font une harmonie allez agrdable quand i«Fenim«cUes danfent Cet exercice leur plait infini- aimcntbcau-ment. Je crois que des Maitres ä danfer caupia ^an'd’Eur0pC feroieut allez bien leuis affaires en ce paVs-lä. On ne peut s’imaginer quel- le attention elles ont pour apprendre les dances des Europdens, quand il s’entrou- ve d’allez complailans pour danfer en leur prdfence. Au reffe elles font bien plus referv^es , plus chaltes & plus fages, que ne le font pour l’ordinaire les Afriquaines, foit que cela vienne de leur dducation , ou qu’clles foient redevables de ccs bonnes qualitez ä la vigilance de leurs parens & für tout de leurs maris qui n’entendent pas raillerie für cet article.

Leurs cafes , quoique bäties pour la plupart ä la mode du paVs, c’efl-ä-dire , rondes & en cöne, comme nos glaciercs,

ne

em Guinea et a Cayenne. 89 nclaiffcnt pas d’£tre fort propres. Le Roi & les Seigneurs en ont de longucs & me- mo a deux etages , dont le comble eit en berceau , couvertes ä la verite avec des feüilies de rofeaux ou de palmiers , fort propt ement natt^es & allez dpaiiies pour £tre impendcrables ä la pluye & au iolcil.

Ii les feparem en plulieurs pieces. CdleMaifons <te d’entrec , qui eft coimne leur falle d’au- Monri. dience & ils mangem, a prefque tout aaiour une efpece de fopha de ;erre bat- tue, elevde d'un pied ou environ au dof- fus de faire du plancher , & de cinq a fix pitds de largeur. Ils couvrent cet en- droicde nattes tres-fines , qu’ils fontd’lier- besbattues, ou de feuillesae palmier , tein- tes de plulieurs couleurs tres-belles , qui ne s’dffacent qu’apres un tres long-tcmps.

C’ett que les Seigneurs & les gens ri- ches qui n’ont pas befoin de travailler , paffem une partie de la journee, couchez ä moitie, & la tdte appuyee für le giron de leurs femmes , caufant , fumant , & buvant du vin de palme. La cham- bre ou ilscouchent, eit aupres de celle- ci. Ils y ont une eftrade en fopha, für la- quelle ils mettent des nattes plus dpaiffes que celles dont nous venons de parier , jufqu’a la hauteur d’un bou pied, & d’en* viron 6 pieds de longueur & autant de largeur , ce font leurs lies. Ils s’envi- ronnent de plufieurs pagnes coufues eil* femble , ou de toile peinte , ä peu pres com- me font 110s tours de lits.

Leurs cuifines font toujours fepardes

des

$CT V O Y A G E S

des cafcs ils. demeurent. Tous ces lieux font fort propres.

Les Anglois, Hollandois , & autrcsEu- ropdens qui trafiquent chez ces peuples , achettent quantite de ces nattes fines & de pagnes d’herbes , qui font fort belles & d’un tres beau jaune.

Outre ces meines marchandifes , on traitc ä Monte bcaucoup de Morphil ou d’lvoire. Il eit de la m^me qualite que celui de Serrelionne , a peu de chofe pres. Celui que ces Peuples commercent avec les Negres, qui font vers le Nord de leur paVs, eit moins blanc, mais les dents font bien plus grandes. On en voit qui pe- fent plus de deux eens livres. On y traite aufli de peaux de Lions, de Tigres, de Panteres , & d’autres animaux, & on peut tirer de ce feulendroit plus de quinzecens Efclavcs par an. Ils y font amenez parles marchands Mandingues, que les achettent de ditferens lieux dans Pinterieur de PA- frfque; car le Roy & fes principaux Of- ficiers ne vendent leurs fujets , que quand ifs ont coromis des crimes dignes de mort, que Pon commuc en un bannifTementper- petuel, c’elt a dire, a Pefclavage, ce qui entre d.ms lei parties cafuelles du Roy. On y trouve auifi de Por ä trairer. Il dt probable qu’il ne vient pas du paVs, & que ce font les Mandingues qui Py ap- portent, d’oü Pon peut conclure, que li on avoit des Comptoirs en cet endroit ou aux environs, les Mandingues ctant aßü- rez d’y trouver des alfortimens, de mar-

chan-

EN GuiNfc'E ET A CAYENNE 91 chandifes-, y apporteroient de Por, au lieu de le porter dans des endroits plus eloig- nez de celui ils le vont pratiqucr. La luite de cette Relation fera voir la veritc de ce qu’on avance icL Les fords de ce paVs produifent quan- tite de bois propres aux teintures , furtout ä la rouge ; les Negres coupent ce bois, l’apportent au bord de la mer par tron^ons de quatreäcinq pieds de Iong. Les An- glois l’achettent , & le trouvent mcilleur 6c a meilleur compte que le Brtlil de Fer-Bo.f dcDi^ nanbouc que Pon avoit crü excellent &£j4 n’avoir point fon pareil Ce bois, qui eit peut-£tre le m£me que celui du Brcfil, qui a donne le nom ä ce grand paVs , qui eil la partie Orientale de PAmdrique Meridionale & qui peut dre le meine que celui de Sapan , du Japon, de Sainte Marthe , de Jagatan & le Bre- fillet des Antillen, viem d’un arbre tres- grand & pour Pordinaire fort gros , fort dur & fort compadte dont Pdcorce eil rougeätrc, di ineufc, mince, calfante, peu adherante. L’Aubier eil un peu plus rou- ge que Pecorce, mais beaucoup moins que le coeur qui dl d’un ro-ige foncd , qui de- vient plus clair 6c plus dclatant, quand les teinturiers 6c untres ouvriers qui Pem- ployent lui out donnd les ta^ons ndceflai- res. Cet arbre poulledes rameaux longs, qui fe chargent de feuilles allez fern bl a- blesä celles du Boüis, mais plu^ longues, dures , feches , & calfantes. Deux fois l’annee il fort de Pextremite des branches

&

(Jl VOYAGES

& des aiflelles des fiüilles de petits bou- quets de fleurs longuectes cfun rouge d- clacant, d’une odeur agrdable & aromati- que, aufquclles fuccedent des fruits plats & rouges qui renferment des fernen ces pla- tes & plus petites & d’un rouge fort vif.

On prdtend que la deco&ion dece bois, c’eli-a-drrc du coeur, eit bonne pour les maux d’eftomach, qu’elle le fortitic , & meine qu’on s’en feit avec l'ucces uans certaines fidvres. Son plus grand uläge efl pour la teinture , cela lui doit lütbre, & le bon marchd que les Negres en ront pour dtre recherchd.

^La Religion de ces Peuples, eft pref- que la mörne que dans tout le reite dela cöte, le Mahometifme n’a pas encore pdnetrd , c’eft-dire ; un mdlange d’Idola- trie mal imaginde& mal fuivie, mdlee d’u- ne infinite de fuperftitions que l’ignoran- ce y a introduites. 1 ls craignent beaucoup le Diable & le prient, fans l’aimer & fans le reconnoitre pour Dieu. Un d’eux di* foit un jour ä un Francois : les Planes prient Dieu , & les Noirs prient le Dia- fcle, vous etes plus heureux que nous.

CHA-

EH GuiNE’E ET A CAYENNE. 9|

CHAPITRE SIXIE’ME, Du Cap Mesurado,

Sa Defcription . tous lcs Vaifleaux qui traitcnt

iw iwi.5 de la cöte , ne manquent jamais en quittanc le Cap de Montd , de recon- noitre le Cap Mefurado. Qnoique ceux de la Compagnie ne faifent pas ordinaire- nunt de uegoce dans les endroits dont nous venoas de parier, ils font obligez de venir moüiller a Melurado , pour y faire l’eau & le bois qui leur feronr i^ccflaires pendant qu’ils feront ä Juda , ou eit le ieul & unique Comptoir que la Compag- nie a en Guinee, parce que Peau de Ju- da a’eft pas des meilleures, qu’elleeft trcs- dificileä faire; en fecond licu, parce que les Negres de cet endroit regardent les arbre> , de quelque efpece qu'ils loient , com-ne des divinitez, qu’ils n’ont garde de couper ni de permettre qu’on les aobate; cn troiii^me lieu , parce que le Ris , le Mahis , les Volailles , les Moutons, les Cabrittes ,& meine les Boeufs fönten plus gründe abondance & ä meilleur march£

* Mefurado qu’ä Juda.

Les Portugais ont appelld , Miferado ceCap, que les Francois , Anglois,Hol- Lndois , Danois & autres gens de bon lens,

con

94 VOYAGES

connoiffent fous le 110m de Mefurado. Lcs Portugals prdtendent, que pendant un mafiacre que les Negrcs fhifoient des Francois qui y droient dtablis, ces pau- vres malheureux crioient miiericorde., & que de miiericorde on en a fait Mife- rado. Je laille a mes Lcäeurs ä juger de la jultdfe de cette application & de cette dtimologie. Suppofd que cate hif- toirc lbit vraie, je ne vois rien en ccla qui foic fort honteux pour les Francois. Un penple barbare peut fe foulever con* tre trois ou quatre hommes vivans tran- quillement & fans ddfiancc , a l’abri d’une alliancc & de la foy publique , & il peut les accabler par le nombre, & les dgorger, il n’y a lä-dedans rien d’ex- traordinaire‘~& qui ne foit arrivd bien des fois aux Portugais malgre leur hauteur & la defiance qui leur eft naturelle. Oil fgait que quand ils ont le deflous, ils font plus accoütumez que bien d’autres ä crier mifericorde; mais ce qu’il faut conclure de ce refic tont ridiculc qu’il foit, c’eft que les Francois ont eu un etabliffement ä Mefurado, & que felon les apparences ils y dtoient bien avant que les Poitugais euflent pdndtrd jufques lä, ce qui fuffit pour les autorifer a re- vendiquer & ä faire valoir leurs anciens droits quand ils le jugeront ä-propos. Ils ne fjauroient le faire trop-tbt, s’ils •veulent fuivre ce que leurs Jnterets & la gloire de leur nation demandent d’ei x. ^ Mais quoi qu’il en foit de cette do- mo-

em Güine’e et a Cayemne. 9f

mologie, la roatc da Cap de Monte a celui de Mefurado eft de faire le Sud C;jRo^f ^ Eft, ou quand 011 eit contrarie par le MoPnteCj vcnt. Eit quarr- de Sud. Meinrad«.

On compte dix-huit lieues de Monte a Mefurado. La cöte eit ine, l’ancra- gc eft bon par tout; fi le vent dt con- traire, on peut mouiller, s’il fait calme & qu’on craigne d’ctre empörte par les courans, on peut moniller & attendre les viiecs qui vienncnt la nuit de tcrre & qui porccnt ä route. Le Chevalier des M.*** eut encore beioin de toute fa patience dans ce petit trajet; ce qu’on fait fouvent en fix heures lui couta i ix jours cntiers, & Ems la commodite du mouillage, les vents contraires & les cou- rans i’auroient reportc a Serrelionne &

?eut-£rre plus lo.iu. II mouilla eniin le 9 Decembre 1724. a demie lieuc du Cap Mefurado für onze brafles d’cau , fond de vaze couleur d’ardoiie, meid de fable & de coquilles rompues; la grande toue Mouille ä J Oiicft-Sud Oüeft & la petite a Eft*Mcfuw<io*

Nord-Eft.

A peine fut-il mouilld, qu’un canot Je vint reconnoitre Soll arrivee caula de la joye chez ces peuples; ils le connoif- loient depuis long-temps & Peftimoient D"auco p. Le Roy avant dd averti de venuc Pcnvoya complimenter par Je ßrand Marabou, & Piaviter de venir ä 11 y defeeudit le Dimanche matin Cl>-ieme Decembre. Le Roy l’attcndoit berd de la riviexe, il Pembraifa plu-

fieurs

$6 V oy age

ficurs fois & lui fit tout l’accucil dont ces Princes font capables. Les beloins prcfläns du Navire obligerent le Capi* taitie ä cominencer par regier avcc le Roy le pr ix de tout ce qui dtoit necef« faire. Cela fut bien-töt expedid & auflitdt ce Frince donna ordre qu’on porrät au Vaiifcau, l’cau, le bois & les vivres que le Capitaine lui demanda. Ce Frince ordonna de faire venir des Boeufs, des Moutons, des Cabrittes & des Volaillcs, toutes ces chol'es font ä grand marchd

Le Cap Melurado eft une grofte mon- ?ucfPMc- taßne Holde, dont la partie qui eft baignde luiado. C Par ia mer dt efcarpde & aflcz haute, & le reite qui regarde la terrc, Feit moins Lc ddius de la monragne eft une platerbnne unie, d*un terrain be- aucoup mciileur qu’on ne devroit Pattcn- dre dans un parcil endroit. Le eßtd de i’Eft clt une auce d’une grande drendue avec un terrain uni dt bon, termind par une hauteur mddiocre couverte de grands arbres. La purtie de i’Oüdt eft une au- tre grande ance au milieu de laquelle eft Tcnibouchure de Ja riviere Mefnrcde, que les Pqrtugais onrnommd Rio duro, pour des raifons a peu pies auffi conve- naoles que cellcs du Cap Mi.erado.

La partie du Cap qui avance le plus ä la mer , court au Sud-Eft. Elle eft par les 6 deg 34. mini.tes de latitr.de Septentrionale dt par p. deg. yj . min. de Jongit. du meridien de Tenet jfre.

IJne langue de t&rre longue & dtroi-

Xrm.I.patf.g?.

Cap c flezurade et er Ire e de la Rüdere prüfet da /i Cta hl iss emcizt.

EH GüINL’e LT A CAYENHE. 97

:e fepare la nicr du cAce de l’Eft d’une fl.tque d’eau que la grande :i viere, c’elt- ädire, de Mefurado ,"ou Rio-duro & une aacre plus petite qui eit ä l’Elt, tont avant de le perdre dans la mcr. Cct- te petiie riviere vient de l'Eit-bnd-Eft» ejle n’elt pas conliderable. Les canots d:s Negrcs ne laiiknt pas de la remon- ter fix üu iepf-lienes , quand la Mer eit balle, 6t le doubie ou envüon qu.md la M:r eit ha ite. L’eati en eit toüjours fake oa pour le moins fommatrc Elle ne laiffe pas ci’ecre fort poilfonneufe.

La grande ri viere court d’abord au Noi d- Oikft pendaiu dix-fept ä dix-huit lieues , apres quoi Ule fair un coude & court au N >rd-Eit;il eit ditficilede dcterminer la Ion- gucur. Le Roi tit venir de les liijets qui aiTircrent le Chevalier des M. *** de l’a- voir rcmontde en canot pendant troh Lü- nes jufqu’ä une grande riviere, dont celle- ci venoit 6t prenoit l'on origine, qui cou- roit de l’Elt ä FOtielt, 6t für laquelle il y a des peuples puilfans 6t riches, qui font un tres grand com.nerce d’or, d’ivoire & de cuptifs. O i peut croire fans oeaucoup Conicfturo haiarder, que cette grande riviere eit lerw ic n.^ci Niger ou Gambie, 6t que ces peuples füllt ou °ainb:c* ou les Mandingues , ou les Habitans de Galam La rivierede Mefurad ) coule par dz tres-beaux pays, mais eile eil li rapide, que ceux qui avoient 6te trois mois a la remonter jufqu’ä fa fource, la de c.ndirent dix-huit jours Les Negres de Vlefura- du appellent ce riche pays !eur riviere

Tont. /. E prend

JJleduPvOi.

9S V O Y A G E S

prend fafource, Alam, c’eft a dire, pays d’or. C’elt peut-£trc Je pays de(jaiarn,du moins n’y at-il pas gründe diiterenced’A- lam ä Galam ?

trouve deax Ifles dans la grande ßa« que d’eau qui eit ä Pentrce de la ri viere; la plus petite eit ä Pembouchure de la petite riviere , la plus grande eit a l’embouchure de la grande riviere, c’eft- ä-dire, dcRio-duro, ou Rio-Mefurado dans la liaque d’eau. On Pappellc l’lfle du Roi, il 11’y demeure pourrant pas. 11 y a feulement une cafe avec quelques Ef- claves qui gardent les beftiaux , & qui lui dlevent des volaiiles. Le Koi Ht pre'fcnt de cette Ifle au Chevalier des M *** & le prelfa beaucoup de s’y etablir. Cette Ifle n’eft jamais noyee, mSme dans les plus grandes mondations qui arrivent regulie- rement, comme celies du Niger daus les moisde Juillet, Aoüt & Septembrc, dont il ne faut point cherchcr ü’aurres caufes

3ue les pluyes continuelles qui tombent ans tonte la Zone Torride dans ces mois lä. Cette Ifle a environ deux licucs de longueur, iur trois quarts de lieue de lar-

fe, fon terrein eit tres-bon & tres-gras. 1 y a des arbres dont la grofleur & la hauteur marquent la profondeur du fol. Les vents de Nord, de Nord-Elt & d’Eß qui fe fuccedent lans manquer lesunsaux autres, rend nt cet endroit fort temperd. La feule incommoditd qu’il y a, c’eft que loute Peau qui i’environne eft lalde, & qu’il faut aller chercher l’eau douce ä des

en Guike’e et a Cayenne 99

feutaines qui font cn terre ferme, mais dies font aflez proches & fort abondantes.

La mer monte environ vingc lieuesdans Ia grande riviere dans le temps des dqui- noxes, & huit ä neuf lieuesdans le rede de fann^e. On remarque que dans ies n .. .

mois de Juillet, Aoüc & Scptembre, l’eau rSn ia n’eft falde que jufqu’a trois lieues ou en- grande ti- yiron au-delRis de rille du Roy, parcevcre*; qu’alors l’abondunce des eaux de la ri- viere & leur rapiditd refoulent tel leinene celles de la mer , qu’elles l’empechcnt de lenr communiquer toute fa laleure & toute fon acrete. Cela ne la rend pas pourtant tout ä-fait potable , fa douceur eft trop fade, il laut monter juf^u’ä qua- tre ou cinq lieues pour la trouver tout ä- fait bonne

Le Roy qui regnoit en 1724. s’appel- loit Capitaine P.'irc. Genom dcpuislong- terns eft commau ä tous ks Rois de Me- furado. On n’en fijait pas Porigine bien au vrai. Il faut que quelque Capicaine Hollandois de ce nom, le foit fait aimer de ces peup es, & que le Roy qui regnoit alors, ait pris fon nom 6t l’aic tranünis A ft pofterire, commefonr nos Sauvages de l’Amerique Mais s’ils ont comerve ce nom Hollandois , il s’en faut bien qu’ils ayent conferve le motil qui le leur a faic prendre, car ils n’aimcnt guere ä pr^lent les Hollandois , ils fe dtfhent d’enx , il n’y a que la ndceflitd de fe d&aire de leurs denr^es & d’avoir les marCbaiidifes d’Eu- rope qui leur manquenr, qui les engage ä E 2. trai-

lOO V O Y A G E S

traiter avec eux, & quelquefois avec ics Änglois qu’ils haVffcnt au fouverain degrd. Aulfi quand i!s traitent avcc ces deux na- tions , c’eli en prcnant de part & d’autre toutes les prdcautions convenables pour n’ctre pas furpris. On dt arme, i! Taut des örages, & on eil reciproquement iur (es gardes & dans la ddfiance.

Ii n’en eit pas de meme des Francois, ces peuples traitent avec eux (ansle moin- dre loup^on , ils fe livrenr entre leurs mains, vont fans crainte dans leurs Vaii- feaux, de leur temoignent en toure occa* lion Pamitid la plus iincere. Les Francois agillent avec eux comme avec d’auciens & de leurs fideles amis, ils viennent a ter- re fans armes , leur conhcnt leurs per- fonnes, leurs marchandifes , & n’ont ja- mais cu le mclndre fujet de fe plaindre d’eux.

Si on en croit quelques derivains Por- . tugais, Anglois & Hollandois, ces peu- canr^mi«Ples *°nt infideles , fonrbes , vindicatits, K -rci de cruels & voleurs au fouverain degr<f bi on croit les Francois, c’elt unecalomnie. Ce que je viens de raporter en eft une preuve, ä laquelle tous les navigateurs Francois qui ont traite avec cux loulcri- vent fans hefiter. Je fjais que gdnerale- ment parlant, tous les Negres lont vo- leurs, & que depuis lepartage que les trois enfans de Nod firent apres la mortdeleur pere , ies Negres qui defeendent de cet enfant qui avoir dtd duppd par fes deuX freres le blanc de le maure, fe croyent en

droit

en Gütne’f et a Cayenne ior- droit de revendiquer für les blancs 6c für ]cs imures, leur part de la fuccellion qui tue enlevde a leur premier pere, mais il y a une exception ä cette rdgle gdndrale, 6c elie eft aüfurement en faveur des Francois.

C’eft peut-ctre par reconnoillance des bons traitemens qu’ils ont re$u$ de nötrenation; depuis les Normands qui ont les premiers decouvert le pays , 6c qui ont introduit le commerce , que cctie bonne correfpon- dance n’a pas difcontinue jufqu’ä prü- fen t.

La Religion des pcuplcs de Mefurado Rclj. . n d eft une Idolatrie mal entendue 6c melee Mefuiadc, d’une infinite de fuperftitions ,dont cepen- dam la plüpart ne font pas fort efclaves.

Ils changent aifdment l’objet de leurculte,

& ne lervent leurs Fetiches que fous be- nerice d’inventaire. 11 n’y a que le culte du boleil qui foit plus conftamment etabli chezeux, 6c plus regulieremem obfervd, quoiqu’il foit tres libre 6c ne les obligepas * d - grandes edrdmonies. Ils adorent cet Al Fe, Jui font des lacrifices de vin , de fruits & d’animaux. On dit qu’ils lui fa- cridoient autrei'ois des hommes, mais ce n’eroient que des prifonniers qu’ils avoient gagnez für leurs ennemis. Ces facrifi- ccs humains ont ceffö depuis qu’ils ont lr°nv6 ä s’en ddfaire avantageufemenr, en les vendant pour elclaves aux Euro- pas.

Ils ont un Grand Pictre ou Marabou

faifoit ces facrifices d’hommes, 6c ne Lcrific ä prdfent que les animaux , les fruits E 3 &

102 V G y A G F S

& le vin. Apres que Ics animaux font dgorgez, & qu’on a rcpandu a terre une Partie du vin & des fruüs , le Roy 6c Ie Marabou prennent une bonne poriion des chofes immoldes, & le reite eit abandonnd au peuple.

Le terme de Marabou, qui eft le nom <Ju’on donne aux Dodeurs Mahometans, fembleroit marquer que le Mahometimie a eu quelque entrde dans le pais. Cette conjedure eil pourtant tres-fauffe, ja- niais cette fauile Loi n’y a dt? prdchde; eile eft d’ail leurs trop chargde de edrd- monies penibles pour des gens tels que ceux-ci. 11 faut que quelques Europeens ayent appeild Maraboux ceux qu’ils vo- yoient faire l’Üffice de Pretre chez ces Peuples, & que ceux ci. ie loient parez de ce nom, qu’ils ont cru plus honora-* ble que celui qu’ils portoient auparavant.

Le pais eft fort peupld, il ne faut pour s’en convaincre que jetter les yeux für la petiie carte que le Chevalier des M***a leve des environs du cap, ou dans un efpace de peu de lieues on voit plufieurs villages ; ils font tres confidera- bles; les enfans y fourmillent, parce que chaque habitant a un bon noinbre de femmes tres-fecondes, & comme ces peuples ne fe font point efclaves & ne vendent aux Europdens que ceux qui font condamnez ä mort pour leurs cri- mes, le paVs ne fe depeuple pas comme dans les endroits les Princes font un trafic contiiiuc! de leurs lujets. La pu-

en äuime’e et a Cayenne 103

retd de l’air, la boiud des eaux , l’abon- dance de toutes les chofesndceflaires a la vie, contriouent infiniment 3 peuplcr le pais*

Ces Peuples font grauds <3 c forts, ils p le ^ font bien proportione? , ils ont Pair fier Mefurado, & martial, (ont braves & iinrepides,leuismttuis leurs voiiins Pont louveut experimentd, aufli bien que les Europdens qui ont eu aftaire ä eux, & qui les ont voulu mal* traiter. IJs 011t de l’efprit, ils penfent bien, parlent jufte, f^avent parfaitement leurs interets, & comme leurs anciens amis Normands, ils les font valoir ä merveille, adroitement & meme avec po- liteife. Leurs terres font cultivdes avec foin , il y a de l’ordre & de l’arrange- ment dans tout ce qu’ils font. Ils font d’une fatigue extraordinaire quand il leur plait de travailler, c’eit dommage qu’il ne leur plait pas fi fouvent qu’il feroit a l'ouhaiter. L’interdt les remue puiifam* ment; ils font äpres au gain fans le pa* roitre. Leur amitid eft conftafite, il faut pourtant que leurs amis 11’aprochent pas trop pres de leurs femmes, car ils enfont tres jaloux ; ils n’ont pas la mdme delica- telfe für le chapitre de leurs tilles, ä qui ils donnern une libertd toute entiere, fans que cela les empdehe de trouver un mari: au contraire un homme eft bien aifede trouver une femmequia donnd des marques de fd~ conditd , <5 1 qui a anaalfd quelque chofe avec fes amans, parce qr.e cela le dddoininage fn partie de ce qu’il eft obligd de donner * fon pere & ä fa mere en l’cpoufant. IL E 4 ak

1C4 V O Y A G E W

aiment tendrement leurs enfans ; une voye fure pour devenir bien vire de leurs amis, c’elt de carelfer leurs enfans , 6c de leur faire quelques petits prdfens.

Leurs maiföns font fort propres , leurs •Cmfines de cuilines font au rez de chauilee ouvertes c ra °* du cötd que le vent ne vient pas ordi- nairement, entourdes de murs des trois autres cfttez , cur ils les font quarrdes ou quarr des longucs; les poteaux qui lou- tiennent le faite lbnt plantcz en terrc> ils les joignent les uns a x autres par un Clayonage qu’ils couvienj de part 6c d’au- tre de terre graffc ro ge, qui fc 1k ;ort bien, 6c qui d ire long-tims, quoiqu’elle ue foit pas indiee de chaux.

Leurs chamhres ä coucher font dle- Chambres l v^es de trois pieds au-ddlus du rez de couchei. chauffee. Cette difpoiition pourroit faire Croire que le paVs eit quelquefois noyd, ou qu’il eit mardcageux, ii n’elt ni Tun ni l’autre, ii eit fec, & les endrorts oii ils bätiflent leurs maifons font toujours hors des bornes ou !a plus grande inondation des rivieres peut arriver : mais rexperience leur a appris que cettc Ele- vation dtoit p*us faine, parce qu’elle e(t exemte de l’humidtd que les rofees a- bondantes ne manquent pas de caufer dans les lieux qui lont au rez de chaufTde.

Je ne f^aurois mieux reprefenter ces maifons, qu’en difant qu’elles font pref- que entierement femblables ä ccs thda- tres que les Charlataris dreffent dans les Villes pour y jouer des farces & ddbiter

leur

Jom.I.pcttf. lOdf. .

A'. f)e Putter /Zeit jjji .

<y//a/sons t/cs C\etrres

\ . C'azfs des Jl'eyrvs du Cup Je < /Iczurude reuetu es de ferne JZoupc

B . Cu is vi e .

C Cuxc f aviilct JZis macvnec de te/ve Tteziye -

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T> CaZdeou les J\ar/,es s 'asse/niZent leitr Csleyoce et Causer pendant lej^’ozer . K . Cour* .

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leur Orvietan. Le dcvant eft tout ou- vcrt, & le plancher a une faillie de cinq ä lix pieds de large, ks Negres eten- clus lur des nattcs fument & paifent une Partie de la journee ä difcourir la tete ap- puyee für le giron de leurs femmes. Les murs qui environnent les trofs c6tc2 de la chambre font de clayonnage, garni de tcrxe graffe rouge, appliqutfe propremenc & de pres d’un picd d’dpaifleur. Le com- biecoupf en pavillon eil couvert de feuil- ks. de rofeaux ou de palmier treffdes ou nattees proprement , li ferre & fi epais que lapluyc & l’ardeur du foleil n’y f^auroient pendtrer.

II y a ä droite & a gauche deux cftrades compofdes de pctites clayes , hautes d’un picd, & d’environ quatrc pieds de largeur, lur lefquelles on met des nattcs jufqu’a la hauteur d’environ un pied ; on les couvre de quelques pagnes, & on 1-es environne d’autrcs pagues , ou de quelque piece de teile d’Europe ou des Indes. C’eft au fond de la chambre qu’ils mettent leurs cotfres, &