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Histoire de la Langue
et de la
Littérature française
des Origines à 1900
COULOMMIERS Iniiirimerie Paui, Bkodarm
Droits (le tradiKtioii et do iP|.ro.lniiioii i-rscrv.-s youv tous les pajs. y compris la lloll.-iii'li', la SiK-do cl la Norvrgo.
Histoire de la Langue
et de la
Littérature française
des Origines à 1900
PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE
L. PETIT DE JULLEVILLE
Professeur i"i la Faculté des lettres de Paris.
TOME II
Moyen Age
(des Origines à 1500) DEUXIÈME PARTIE
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Armand CoHll & C% Editeurs
Paris, 5, rue de Mézières 1896
Tous droits réservés.
MOYEN AGE
(des Origines à 1500)
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
/. — Les fables.
Développement de la fable au moyen âge. — 11 est
assez curieux que la fable, qui a passé presque inaperçue à Rome, qui n'y a pas été, à proprement parler, un genre, soit devenue, au moyen àg-e, une bran(?he très riche de notre littéra- ture. Ce que Sénèque traitait dédaigneusement de « travail étranger aux imaginations romaines », ce que Quintilien met- tait sur le même rang que les contes de nourrices et considérait comme bon tout au plus à servir de texte pour des paraphrases d'écoliers ou d'ornements pour égayer un discours, avait pris déjà dans la société carolingienne une place importante et s'était imposé à l'étude et à l'admiration de chacun. Phèdre dont le nom et les écrits avaient été ignorés de la plupart de ses con- temj»orains, Avianus dont l'œuvre si médiocre méritait de tomber dans un profond oubli, ont été tout à coup élevés au pre- mier rang parmi les poètes de l'antiquité et regardés comme les plus dignes d'être commentés et imités. L'histoire de la fable ésopique chez les Grecs et les Latins est pour nous encore mystérieuse et remplie d'énigmes. Presque tout en elle semble apocryphe, auteurs et sujets. Nos ancêtres étaient bien moins renseignés que nous : ils n'ont même pas connu le nom de
I. Par M. Léopold Sudre, docteur os lellrcs, professeur au collège Stanislas. Histoire de la langue. 11. '
2 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
PIh'mIto. Tniinoiis(> jMnirlant a été le succès do ces morceaux, la j)luj)ait. anonymes, d'oriiiine obscure et de rédaction incertaine. La cause de cette vog^ue n'est pas uniquement dans la séduc- lion (juc |touvaient exercer ces petits drames sur des esprits naïfs pour lesqucds toute chose contée était et devait être une source de plaisir. Elle est surtout dans la |)réoccupation didac- tique et morale qui, chez les clercs, dominait, dirigeait l'étuch' des livres profanes, dans cette recherche assi(kie et passionnée (hi sens j)rofond et caché qu'ils prétendaient trouvei* dans toute (L'uvre antique, si ])eu grave qu'elle fût.
...N"i a fal)les ne folie Ou il n"a de lilosoMe,
disait-on. En efîet, les apologues transmis par les Latins avaient cet avantage incontestable sur les autres écrits païens (ju'ils étaient, par leur nature même, une mine tout ouverte pour un(^ tfdle investigation. De chacune de ces innombrables scènes, rien n'était plus aisé que de tirer un ou j)lusieurs préce|»tes de con- duite ; ra|tpli('ation à la vie humaine de cette comédie animales se dégageait naturellement. Aussi, voyons-nous les fables être, ])our ainsi dire, la substance de l'enseignement d'alors. Dès le seuil de l'école, chacun les ti'ouvait comme recueils d'exemples de grammaire et de style. A un degré plus élevé, elles servaient d'exercices de rhétoriijue et formaient le jugement : on tournait en prose laline b\s iambes ou les distiques du poète latin, ou bien on b'S |taraphrasait en vers ; un (b\s maîtres (hi t<Mnjts b's versiliait <le trois façons : copiose, compeiidiose et subcincfe; un autre, Egbert de I^iège, reprenait maint apologue antique pour lui donner une foi'm<' nouvelb' et imjti'imer au drame ime marche toute did'érente. On lirait (b' cbacnn (b's morceaux les a(V;il>iil;ilions (|iie coniiMMl.iil b' sujet, et c est ainsi (pie b's col- lections de Phèdre et d'Aviamis nous sont parviMUies enrichies de morales qu elles n'ont poini poss/'dc'es à l'origine, lirid, (dia- cune de ces coneclions a d(»mi('' peu à peu naissaiUM^ à «les (b'rivf's, sorb's de corrigc's (r(''r(diers, (|ui se soni transmis de génération en génération, tantôt reproduisant avec licbdib' la pensée primitive, laidol lui faisant subir les mélamoi-phoses les jdus vari(''es et les plus inattendues, (le sont ces (If'iivés, autant,
LES FABLES 3
sillon plus |H)|iuIaii'os (|U(' les originaux, (jui ont donné nais- sanc(' à leur tour à la |>lujtart des faldiers français.
Avianus touiofois n'a [»as été le modèle de prédilection de nos anciens poètes. Ce n'est pas que son modeste recueil de quarante-deux apologues ait été regardé comme inférieur à celui de Phèdre et traité avec moins d'honneur dans les écoles. Nul ne faisait alors de différence entre le style alerte et souvent agréahle de FalTranchi de Tihère et la narration traînante et embarrassée de son émule. Loin de là, les fables d'Avianus n'ont point cessé d'être remaniées et imitées ; nous en possédons deux réductions en prose latine et deux abrégés, l'un en vers ryth- miques, l'autre en vers léonins; ajoutons à ce nombre quatre N^ovHS Avianus et un A)iti-Avia)U(S. On peut donc s'étonner que le recueil n'ait point passé tout entier dans la langue vul- gaire. Il ne nous en est parvenu, en effet, (ju'une seule tra- duction, et elle ne renferme que <lix-huit fables. Ce délais- sement s'explique, si l'on se rappelle que la [dupart des apologues de ce poète traitent de sujets identiques à ceux de Phèdre. En outre, on avait pris l'habitude d'insérer au milieu des fables de ce dernier des fables d'Avianus : les deux auteurs, à la longue, ne faisaient plus (ju'un. Cette traduction, qui date du début du xiv" siècle, porte le titre A'Aviontipf, nom com[)Osé sur le modèle (VIsopet, terme adopté pouj- désigner les fables en général. Ce n'est pas, à proprement parler, une traduction, c'est une paraphrase qui semble faite non pas même d'après le texte latin, mais d'aïu-ès une paraphrase latine de celui-ci. On [teut s'en rendre com[)te ]»ar l'échantillon suivant ([ui donnera en même temps une idée de la manièi-e de noti'e traducteur. C'est le Saj)in qui parle au Buisson, comme dans l^a Fontaine le (aliène s'adresse au Uoscaii :
Je miex vaus Mes tu, es un nain acroupis,
Que toi; car jusques ans estelles Qui porte le menton ou pis,
Estens mes branches et mes elles; Lait et sec et tout espineux,
Tant sui et grans et parcreûs, Des autres li plus haineux :
Que de cent lieues sui veiis, De nul bien ne te pues venttM" :
Quant sui en une nei' en mer : Folie fu de toi planter '. Toi arbre fait bien a amer.
I. Je vaux mieux — t\y\c toi: car . jusques aux étoiles — J'éleuds mes branches et mes ailes; —je suis si irrand, si (Maure, — que de cent lieues je suis vu, —
4 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Les traductions ot imitations françaises do IMirdio vont nous arrêter plus louptenij)s. Le nom de ce fal)ulislo fut, nous l'avons déjà dit, ignoré des clercs; ce n'est qu'à la fin du xiv'' siècle qu'il reparut à la lumièie quand Pierre Pitliou publia la première édition de ses afjologues; mais ceux-ci avaient été connus dès le haut moyen Age; ils formaient même alors une collection plus riche qu(> celle que nous possédons aujourd'imi, et, dès le ix' siècle, ils avaient été mis sur le compte d'un certain Romulus qui les aurait li'anscrits du grec. Ils eurent aussitôt un succès énorme dans les écoles, et les réductions en prose, les paraphrases ou imitations en vers qui en furent faites jusqu'au xiv* siècle sont innombrables et constituent un des chapitres les plus importants de la littérature latine de cette époque.
Parmi ces recueils sortis du Romulus, il faut distinguer ceux qui en sont issus directement de ceux qui, à l'antique fonds, ont ajouté d'autres fables de |)rovenance diverse. Dans les premiei's, un surtout fut c('dèl»ro, V Anoniiine de Ncvelef, ainsi désigné' du nom de son }>remier éditeur, attribué successivement à une foule d'écrivains, et qu'on n'est point parvenu encore à restituer à son véritable auteur. Il était rédigé en vers élégiaques et jouit d'une vogue immense à en juger par le nombre considérable de manuscrits que nous en possédons, disséminés dans les biblio- thèques de toute l'Europe. On ne doit pas être surjiris qu'il ait tenté des poètes français. Nous en avons en elTet deux traduc- tions d'un mérite inégal. La première, Visopet de Lyon, est écrite dans le dialecte franc-comtois et date du xm' siècle; elle ne manque pas, comme on le verra plus loin, d'une certaine saveur. La seconde, au contraire, (^st une reproduction incolore de l'original; celui-ci d ailleurs manquait de ndief, et l;i réputa- tion qu'il eut si longtemps nous pai-aîl aujourd'hui bien sur- faite. (Ictlc tia(hi(li()ii est du xiv" siècle; elle ligure dans la plu- part des manusciits (jui nous l'ont transmise à côté de celle «J'Avianus dont je viens de parler et est probablement du même auteur. Robert, qui les a éditées le premier, en 1825, les a dési-
(|ii;iiiil Jf suis en une nef en nier: - il ist Jush' diiinicr un lel arltre. —Mais loi. Ui es un nain accroupi. — <|ui [loilc le uiciilon sur la poitrine, — laid cl sec cl loul épineux, — des aulrcs le i)lus nialfaisanl : — de nui bien lu ne le peux vanlcr : — ce fui folie rli; le piauler.
LES FABLES 5
gnées sous le titre l'une iVisopet-Aviotiitet, l'autre sous celui d'Isopet I pour la distinguer d'un second Isopet dont il va être question. A côté de Y Anonyme de Névelet se place comme héri- tier direct du Romulus et comme inspirateur de fabulistes fran- çais le NoiHis AiJsopiis, composé également en vers élégiaques au commencement du xni" siècle par le célèbre Alexandre Neckam. Bien qu'il renferme un nombre de fables moins consi- dérable et bien que, malgré sa réelle valeur littéraire, il ait eu beaucoup moins de célébrité, nous en possédons cependant deux traductions, toutes deux du xiv® siècle. L'une a été conservée dans un manuscrit unique de la l)ibliothèque de Chartres, et on l'appelle pour cette raison V Isopet de Chartres. L'autre est VIsopet II de Robert, et, outre qu'elle se fait remarquer, comme la précédente, par l'emploi régulier des rimes croisées, elle se caractérise par l'introduction du vers de six syllabes à côté de celui de huit syllabes, le mètre narratif par excellence au moyen âge. De plus, le poète, au lieu de nous donner toujours, comme les autres fabulistes, une suite ininterrompue de vers, les groupe souvent tantôt en quatrains, tantôt en sixains, tantôt en octaves; il use même parfois dans la même fable de sixains et de quatrains.
Si risopet de Lyon, l'Isopet I et l'Isopet II de Robert, l'Isopet de Chartres, grâce à leur provenance du Romulus, peuvent être considérés comme les fidèles représentants de Phèdre, il n'en est point de même des fables que Marie de France rima vers la fin du xn^ siècle pour un certain comte Guillaume. Comme elle nous l'apprend dans son épilogue, c'est sur un texte anglais qu'elle exécuta ce travail :
Ysope apele on icest livre Qu'il translata et sut escrire; De grieu en latin le torna. Li roi Alvrez qui malt Tama Le translata puis en englois '.
L'attribution de cette traduction anglaise d'un tablier latin à Alfred le Grand est une de ces attributions fantaisistes dont le
1. Esope on appelle ce livre — qu'il traduisit et sut écrire: — de grec en latin le tourna. — Le roi Alfred qui beaucoup l'aima — le traduisit ensuite en anglais.
6 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
inoytMi Ap' s\'sf souvent n'iidii coiiitaMe. (réf.iil (railleurs la coii- hiiiie à celle éjxxjne, en Aniileten'e, de inetfic sur le compte »!<' ce roi toutes sorles (Touvrcaîies (|u'il iTavail |«»iul coni|iosés. Sur la foi (le deux manuscrits qui poiteTit Henris au lieu d'Alvrez, certains savants en ont assig-né la j)al(>rnité àlleni-i Beau-Clerc; mais rien n'autorise cette hypothèse. Le compilateur de cette rédaction a dû s'appeler réellement Alfred, et p<Mi à peu on en a fait le roi Alfred. C'était ainsi qu'un simple collecteur de fahles du ix" siècle nommé Romulus s'était transformé avec le temps en l'empereur Romulus. Malheureusement, nous ne |)os- sédons pas le n-cueil an|L;lais (pii a servi d'original au recueil de Marie; nous ne possédons pas davantage le recueil latin qui lui a donné naissance; mais, grâce à deux dérivés de ce recueil latin, qui ont été conservés, nous pouvons établir nettement la filiation des cent trois morceaux de la collection de Marie el son deg-ré de parenté avec les collections antérieures. Or, si presque tout l'ancien Romulus a passé dans cette collection française, une notable partie n'en provient pas et dérive d'une autre source. Quelle est cette source? Elle est multiple. Parmi ces morceaux étrangei's au Romulus, c'est-à-dire à Phèdre, les uns sont des inventions propres au haut moyen âg^e, reconnais- sablés à leur caractère grossier et naïf ; les autres sont des fables vraiment antiques que n'avait point connues Phèdre, mais (|ui ont été transmises à ses héritiers j>ar la tradition orale ou par l'intermédiaire de Bvzance . D'autres sont d<'s importations de récits orientaux dues aux Juifs : ceux-ci, en effet, ont possédé de tout tem|»s une riche littérature d'apologues, ju"es(pietousd'origine orientale; un rabbin <pii vivait dans le Nord de la Franc<' au xni'^ siècde, Berachvah, les i'(''unit dans lui corpus considérable qu'il intitula Mis/de S/iualim ou Paraboles du renard. On a (\\uA- quefois exagéré l'influence de ces paraboles juives sur la formation des fabliers médiévaux; on ne peut pourtant la nier. D'ailleurs, avant Berachyab, un autre juif, converti au chrisliaiiismc Pierre Alphonse, avait |iiihli<'' à la lin du xii" siècle un livre d'enseignement moral, c(uup()sé de contes indiens, la D/sciplinfi clrricalia, dont deux traductions françaises (>n vers |)arurent peu après sous les litres Chnsliemenl ^/'/n/ prrr ii son /ils et JiiKripliiir (Ir ch-rnie. Mais la plus importante c(Uilriluitiou a (Av Inui'uie à
LES FABLES 7
l'original de Marie par les récits détachés du trésor des contes populaires dont j'aurai à parler plus abondamment à propos des Romans du Renard . Ces contes , comme on le verra , étaient proches parents des fables tant par leur origine que par la communauté fréquente des sujets ; ils n'en différaient guère que par l'absence complète de didactisme et d'intentions morales; ils étaient destinés à égayer, non à instruire. L'auteur du recueil anglo-latin n'a pas, du reste, été le seul à emprunter à ce fonds antique et inépuisable. On saisit déjà cette tendance à enrichir la collection de Phèdre chez un de ses premiers imitateurs, chez le compilateur des Fabulas antiqvse qui ne sont (jue les apologues latins mis en prose et dont il nous est parvenu une copie écrite par Adémar de Chabanes avant son départ pour la pre- mière croisade. Nous la constatons, beaucoup plus accentuée, à partir du xn" siècle, dans les paraboles latines, bientôt traduites en français, du cistercien anglais Eude de Gheriton, et dans les recueils d'exemples de Jacques de Yitry et du franciscain anglais Nicole Bozon. Ces paraboles et ces exemples étaient de petits récits destinés à être introduits dans les sermons, et dont, qu'ils fussent édifiants ou plaisants, les prédicateurs tiraient une: morale. Or, plus encore que dans les fables de Marie de France, les thèmes empruntés pour ces exemples aux contes populaires figurent à côté de ceux que fournit Phèdre.
Les Isopets. — Ainsi le recueil de Marie de France nous montre la fable arrivée au xu® siècle à son com[)let épanouisse- ment. Et si l'on songe que l'original latin était antérieur d'un siècle à la traduction anglaise dont Marie s'est servie, on peut juger avec quelle rapidité ce genre s'est développé au moyen âge, avec quel goût il était cultivé dans les cloîtres et dans les écoles avant de fleurir dans la langue vulgaire. Isopet, le terme qui, pour les poètes français, remplace celui de Romulus, ne désigne donc pas uniquement les apologues proprement clas- siques, attribués déjà du temps d'Hérodote au fameux Phrygien et propagés par des écrits. Ce terme, qui semblait devoir être spécialement réservé })our désigner l'apport si considérable par lui-même de l'antiquité, a vite élargi sa compréhension. Il désigna en outre tous les récits indigènes ou exotiques, sérieux ou comiques, que la sagesse humaine peut convertir en leçons de
8 LES FABLES ET LE ROMAN DU llEXAUD
conduite, en précrples de vertu. Après Marie de France, le trésor de ces histoires de provenance inultijile ne lit que s'accroître. Les communications ([ue les croisades avaient établies avec l'Orient, avaient ouvert à l'apoloîïue une mine nouvelle et féconde. Le livre arabe de Galilah et Dimnah et d'autres ouvrages où l'imajïination poétique de l'Asie s'était plu à enve- lopper des vérités nbsti'ailf^s sous des formes matérielles et des couleui's s(Misibl('s s'étaient rapitb'ment ri'qiandus en Europe. Bref, vers le milieu du xv" siècle, un médecin d'L Im, le docteur Steinhœwel réunit en un seul corps, à l'usage de ses compa- triotes, une grande partie de ces pi'oduils ('-pars de la tradition classique, de l'importation orientale et de la fantaisie popu- laire. Aux fables du Uomulus (ju'il attribua à Esope et à celles d'Avianus, il adjoignit dix-sept des cent fables que celui que l'on appela longtemps Remicius ou Riniicius, Rinuccio d'Arezzo, venait de traduire du grec, vingt-trois morceaux tirés des collec- tions de Pierre Alphonse et de Pogge, enfin dix-sept histoires désignées ordinairement au moyen âge sous le titre de Fahulœ extravagantes, lesquelles d'ailleurs sont manpiées d'un carac- tère particulier et se ra[)prochent beaucoup plus du conte d'ani- maux que de la fable proprement <lite. Ce recueil de Steinhœwel avait à peine paru qu'il fut traduit en beaucoup de langues et en particulier en français par un frère augustin de Lyon, Julien Macho. On peut dire que c'est lui qui a servi de base aux grands recueils de fables |)ostérieurs, et en particulier à celui de La Fontaine.
Quelle est maintenant la valeur littéraire des fables du moyen âge? Avouons-le toul de suite, elle est peu considéiMblc. (Chaque Isopet est ordinaii'ement précédé d'un prologue oii est exposée cette idée favorite des clercs qu<; Icnit écrit, (|uel (ju'il soit, ren- ferme deux signiOcations, l'une exléi-ieurc, laulre [trofonde. Voici, par excMUpIc, comment (h'bulc Tlsopcl de Lyon :
Un petit jardin ai hanlcy.
Klours et fruit porte a granl i)lanlfy.
Li l'ruiz est bons, la llours novelc,
Dclitaiit)Ie, plaisaiiz cl bcio.
Li lloiirs est cxamitle de l'auble,
Li IViiiz doitriin" prolitaidihî.
LES FABLES 9
Bone est la flour por delitier : LoLi fruit cuil, se vuez profitier '.
Or, si tous nos poètes ont fait de leur mieux pour nous rendre le « fruit » profitable, ils se sont peu efTorcés de nous présenter la « fleur » sous une apparence riante et agréable. Seul, l'auteur de ce prologue a senti que la morale pouvait ne [)as être tout dans une faJjle, qu'à coté de la morale il y a un petit drame qui, séparé de sa compagne, a di'oit à faire bonne figure. Sur ce drame, il a })orté toute son attention, et, en dépit de la séche- resse de son modèle, il a réussi à le rendre vivant et animé. Là oîi le poète latin, en (piatre vers, avait placé le loup en face de l'agneau, comme deux mannequins privés de sentiment, notre trouvère humanise les personnages : il nous montre le loup « de pensé maie saine » et l'agneau « de simple coraig-e », qui
Grant paour ai, ne seit qu'il face, Quar Ysegrins fort le menace ^.
S'ag-it-il du cerf (pii se mire dans l'eau? 11 se complaît à décrire la sotte vanit('' de l'animal :
Il se regarde et se remire. Ses cornes lo cuer li fout rire; Longues furent et bien ramées, Moût li samblent estre honorées. Con plus regarde en la fontainnc, Plus s'esjohit per gloire vainne. D'autre part li fait grant destrace Quant de ses piez voit la magrecc. Ses chambes trop li desplasoient, Quar noires et maigres estoient ^.
Si le loup qui a rencontré une tète « moût bien painte et bien portraite » la trouve « despourvue de sanc et de (dialour », c'est
1. Un petit jardin ai hanté. — Fleurs et fruits II ](orle en grand nombre. — Le fruit est bon, la Heur nouvelle, — délicieuse, plaisante et belle. — La fleur est exemple de fable, — le fruit doctrine iirofitable. — Bonne est la fleur pour le plaisir; — cueille le fruit, si tu veux profiter.
2. Grand peur a, il ne sait que faire, — car Ysengrin le menace fort.
3. Il se regarde et s'examine attentivement. — Ses cornes le font pâmer de plaisir;— elles furent longues et bien ramées, — elles lui semblent très dignes d'estime. — Plus il regarde en la fontaine, — plus il se réjouit par gloire vaine. — D'autre part il éprouve grande détresse — quand de ses pieds il voit la mai- greur. — Ses jambes fort lui déplaisaient, — car noires et maigres elles étaient.
10 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
soiiloment ajti-rs r.ivdii- « lioiitéc du jtiod, cop ri\, cop la » et r.ivoir viio iiiscnsildc à sos roii|is :
Celé qui ne voit ne n'ol goule Et qui n'ai esperit de vie, Ne se muet, ne brait, ne ne crie. Li lous la vire et la revire '.
N'ost-cll(^ pas de iiKMiH' des plus aninsanlos, (udic hisloirc du ji'eai qui s'est vêtu dos plumes d'un |»a(»n?
Ses compaignons de son lignaige / Ne doigne voir per son outraige...
Des paons snct la conipaignie -.
Ceux-ci reconnaisseiil sa f(die :
Chescuns s'an trufTe et s'an cschigne : « Di nous, font il, es tu trovec Geste robe, ou se l'as aniblee ^. »
Et tous de courir sur lui et de le chasser après l'avoir dépouillé.
11 n'ose revenir auprès des siens; il les fuit pour « covi'ir sa honte »; mais ils l'ont hientot découvert et se moquent de lui :
Mes sires li paons, ce dient,
Per cortoisie quar nos diles,
De vostre robe que feistes?
A menestrier l'avez donee,
Espoir, por vostre renommée. »
Li antre dit : « Mais l'a juhio
Li compaiiis per sa drueric. »
L'autre dit : « Mais est en la perche;
Se tu ne m'an croi, si l'cncercho.
Il en veut faire paremant
Es bons jours por desguisemant '. »
I. Celle-ci qui ne voil ni n'ciilcrul ^^oiillc — cl i|ui n'a soiil'llr di- vie. — m-, se nieiif, ne Ijrait, ni ne cric. — Le loup la toviriic et rolouriic.
■2. Ses compaftnons de son lignafre — il ne (laif.'nc voir par sa prcsomplion. — Des paons il suit la compagnie.
3. Chacun s'en moque et s'en raille : — •• Dis-nous. Innl-ils, as-lu trouvé — cctti' robe ou l'as-lu volées? ..
l. Messire le paon, discnl-ils. — |)ar courtoisie ililcs-nous — de votre robe ce ipic, vous fîtes. — A un ni (•n ri ri ci- vous l'avez dcuinéc — pcut-ctre pour votn^ renommée. — L'autre dil : Mais il la jouée, — le compagnon, par galanterie. — L'autre dit : Mais elle esl a la perche. - si tu ne m'en crois, va l'y voir. — D en veut faire un ornenu-nl - ipii an\ bons jours lui servira de déguis<Mnenl.
LES FABLES U
On serait sans douto on droit de reprocher quelquefois à ce poète sa prolixit»''. Souvent même, comprenant mal le texte qu'il avait sous les yeux, il en a dénaturé la pensée et a faussé Tesprit du récit. On ne peut cependant lui dénier une valeur personnelle; il fait sieiuic. la [tlupart du temits, la plate narra- tion de son modèle et lui donne du coloris.
La morale dans les Isopets. — Il n\m est jiuère de même des autres auteurs d'Isopets. Ceux-ci, en général, ou paraphrasent platement leur original ou rivalisent de sécheresse avec lui. Dans Marie de France elle-même, dont le talent d'écri- vain est incontestable, le récit est froid, impersonnel; on y chercherait en vain une observation malig-ne, des points de vue variés; sobre et resserré, il coule sans cesse, uniforme; le conteur n'y intervient nulle part, ni ne montre la moindre sym- pathie pour ses personnag-es. Il est vrai que le souvenir, tou- jours présent à notre esprit, du génie avec lequel La Fontaine a traité l'apologue, ne peut que nous empêcher de goûter entiè- rement ce que les formes grêles de nos vieux Isopets ont sou- vent de naïf et de charmant. D'autre part, l'emploi constant du même mètre donne une réelle monotonie à leur narration, dans laquelle la variété des rythmes eût sans doute introduit plus de vie. En somme, les fables médiévales les meilleures n'offrent que des qualités secondaires : clarté d'exposition, rapidité du récit, parfaite appro[)riation de la morale à l'action. Mais n'étaient-ce pas là les conditions essentielles du g-enre, tel que le comprenaient nos poètes entre le xn" siècle et le xv% et pou- vait-on leur demander davantag-e? Les recueils d'apologues de Phèdre et d'Avianus étaient sortis des écoles des rhéteurs et n'étaient au fond que des collections de thèmes d'exercices ora- toires. Dans les cloîtres, tout en continuant à servir à assouplir le style et à former à la science du développement, ils étaient peu à peu devenus, sous l'influence des idées chrétiennes, des formulaires de règles de conduite. C'est alors qu'on prit l'habi- tude d'ajouter à chacune des histoires une épimythie, c'est-à-dire la conséquence pratique, le précepte qu'on pouvait en déduire. Les aflfibulations dont les apolog'ues de Phèdre et d'Avianus sont pourvus n'ont rien d'antique ; elles sont la plupart apocry- phes et sont l'œuvre du moyen âge. Celui-ci considéra désormais
12 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
la nioralo comme inhérontc an n'-cit, coiniiio sa comiJaiiiif insé- [»aral>lo; toute faltlc fui un raisonnement à deux jiarties dont la première, le récit, formait les prémisses, la seconde, la morale, fournissait la conclusion. Par suite, l'invention dans ce genre de poésie, tjnomique par excellence, tendait à trouver un exemple qui traduisît exactcuuMil la vérité à enseigner; le conteur devait s'effacer devant le moraliste. L'histoire narrée n'ayant sa raison d'être (jue dans l'utilité qu'on peut en tirer, les héros qui y jouent un rôle « ont perdu, dit foi't justenumt M. Gidel, toute l'originalité d'une [)ersonne; ils ne sont plus que des préte-uoms. Ils servent à une démonstration, ils se prêtent aux comhinaisons d'un jeu savamment (•()ml)iné; ils parlent peu, et comme on veut les faire parler. Dans toutes leurs actions perce la rigidité de la logique et l'efTort du raisonnement. Aus- sitôt (|u"ils ont assez dit, assez fait pour la conclusion qu'ils ménagent, ils se retirent; le théâtre leur est fermé. Ils n'ont fait <pi'y paraître, ils ne s'y sont jamais étahlis comme dans un domaine qui leur fût propre. »
C'est donc par la morale que les Isopets peuvent surtout offrir de l'intérêt. D'après l'idée que leurs auteurs se faisaient de la fable, ils attachaient très peu de pi'ix à l'exemple, à ces « bourdes », comme dit l'un d'eux, ajoutant qu'il faut aller en chercher la substance et la moelle dans les derniers vers. Là seulement ils ont ])U imprimer la marque de leurs préoccupa- tions |»ersonnelIes ou celle des idées de leur temps. Et, de fait, les épimythies de Marie de France diffèrent assez sensiblement de celles des autres fabulistes, (jui ont vécu après elle. Celles- là, en effet, portent véritablement leur date. Elles nous repla- cent en pleine féodalité. Seigneurs, bourgeois, vilains, sorciers, mauvais juges, usuriers défilent successivement devant nous, et chacun y reçoit sa leçon. Les temps sont durs, l'injustice et le mal liiomphent partout; mais, comme nous l'enseigne l'histoire des lièvres et des grenouilles, où ti-ouver une terre où r(»n |tuisse vivre
saii/. poour Ou sanz U'uvcil on saiiz dolour?
Le triste sort des Innuidcs arrache à Marie des larmes, mais j'oiril de cr'is de haine. Si elle l'ecoinmande aux grands la droi-
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ture et la modération, elle ne cesse de iirècher aux petits Toliéis- sance et l'aversion de la félonie :
Nus ne puet mie avoie honeur Qui honte fait a son seinur.
Et si l'on n'est point récompensé de son dévouement, si l'on souffre, que faut-il faire? Se révolter? Non, mais se résigner et
Prier a Dieu omnipotent One de nous face son plaisir.
Dans les autres Isopets on trouve une morale moins spéciale, moins individuelle. Elle ne s'adresse plus à certaines classes d'une société déterminée, mais à l'homme de tous les temps et de tous les lieux. Cette généralité d'observation , nos poètes l'avaient sans doute rencontrée dans leurs originaux latins dont les épimvthies sont la plupart d'une lamentable banalité. Mais ils ont ceci en propre d'avoir complaisamment développé cette philosophie enfantine, d'avoir déployé toutes les ressources de leur style pour délayer ces préceptes familiers qui veulent être rendus en quelques traits vifs et précis et ne valent que par la brièveté de l'expression. C'est que ces poètes ont vécu à une époque de didactisme à outrance, au xni" siècle et au xiV où sévit la manie de moraliser sur tout, où chacun s'ingénie à étaler une science creuse et insipide d'interprétation allég:orique. Les fabulistes moins que d'autres pouvaient échapper à cette influence malsaine. Il ne faut pas trop leur en vouloir. Car s'ils se montrent prolixes à l'excès dans leurs réflexions morales, leur bavardag-e est loin d'être toujours de mauvais aloi. Sou- vent, en effet, il dénote un sérieux effort d'étudier le cœur humain et d'en analyser les sentiments. Là, plus que partout ailleurs, on saisit l'éveil de la pensée philosophique à la limite du moyen Affe .
14 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENAUD
//. — Les Romans du Renard.
A côté (les fal)les il r.iul jihiccr une x'-rje de |)orm('s dojit la popiilaiitr a été considérable au moyen àsre : ce sont les Romans du Renard. Eux aussi, en effet, ils ont des bêtes |)Our héros : le 2on|iil, sous le nom de Renard (appellalif qui a lini par se substituer à lancien nom commun désignant cet animal), y occupe la place la plus importante en face du loup, son prin- cipal antagoniste, <lu lion, du ('oq, de l'ours, du chat et de beaucoup d'autres. En outre, un certain nombre de parties de ces poèmes rappellent les apolog^ues latins ou français que nous avons vus être en cours du ix*" siècle au xvr. Mais, comme on le verra, des flifférences profondes séparent ces deux sortes d'ouvrages. Les Romans du Renard constitu(Mit un genre tout à fait à part et beaucoup pkis original.
Nous en possédons (piatre : le Roman de Renard proprement dit, le Couronnement Renard, Renard le \ouveau et Renard le Contrefait. Les trois derniers sont notablement dilTérents du premier, dont ils sont sortis.
Homan de Renard. — - Le Roman de Renard nest pas un poème, mais une collection de poèmes, ou, pour employer l'expression consacrée, de branches dont l'étendue, le nombre et la dis[)Osition ont sans cesse varié. Assez restreinte à l'ori- g-ine, cette collection n'a fait que s'accroître jusqu'à la tin du xm*" siècle; les manuscrits de cette époque ont porté le nombre de ses parties à vingt-six, chitlre arbitraire, |iuisqu"on [)Ourrait à volonté distraire de beaucou|) d'entre elles un ou ]ilusieurs épisodes et les considéi-er comme des morceaux isolés. Quand commença à se former celte <-ollection? Comme pour tant d'œuvres <lu moyen âge, nous ne pouvons saisir l'embi'von dOii elle est sortie; la germination de cette plante est mystérieuse. Guiberl de Nog'^ent, dans le i-écit qu'il a laissé sur les troubles de Laon imi 1M2, ra|tj)oi'te que l'évècpu' (îraudi'i avait riiabilude d'apjteler im de ses ennemis Isengrin, et il ajoute : « (^esl le nom (pie cerlMins donnent an loiq». » (! l'st aussi celui du loup dans le ltoni;in de Ih-n.ird. Touletois ce
LES ROMANS DU RENARD 15
ti'Fiioiiinage permet seulement de .su|)posei' que déjà une partie de l'œuvre des trouvères était connue, avec les noms des princi- paux héros; aucun texte de cette époque m) nous est parvenu. Ce n'est qu'au milieu du xii" siècle que l'épopée animale apparaît tout à coup; mais elle est déjà un arbre touffu aux puissantes racines. Non moins obscure est la personne des auteurs de cette ample histoire. Trois seulement se sont fait connaître à nous : Richard de Lison, Pieri-e de Saint- Cloud et un certain prêtre de la Croix-en-Brie; mais ils ont dû être légion, et déjà au xii^ siècle, surtout au xm% leur nombre s'est accru d'une foule d'ouvriers qui, dignes émules des rajeunis- seurs des chansons de geste, leurs contemporains, ont repris chaque épisode pour le remanier et hélas! trop souvent pour l'afftidir et lui enlever sa saACur première. Il est donc difficile de dire d'une façon })récise où naquit et oij se développa le Roman de Renard. Plusieurs raisons inclinent pourtant à croire que ce fut au Nord, dans la Picardie, la Normandie et l'Ile-de- France. La langue des différentes parties de la compilation est généralement celle de ces provinces et les localités çà et là désignées appartiennent à cette région.
Ce morcellement à l'infini du sujet, cet élargissement pro- gressif de chacun de ses thèmes, cette collaboration multiple d'auteurs d'âge et de })ays différents n'ont [>oint, chose éton- nante, ou n'ont que peu romjtu l'unité de l'ensemble. Elle s'est maintenue presque intacte à travers deux siècles de création el de refonte simultanées. Chacun des trouvères, en ajoutant une nouvelle aventure, chaque l'emanieur, en s'elîorçant d'enrichii' l'ancienne matière, s'est considéré comme le dépositaire d'une tradition et l'a respectée. Cette tradition, c'était d'un côté le triomphe de la ruse du renard sur tous les animaux [dus forts que lui, de l'autre, et par un contraste heureux, l'échec de son habileté devant les bêtes petites et sans défense. Vainqueur du loup, du chien, de l'ours, du cerf, il devait s'avouer impuissant en face du coq, de la mésange, du corbeau, du moineau. Les actes de cette vaste comédie à double ressort devaient se dérouler autour d'un événement central, qui dominait tous les autres, la guei're sourde d'abord, violente et acharnée ensuite, entre le renard et le loup, fertile eu incidents, riche en péripé
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ties (le toutes sortes, et lorsque, las de ses défaites, abreuvé de honte, le loup venait crier justice aux |>ieds du lion, le roi des animaux, c'était au milieu d'un concert formé par les ])laintes des autres victimes du renard qu'il faisait entendre ses récla- mations. Telle a été la donnée transmise de trouvère à trou- vère, tel a été le canevas sur iocpnd ils oui Itrodé tour à tour. Quelques-uns, au premier abord, semblent s'être écartés de la tradition ; mais, en reg^ardant de près, on voit qu'ils n'ont fait que substituer en face du renard de nouveaux personnages aux anciens; le fond des aventures est resté presque le même. Il y a eu véritable déviation seulement quand les branches n'ont point mis Renard en scène : ainsi trois nous montrent le loup aux prises avec un prêtre, aA'ec des béliers, avec une jument; une autre a pour personnages le loup, l'ours, un vilain et sa femme ; une autre enfin conte l'histoire d'un chat et de deux prê- tres. Mais ce sont là des exceptions, qui se sont produites d'ailleurs assez tard. Abstraction faite de ces quelques récits, le Roman de Renard forme un cycle qui présente, sous des apparences de chaos et de désordre, une réelle et puissante unité.
Ce qui n'a pas peu contribué à créer et à prolonger cette unité, c'est l'habitude constante qu'ont eue nos poètes de donner des noms à leurs personnag-es. Ces noms sont de deux sortes. Les uns sont, comme on l'a dit, « parlants «; le rapport entre le signe et la chose signifiée y est nettement visible. Tels sont ceux du lion Noble, de la lionne Fière ou Orgueilleuse, du taureau Bruiant, du mouton Relin, du coq Chantecler, du limaçon Tardif, du rat Pelé, du lièvre Couart, etc. Ils sont évidemment les ])lus récents; car ils no sont portés |>ar aucun des acteurs ]»rimilifs. Les autres, au contraire, sont attri- bués aux personnages principaux, et, de plus, par leur forme même, ils présentent un intérêt plus grand. Pourquoi le groupil s'appelle-t-il Renard, le loup Iseugrin, la louve llerseiil. la g-oupille Richeul ou llermeline, l'ours Rruno, l'âne Bernard, le chat Tiberf, le corbeau Tiéccdin, le moineau Drouïn, le blaireau Grimbert? Ces dénominations sont incontestabbuuent allemandes, et le célèbre Jacob Grimm s'était surloul appuyé sur ce fait pour établir qu(> b; Roman de Renard était d'origine g-ermauique. L'allribulion d(r ces noms à des animaux serait
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simple à expliquer s'ils avaient été réellement portés par des hommes en France à la même époque. Et, de fait, on rencontre assez souvent ceux de Renard, de Hersent, de Richeut. Il n'en est pas de même de ceux de Tibert, de Grimbert, de Bruno et d'Isengrin. Ceux-ci, comme l'a fait remarquer M. G. Paris, n'étaient guère répandus que dans une certaine région de l'Est, et ce savant en a conclu fort ingénieusement que c'était un poète de Lotharingie qui, au x" siècle, aurait eu le premier l'idée de chanter en latin la guerre du loup et du renard, et que son œuvre, oîi ces noms étaient déjà employés, aurait été, à partir du xi^ siècle, traduite, développée par nos trouvères du Nord pour aboutir, au xni'' siècle, à la compilation que nous possédons. Quoi qu'il en soit, ces noms germaniques, aussi bien que les noms parlants, n'ont rien de traditionnel, rien de populaire. L'usage courant atTuble sans doute certaines bètes de noms humains; mais il ne le fait que pour des bêtes domestiques ou apprivoisées, pour la pie, le perroquet, le cor- beau, le mouton, l'àne, l'ours en captivité. Or, dans le Roman de Renard, les personnages sont, en général, des bêtes à l'état sauvage et agissent comme telles. Il y a donc eu là création individuelle, poétique, quelque chose de voulu. Et l'on peut dire Cj[ue du jour où un poète s'avisa de chanter non pas le goupil, le loup, la louve, mais Renard, Isengrin, Hersent, l'ensemble des aventures de ces héros et des autres s'éleva au rang d'une épopée. Ils cessaient d'être, comme dans les fables, de simples représentants de leur espèce; ils devenaient de plus des indi- vidus toujours semblables à eux-mêmes, ayant d'une branche à l'autre les mêmes gestes, les mêmes passions, les mêmes ridi- cules. Le goupil mis en scène n'est pas tel ou tel goupil, c'est Renard et rien que Renard; il nous offre sans doute les traits g"énéraux de son espèce, mais sous une physionomie qui lui est propre, avec une personnalité bien marquée, d'une impression forte. Il en est de même de tous ceux qui l'entourent, du loup Isengrin, du chat Tibert, du coq Ghantecler et des autres. Et, par suite, du même coup, ils sont devenus immortels. Dans quelque piège qu'ils tombent, quelque défigurés et meurtris qu'ils en sortent, ils survivent à toutes leurs blessures, à toutes les catastrophes. Leur disparition n'est que momentanée;
Histoire de la langue H. ~
18 LES FABLES ET LE HO.MAN DU RENAUD
il faut qu'ils se montrent de nouveau à nos veux, rlcnicls [ilas- (rons (les inalicieiises attaques de Renard (jni. lui. <'sl le plus iniinorlcl dr tous, étant le [dus invulîKM'ahlc
Sources du Roman de Renard. — (Icttc iudiviilualilr netleuient accusée des personuapes, cet accord constant et en quelque soi'tc tacite entre tant de poètes j»(»ur donner aux héros les mêmes attitudes et les présenter dans des situations toujours identiques les uns vis-à-vis des autres, voilà des caractères vraiment é[tiques. Et c'est jtar là que le lioinan de Ilenard se distine"ue de ses sources. Nos trouvères, en etVel. en dé'[iit du nombre et de la variétt' de leurs récits, n (»ut |»resque rien inventé. S'il est un méi-ite dont ils se sont peu souciés, c'est celui de loriiiinalité. Comme presque tous les poètes de l'époque, ils ont pris paresseusement des thèmes tout faits. On a cru longtemps que les fables antiques seules les leur avaient fournis, que le Roman de Renard se rattachait directement à la littérature latine des cloîtres et des écoles. Sans doute, en lisant les titres de certaines branches, comme le Partaj^e du lion. Renard et le corbeau. Renard et le coq. Renard médecin, etc., on sonore aussitôt aux recueils phédriens (pii ont traité des sujets analogues. Il n'était pas rare d'ailleurs, parmi les clercs, entre le x" siècle et le xn", de composer, sur le modèle des apoloirues classiques, des drames d'animaux [dus amples que ceux-ci et ne dideranf i!uère des blanches du Roman de Renard «|ue |>ar leurs int(Mdions didacti([ues. satiri- ques ou allégoriques. Nos |)oètes auraient donc été les héritiers et les continuateurs des moines «[ui leur auraient transmis les fables anti([ues et leurs [)ropres cr(''ations conçues sur le modèle de ces fables. Cette explication des (U'iiiines du Roman de Renard n'est vraie ([u'en partie. 11 est incontestable (jue certaines de nos branches se sont inspirées des fables ésopi- ques ou des [loèuies latins sortis des cloîtres. Mais entre les deux ouvrages il n'y a (|u"un lien indirect et une parente'" bdn- taine. Ce n'est iiiière par les livres (|ue les auteurs du Roman de Renard ont dû avoir connaissance^ de ces fables et ces [loènies. A force d'être traili-cs ilnns les (''ccdes. d"v servir de thèmes |)oui' des d(''ve|(»|»peineiils I ill('-ra ii'es. les scènes d aniîuaiix étaient passées, en qneli|ue soi'le, dans le domaine <'oniinnn.
LES ROMANS DU RENARD 19
faisaient autant partie de la littérature orale que de la littéra- ture écrite, et, en se transmettant ainsi do liouche en bouche. elles avaient nécessairement subi quelques changements, reçu certains embellissements, et surtout s'étaient dépouillées des éléments didactiques que les livres seuls pouvaient leur con- server. C'est sous cette forme nouvelle qu'elles ont pris place dans le Roman de Renard ; c'est une longue et séculaire propaga- tion orale qui, seule, nous donne le secret des différences sou- vent profondes qui séparent les récits français des apolog-ues et des poèmes latins dont ils peuvent être issus.
Mais cette littérature classique et cléricale n'est point la seule mine qu'ont exploitée nos trouvères. Il en est une autre, non moins riche, qu'ils ont explorée en tous sens et dont ils ont tiré la plus grande partie, sinon la meilleure, de leur œuvre. C'est la littérature jiopulaire, c'est-à-dire l'ensemble des contes d'ani- maux, si considéralde au moyen âge, formé d'apports du nord de l'Europe et surtout de l'Orient, vaste amalgame d'histoires d'origine, de nature, de caractères divers, qui, avec le temps, s'étaient fondues et assimilées. Ces contes, parents des fables classiques par la naissance et aussi par la communauté de sujets, mais qui s'en disting-uent par une absence presque com- plète de didactisme, par leur fin qui est d'amuser et non d'ins- truire, sont relég-ués aujourd'hui au fond des campagnes et g-oûtés seulement des illettrés. A l'époque où vivaient nos poètes, au contraire, ils jouissaient d'une vie plus intense et s'épanouissaient en pleine lumière. Nobles, bourgeois, vilains prenaient un égal plaisir à les répéter ou à les entendre: ils pénétraient, nous l'avons vu, dans les recueils de fables, servaient d'exemples dans les sermons. C'est dans ce fonds inépuisable que les }>oètes sont allés chercher la plupart des aventures du goupil; ils en ont tiré même l'idée mère du cycle, celle de l'inimitié traditionnelle du renard et du loup. Cette conception fondamentab', peu visible dans les fables classiques, éclate au contraire dans les contes populaires; elle y domine des groupes entiers de récits; elle en est l'âme. C'est de là qu'elle a été ti'ansportée dans le Roman de Renard.
Mais qu'ils se soient servis des fables classiques ou des contes populaires, les auteurs du Roman de Renard n'ont pas été de
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simples imitateurs; ils ont su faire œuvre orii:inale. Ciiaque falde ou chaque conte, en pénétrant dans le cycle, s'est aussitôt transformé, a été animé d'une vie nouvelle. Xon seulement la matière s'en est élarg^ie, s'étoff'ant de tout ce que l'art si éminem- ment narratif du temps pouvait y ajouter de dramatique et de piquant; mais do plus chaque histoire a pi'is l'accent et lo four de l'époque. C'est une loi dominant presque toutes les })roduc- tions du moyen Ag"e que chaque écrivain perçoive ce qu'il tire de la tradition à travers le prisme tronq)eur de ses croyances, de ses pensées et de ses hahitudes. Incapahle de transporter son imag-ination dans le temps et l'espace, de replacer hommes et choses dans leur véritahle milieu et de les peindre sous leur aspect réel, il s'assimile tout, modèle tout sur ce qu'il voit et connaît, enserre et étoufTe tout dans le cercle étroit de ses senti- ments et l'horizon horné de sa vie. Cette esthétique enfantine et à courte vue, qui nous fait raison de la médiocrité de tant d'œuvres dans les premiers siècles de notre littérature, a fait par contre la fortune du Roman de Renard ; c'est à elle qu'il doit son oripnalité. Rien d'ahord ne se prêtait davanta§:e à des métamorphoses que les fahles et les contes d'animaux; rien n'était plus malléable que ces histoires aux contours fuyants, aux formes indécises, auxquelles plusieurs siècles d'existence n'avaient jamais pu assurer la stabilité ; la marque des inven- teurs y était trop peu imprimée pour que des écrivains n'y pussent enfin mettre leur marque personnelle. D'autre part, en groupant ainsi sous une idée commune les mille incidents de la guerre du i-enard contre les autres animaux de façon à former uno action à la fois une et variée, en donnant en outn» aux héi'os lie cette action des noms humains, nos poètes, incon- sciemment sans doute d'abord, mais fatalement, ont été amenés à rapprocher de plus en plus cette geste d'un nouveau genre, des gestes (jiii étaicnl chantées autour d'eux. Peu à peu, par des degrés insensibles, les bêtes qui, à l'origine, représentaient nos faiblesses, nos passions, nos vices, et dont les actes, conformes à l'obscrviition, n'étaient (ju'une paiYidie à jteine transparente des actes des lioMinies, sont devenus des licdumcs; les mobiles purement matériels (|iii les f.iis.iient .iizir ont c<''(l('' la [dace à des mobiles moraux ; leur e\l(''iieur est iiiènie dexcMU à la longue
LES ROMANS DU RENARD 2i
identique au nôtre : la comédie animale s'est laissé pénétrer de proche en proche et absorher enfin tout entière par la comédie humaine. Bref, à côté de l'épopée héroïque, grandiose, toute nourrie d'admiration pour le courage et la vertu, de mépris pour les félons, s'est peu à peu dressée sa caricature, une épopée bur- lesque, célébrant la ruse sous toutes ses faces, contemptrice de toutes les lois et de toutes les conventions, foulant aux pieds ce qui est beau et noble, l'épopée de l'ancêtre de Panurge et de Figaro. L'anthropomorphisme, voilà donc ce qui particularise le Roman de Renard en regard des fables et des contes qui en ont fourni le fond. Lui seul nous explique la création de cette épopée et son immense développement; lui seul nous donne la cause de sa grandeur et de sa décadence. C'est que de discret et de timide, d'inconscient, on peut dire, qu'il fut d'abord, il devint bien vite audacieux, et à la lin impudent, sans frein. Une fois sur la pente, nos poètes ne surent point s'arrêter. C'était, en effet, une pente glissante; c'est l'écueil du genre que cette limite presque insaisissable entre la vérité et la fantaisie. Où commence le travestissement? Quand doit-il s'arrêter? Rien n'est plus difficile à observer, sinon à définir, que ce juste équi- libre? D'ailleurs, combien de fables même et de contes nous choquent par certains traits qui vont au delà de toute vraisem- blance ! Le langage donné aux bêtes est la principale source de ces excès. Et encore, dans les fables et les contes, la parole leur est seulement prêtée. Dans le Roman de Renard, elle est tout entière à eux; ils s'en servent pour leur propre compte. Si l'on joint à cette cause extérieure d'autres causes plus intimes, la réunion des animaux en société, leur groupement autour d'un roi, l'association de compérage du goupil et du loup, les rap- ports adultères entre le goupil et la louve, on conçoit facilement que, par une évolution nécessaire et fatale, Renard, Isengrin, Brun, Noble, Chantecler et autres soient de }dus en jdus devenus des prête-noms, aient fini par cacher derrière eux un person- nage, aient parlé et agi comme des hommes, et même comme des hommes du moyen âge; que chaque branche d'histoire plaisante d'animaux ait abouti à un fabliau, et de fabliau soit devenue une satire, et tout cela successivement dans le cadre invariable, immuable de la même épopée.
2'Si LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Nous no possédons pas à Télal intact los hi-anclics do la pro- inière période du cycle. Ce qui nous ost parvenu du Roman de lienard se compose de reproductions moins naïves et plus jtro- lixes des récits antiques. Mais il nous est possildc de i-econsti- tuer en partie ceux-ci grâce à deux poèmes, l'un latin, l'autre allemand, ant«'rieurs à notre collection et qui sont certainement sortis des contes fi-ançais.
L'Isengrinus et le Reinhart Fuchs. — Le poème latin, VIsent/r/Hus, fut composé au milieu du xn" siècle par maître Nivard de Gand. Dans un cadre clérical et satirique, l'auteur a enchâssé des histoires d'animaux (pi'il avait la j)lupart emprun- tées à des poètes français. Il s'en est servi sans doute dans un dessein particulier : le protagoniste du drame est, en efl'et, le loup; le r(Miai'd n"aj»paraît (ju'au second plan; sous le mas(|ue 'd'Isengrinus, ]\ivard a voulu tourner en ridicule les mœurs éhontées des moines et des ahhés, faire entendre d'amères revendications contre Bernard de ('lairvaux, le pape Eug:ène III et Roger de Sicile. Aussi chaque épisode est-il encomhré d'un amas de sentences, d'un luxe débordant d'interminables dia- log'ues qui l'enserrent et l'étouffent comme dans une cang-ue épaisse. Mais si l'on brise cette enveloppe, si l'on met le conte à nu, celui-ci apparaît naïf et sans prétention, amusant même et tel que nous le trouvons dans les branches les plus ing:énues du Roman de Renard.
Nous saisissons beaucouj» plus sur le vif, la manière des anciens trouvères dans le poème allemand, le Reinhart Fuchs, écrit vers 1180 pai- l'Alsacien Henri le Glichezare. Ici, en effet, l'auteur n'a pas adapté les contes à une fin particulièi'e et étran- j^ère au récit lui-même; il s'est contenté, et dans un style sou- vent charmant, (b' tra(biirc aussi ticb'demenl (pie possible les histoires françaises du goupil; ce n'est que très rarement (ju'il a pris des libertés avec le texte. Il a même eu le mérite, rare pour un inh'r|>rétateur de cette épotpie, de former un tout harmo- nieux de cfs liistoircs «pii lui a\ai('nf (''l<'' sniTinciil liausniises en grande partie indépendantes b's unes (b's autres; il a su les grouper artistement, ménagreaut l"iiil(''iè!, el coiidiiisaul le lec- teur de sur|trise en surprise.
Voici ces bisloires telles à peu près (pTelles ('taieut coutt-es du
LES IIOMANS DU RENARD 23
tomps (lu Glichezarc. ('.cttc coarto et rapide analyse doniiera une idée de la nature et de Tensemble du cycle déjà |»res(|ue coniplcl au milieu du xn" siècle.
C'est (Talxjrd le dél)at entre Renard et quatre aniiuaiix jdiis faibles que lui. II sru |ii(Mid successivement au c<)(| CliMiiteclei-. à la niésaniic, au corbeau Tiécelin et au (diat Tibert, et cbaque fois sa ruse écboue piteusement.
(^bantecler commence par être ilu[)e : malgré ravertissement d'un songe, malgré les sages avis de sa femme Pinte, il prête l'oreille à Renard (jui arrive à le persuader de cbanter les yeux fermés comme son père Chanteclin ; il est saisi et em[iorté au moment oi:i il jetait une note éclatante. Mais comnu', l'alarme <lonnée, des paysans poursuivaient le ravisseur, Ghantecler lui conseille de répondre à leurs injui-es; Renard desserre hi gueule, et le coq s'envole à tire-daile. — Ainsi dé(^u par un « petit cocbet » de ferme, comme il le dit, il va se faire berner [lar une mésange. Celle-ci, ])erchée sur un arbre, accepte sour- noisement de venir domier un baiser de paix à son ennemi <]ui sera étendu sur le dos, les yeux fermés. Elle prend « plein son poing » de la mousse et des feuilles, descend de branche en branche, et les introduit prestement dans la gueule du goupil au moment où celui-ci croit la happer. — Tiécelin le corbeau est, comme Chantecler, une première fois dupe de Renard. En se haussant pour lui montrer sa belle voix, il écarte ses pattes l'une de l'autre, et le fromage qu'elles tenaient enserré tombe à terre. Mais Renard veut avoir aussi le corbeau. Il prétexte une blessure qui l'empêche de se traîner et prie Tiécelin de venir ôter de près de lui ce fromage dont l'odeur l'incommode. Tiécelin descend, et ce n'est qu'à grand'peine qu'il échappe à la iirifïé du rusé. — Enfin Renard rencontre Tibert dont il flatte l'agilité, espérant le faire prendre à une trappe de sa connais- sance; mais, après plusieurs épreuves de course et de saut, c est lui ([ui est pris au [>iège, et il en sort avec une patte meurtrie, heureux de ne pas avoir laissé sa peau aux mains d'un paysan.
Là finissent les mésaventures de notre héros : il a payé sa dette aux petits, aux humbles. Ce ne sont plus maintenant que victoires remjiortées sur la violence et la force. Alors entre en scène son implacable ennemi, le loup Isengrin ; alors commence
24 LES FABLKS ET LE ROMAN DU RENARD
nilic 1rs (l(Mi\ .iiiim.iiix (•('ll(> iiitciiniiiahlc « iioisc » doiil les |>(''iiitt''li('s, (r.ilidr*! i:i(»|cs(ju<'S ti C()mi(|U('s, (Icvicniiciit à la lin presque trajiiques.
L'acc(»rd règne tout (rahord entre les deux animaux : ils vivent en associés, en coni|ières. Tsengrin , quand il va à la chasse, confie sa femme à Henard qui s'empresse de lui faire sa cour. Mais l'ininiiti»'' ne larde pas à éclater. Un jour, jtour satisfaire la faim enragée d'Isengrin, Renard, contrefaisant l'estropié, attire à sa poursuite un paysan; celui-ci, afin de courir plus vite, a jeté à terre un gros quartier de porc qu'il avait sur l'épaule. Isengrin survient aussitôt, s'empare de ce « bacon », et quand Renard arrive pour réclamer sa part, le g'iouton a déjà tout dévoré et lui ofl're ironiquement la hart. Une occasion s'oflre aussitôt à Renard de se veng'er. Isengrin, hourré de lard, a soif; il l'emmène dans un cellier, et là le loup s'enivre si bien (juil chante à tue-tète, attire par ses cris les paysans et est roué de coups.
Renard se sépare de son compère et décidi^ Bernard làne et Belin le mouton, mécontents de leur sort, à chercher fortune avec lui. Ils ne vont pas loin. Ils s'étaient installés, pour y passer la nuit, dans la maison du loup qui était absent. Celui-ci, voulant rentrer chez lui, est mis en piteux état par les trois voyagein\s qui se sauvent. Mais Hersent les atteint avec une tron|»e vengeresse de loups; les fugitifs grimpent sur un arbre; Bernard et Belin ne peuvent rester longtemps accrocliés aux branches, se laissent tomber, et écrasent dans leur chute <pud- ques-uns de leurs ennemis; les autres s'enfuient épouvantés. Bernard et Belin rejilreiil chez eux, di'gonlés des voyages. Renard, lui aussi, redoutant la vengeance d'iscnigrin, ilonl le ressentiment n'a fait (|ue croître depuis (|u il le soupçonne d être l'amant de sa femme, se retire et s'enferme dans son château de Man|iei'lnis.
Lri j'iiir (|iril laisail rôtii- d(>s angnilles, Isengrin cpii |iassail par là, atlamé, lui demande à manger. Renard lui |»romet du poisson en aitondanee et le conduit, à la tombée de la tniit, à nn vivier. 11 Ini fait croire (piil n a (pi'à |dong(M' sa (|uene dans reaii; les poissons \iendront s"\ prendif. (!(»nime on t'Iail ("n liivei', l'eau g''è|e, la ipieiie es! liienl(M prisonnière. A I aube.
LES ROMANS DU RENARD 25
Lsoiiiiriii, offravi' |>ar 1 ari'ivéo dt^ cliasseur.s ol de cliiciis, rompt sa queue dans les eiïbrts qu'il fait pour se sauver. Uiie autre fois, Renard le persuade de descendre dans un puits où lui- jnèiue était d(\seendu jtar imprudence, lui assurant qu'il y trou- vera le Paradis terrestre avec toutes ses délices; et quand le seau qui entraîne^ au fond \o pauvre^ imbécile fait remonter celui où était assis Renard, celui-ci lui dit plaisamment : « Telle est la coutume : quand l'un s'en va, l'autre vient; moi, je vais en paradis, toi tu vas en (Mifer. » Isenjirin reste toute la nuit dans l'eau ]»our en être retiré le matin et liatlu à tour de bras.
Outi'é do colère oi toujours torturé par la pensée de son déshonneur conjugal, il se résout à en appeler au jugement des autres animaux. Il est convenu que, dans un plaid, Renard jurera publiquement son innocence sur la mâchoire d'un chien , soi- disant mort. Mais il est averti par son cousin le blaireau Grim- bert ({u'Isengrin s'est entendu avec ses amis pour lui faire un mauvais parti et que le chien est vivant. Il se sauve. Isengrin et Hersent s'élancent à sa poursuite. Habilement il attire la louve dans son repaire où elle veut pénétrer après lui; mais, trop g^rosse, elle est arrêtée à l'entrée, ne peut plus ni avancer ni reculer, et Renard qui est sorti par une autre porte l'outrage sous les yeux mêmes de son mari.
Nous arrivons au dénouement de cette g-uerre. Le lion, le roi Noble, est tombé malade, et il a convoqué une assemblée plé- nière de ses sujets, espérant que l'un d'eux le g-uérirait de ses souffrances. Toute la cour est réunie ; chacun est présent, sauf Renard. Iseng^rin en profite pour l'accuser et réclamer justice des injures qu'il a reçues. Un débat s'ouvre : les uns sont pour Renard, les autres pour Iseng:rin et demandent à grands cris la mise en accusation du coupable. Noble leur résiste, ne pen- sant point le cas pendable; il va même mettre fin à la dispute, quand arrive Chantecler le coq, suivi des poules Pinte, Noire, Blanche et Roussette portant sur une civière le cadavre d'une des leurs, dame Coupée, que vient d'étrang-ler Renard. Chan- tecler se jette aux pieds du roi et, éploré, raconte le mas- sacre que le cruel a fait de presque toute sa nombreuse famille. Noble, à ce récit, trépigne de rage et déclare que , suivant l'usage, le coupable sera cité trois fois. L'ours Brun est le pre-
26 LES FABLES ET LE ROMAN UU RENARU
inicr aiiiltassadeui- drjiùché vi'i'.s Maupcrtiiis. Renard le i(MiV()io |t(Mi a|>i'ès à la «(mr lo nuisoau ot les pattes ensaiiiilantés : il lui a fail acci-oii-e (|iiil lidiiNcraif du miel dans un chêne f(Midu, vl des (jue Brun y a eu fouiré ses pattes et son nuiseau, il a retiré les coins. Brun prisonnier et assailli ]»ar une nuée de ])aysans n'a échappé qu'en laissant une partie de sa peau. Le second ambassadeur, 'riherl le Clial, n'est i^uère plus heureux. Renard le fait prendre à un lacet dans la maison d'un prêtre où, disait- il, il y avait abondance de souris, lilnlin ce n'est que sur les instances de son cousin Grimbert <pie RcMiard se décide à com- paraître à la cour. En roule, il lui fait la confession de ses fautes, comme pour se préparer à la nioil (pii l'atlend; mais il n'est pas en peine de se discul|»<'r auprès du roi de sa lon|.iue absence. S'il a tant tardé à Aenir, lui dit-il, c'est qu'il a voyai^é par toute l'Europe à la recherche d'un remède pour la maladie <le son seigneur; ce remède, il l'a trouvé : c'est la peau du loup fraîchement tué dont Noble devra s'envelop[tei-, celle de Tibert dont il s'entourera les pieds, une courroie de la peau du cerf dont il se fera une ceinture. Noble suit ponctuellement cette ordonnance; il est uuéri, et Renard, veni^é de ses accusateurs et de ses ennemis, triomphe à tout jamais.
Imairinons éparses ou formant (juatre ou cin(| })etits poèmes indépendants ces histoires (\uq l'Alsacien Henri le Glicbezare a si heui'eus(Miient ijrrouj)ées, joii;nons-y quelques épisodes, les uns recueillis par Nivard dans ['tseui^rinus, les autres dont l'existence antéri(>ure se laisse supposer par certaines allusions éparses dans les branches, nous aurons à peu près complète l'épopée primitive du p:ouj)il en France.
Elle était, on le voit, naïve et iiaie, et les chanteurs qui la portaient de ville en ville avaient bien raison de l'appcder « un(> risée, un i^abet, une bourde ». Ils en contaient les mille inci- dents poiM' l'unicpie plaisir de conter, |»our s'amuser eux-mêmes et amuser les autres, et C(da avec une absence de prétention littéraii'e et de viu's morales i|iii doinu' à leurs ri'cits une fraîcheur inc(»nqiarable. Ouils aient nouIu a\ant tout (''i^ayer leurs auditeurs, c(da ne ress(U'l pas inii(|uenu'iit de leur narra- lion rlle-mème dont clhupie Ncrs respire ium- Ikumm' humeur fi'anche et i^aillarde, et aussi de leins a vei'lissemeuts au public
LES ROMANS DU RENARD 27
<jui, <liseiit-ils, ik^ doit, (mi Ifs entondani, avoir cun' do sermon ni de « corps saint, ouïr la vie » ; nous avons <l'aiitj"es ténioi- «■naeres non moins sii;niiîcatifs du succès étourdissant de leur verve comique dans le mépris (piaffectaient certains graves écrivains de l'époqur- j>()ur le Roman de Renard, dans leurs continuelles lamentations sur la concurrence désastreuse qu'il faisait aux ouvrages de morale et de piété. Gautier d(^ Coinci, <^ntre autres, ne tarit [)as en plaintes contre ceux <pii préfèrent ù des édifiantes histoires, comme ses Miracles de la Vierge, les histoires sottes ou scandaleuses de Renard, de Tardif le limaçon, d'Isengrin et de sa f(>mme.
Qualités de style des premières branches. — Cette réputation universelle n'am-ait-elie pas été justifiée par le comique puissant (jui animait leur œuvre tout entière que nos poètes l'auraient méi'itée par le charme et la gentillesse de leur style. Avant l{al)elais et avant La Fontaine, et plus que tels ou tels de leurs contemporains, ils ont trouvé l'art de conter, cet art d'autant |)lus difficile qu'il doit être naturel. Certaines de leurs hranches sont d'inimitahles modèles de narrations souples et alertes, de dialogues vifs et animés où les paroles se croisent avec une netteté et une précision impec- cables, de descriptions sobres et d'un relief saisissant. Nul mieux qu'eux n'a vu les animaux, n'a saisi leurs mouvements et leurs gestes. C'est tantôt b^ chat ïibei't qui
de sa coe se vet joant
Et entor lui granz saus faisant '.
C'est Isengrin qui, passant près du manoir de Renart, et sen- tant une délicieuse odeur d'anguilles en train de rôtir,
Du nez commcnra a Ironchier Et ses guernons a delechier *.
Il rôde autour de la maison, cherche comment il pourra avoir sa part à ce festin :
Acroupiz s'est sus une souclie, De baailler li deut la bouche. Court et recourt, gard et regarde ^.
1. De sa queue va se jouant — et autour de lui grands sauts faisant.
2. Du nez commemja à renâcler — et à lécher ses moustaches.
3. S'est accrou|ii sur une souche, — de bayer la bouche lui fait mal. — 11 court, recourt, observe, puis observe.
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LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
Et ([uaiid HiMiard lui a jrlr, jxuir aiguiser davantage son appétit, iiii lioiiron (raiiguillc, nous voyons \o malheureux affamé qui en « fremist et tramlile ». ('/est cncoïc Chantecler qui dort au soleil perché prés dun toit.
L'un ueii ouvert cL l'auU^e clos. L'un pié crampi et l'autre droit \
ou qui s'avance fièrement devant ses poules « tendant le col ». C'est encore Renai'd qui, cherduint à se faufiler dans la hasse- cour.
Acroupiz s'est emmi la voie, Molt se defi'ipe. molt coloie;
ou qui, pendant qu'Isengrin ])éche dans le vivier avec sa queue,
S'est lez un buisson lichiez,
Si mist son groing entre ses j)iez^.
Que la fable du renard (^t du corheau nous semble pale, inco- lore dans Phèdre et môme dans La Fontaine quand on la met en reg'ard de ce récit si vivant, si dramatique! Renard aperçoit le corbeau sur l'arbre,
Le bon formache entre ses piez. Priveement l'en apela : « Por les seins Deu, que voi ge la? Estes vos ce, sire conpere? Bien ait liui l'ame vostre père, Dant Rohart, qui si sot chanter! Meinte fois l'en oï vanter Qu'il en avoit le pris en France. Vos nieïsme en vostre enfance Vos en solicez molt pcncr. Saves vos mes point orguener? Chantes moi une rotruenge. » Tiecclin entent la losenge.
Euvre le bec, si jeté un bret.
Et dist Renars : « Ce lu bien fet.
Mielz chantez que ne solieez.
Encore se vos voliees,
Irieez plus haut une jointe. »
Cil qui se fet de chanter coinlc,
Comence derechef a brere.
« De.v, dist Renarz, con ore csclaire,
Con or espurge vostre vois!
Se vos vos gardeez de nois,
Au miels du seclc chanlisois.
Cantes encor la tierce fois! «
Cil cric a hautime aleinc •'',
1. Un œil ouvert et l'autre clos. — un pied recourbe et l'autre droit.
•2. Il s'est necroupi au milieu du cliemiti, — il s'.ipite el se démène. — Il s'est près d'un buisson plaeé, — et il mil son f;roin entre ses pieds.
'.l. Le bon fromage entre ses i)icds. — l'rivément il l'appela : — » Par les saints de Dieu, que vois-je là? —Est-ce vous, sire compère! — Bénie soit aujourd'hui l'àme de votre père, — Sire lloharl, ipà sut si bien chanter! — Mainte fois je l'entendis vanter — il'en avoir le prix en France. — Vous-même, en votre enfance, — vous aviez coutume de vous y exercer. — Ne savez-vous plus vous servir île votre voix? — Clianlez-moi une roirnenge. •' — Tiéeelin entend la
LES ROMANS DU RENARD 29
et, dans reffort qu'il fait, il desserre une de ses pattes, et le fromage tombe devant Renard.
Presque tout serait à citer, presque tout est à admirer dans ces branches qu'a traduites le poète allemand et dont, grâce à lui, nous pouvons reconstituer en grande partie la f(jrme simple et gracieuse. C'est partout la même gaîté, le même naturel, la même vérité d'observation.
Branche du Jugement de Renard. — Dans les branches de la seconde période, on ne constate pas moins d'entrain et de verve, mais la naïveté et la vraisemblance disparaissent de plus en plus. L'anthropomorphisme entre de plain-pied dans le Roman; il s'y sent désormais les coudées franches; il vient d'ailleurs à l'aide de poètes qui, n'ayant presijue |)lus rien à exploiter après leurs devanciers, ne trouvent d'autre moyen, pour renouveler leurs récits , que de leur donner la forme d'une parodie de la société humaine. Mais quelle inégalité de mérite entre ces nouveaux ouvriers! Si certains ont su con- server aux vieilles histoires, sous ce nouveau vêtement, leur air aimable et bon enfant, combien ont eu la main lourde! Combien, par leur manque de mesure et de goût, ont tout déformé, tout enlaidi! Que penser de ces scènes grotesques du chat qui renverse un prêtre de son cheval et s'enfuit sur cette monture avec un missel sous le bras; de Renard et du loup qui se font passer pour « marchands d'Angleterre » et tro- quent à un prêtre des vêtements contre un oison ; de Renard qui en mordant un fermier au pied en fait son humble serviteur et le force à lui accorder tout ce qu'il désire, ou qui roue de coups de bâton un vilain et le menace de le dénoncer au comte pour délit de chasse ! Il y a certes beaucoup à critiquer dans ces nou- veautés ; bien des fragments de branches ou même des branches entières sont à peine lisibles, tant elles sont d'une désespérante platitude ou d'une écœurante grossièreté ! Il y a heureusement autant, sinon plus, à louer. En transportant les bêtes dans le
louange, — ouvre le bec, et jette un son. — Et Renard dit : ■< C'est bien. — Vous chantez mieux que vous ne faisiez. — Encore si vous le vouliez, — vous iriez un ton plus haut. » — L'autre, qui se croit habile chanteur, — commence de nouveau à crier : ■■ Dieu, dit Renard, comme elle devient claire, — comme elle est pure votre voix! — Si vous vous absteniez de noix, — au mieux du monde vous chanteriez. — Chantez une troisième fois! « — Celui-ci chante à pleine haleine.
30 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
monde des hoiiiines, il n'était |iossil)lo de ronserver de l'iiilrivt à l'épopée aiiiinalc (juc si 1 on laissait aux [M'isonnam's ([uelque chose de lenr caractère primitif et traditionnel, et si, d'autre part, les situations ofi ils devaient se Irouvei- n'étaient que le dév«do|)pement <M>nii(|U(' on satiii(|n(' des anciennes données. En un nud, il fallait ([iril ny cnt |H)iid solulion de continuité entre lliistoire de Renard [tarente des l'aides et des contes d'ani- maux et l'histoire de KenanI comédie humaine; le lecteur devait être transporté sans secousse dans cet autre inonde plus fantai- siste encore que le précédent et ne point s'y trouver dépaysé. C'est ce ([n'ont com[)ris quelques ])Oètes, et en ])articnlier les auteurs de la hi'anche de Renard teinturier et jouiileur et de celle du Jugement de Renanl. Ces morceaux sont caractéristiques pour apprécier cette seconde phase de l'évolution de l'épopéj-^ animale.
Le premier est un véritahie fahliau, une grosse farce hom*- geoise : on pourrait remplacer les animaux par des hommes et la marche de l'action n'en serait pas amoindrie, l'intrigue nu)ins claire. Nous y voyons Renard tonihei' dans la cuve d'un teinturier, en sortir tout jaune, (d, ainsi déguisé, méconnais- sahle, se faire passer auprès d Tsengrin, auqu(d il s'adresse dans un haragouin comique, pour un certain (ialopin, jongleur des plus hahiles. Ils vont tous deux voler une vielle chez un paysan. Isengrin sort de cette aventure anVeusement mutilé. Suivent alors une scène d'alcôve entre le loujt <d sa femme, le retour imprévu au logis de Renard qui surjuend sa femme Hermeiine convolant en secondes noces avec son cousin le hlaireau Poucet, la céléhration du mariage <''gay('' |iar les (dianis du jongleur que personne n'a reconnu, la pré[>aration du lit <le ré[)ousée par Hersent, le pèlerinage de Poucet, accompagné de Renard, sur la tomhe de dame Cou|»ée (|ui n'est (|u'un piège où il reste prisonnier, rex[)ulsion du toi! conjugal d'IIermeline, une dis|iute ('•(diev(dé'e entre elle et Hersent (|ui se re|iro(dienl leurs ailultères et se hattent, leur réconciliation, (euvi-(> d un saint hoinnie (pii décide H(M'sent à rejoindre Isengrin et ramène llernudine à Renard. Ce taldeau, dans sou enseiulde, est à cou|i sur (triginal. (d l'auteur est sorti de la \(iie Iracc-e |iar ses de\anciei's. Pour- tant, connue le cadre dans le(|U(d s"at:ileul les personnages est
LES ROMANS DU RENARD 3t
celui des plus vieux et [)lus naïfs récits, comme les attitudes des t^cteurs sont les mêmes que nous étions lialutués à voir à Renard, Isenurin, Hersent, Hermeline, comme seule l'expres- sion de leurs sentiments a varié, nous acceptons, sans en èti'e clio([ués, sans protester, ces innovations, et nous les subissons d'autant plus volontiers que l'auteui" les a enveloppées d'une jï-aîté communicative qui nous prend tout entiers, empoche toute réflexion et dérobe la vue de quelques im[iei'l"ections et de ([iielques taches.
De tels défauts ne seraient môme pas à signaler dans la branche du Jug^ement. Elle est en effet un des spécimens les jdus pai'faits <le la littérature du moyen âge, un chef-d'œuvre de comédie ironique et malicieuse. C'est l'épisode de Renard médecin transformé. A cette fable antique, remaniée durant plu- sieiH's siècles par les clercs, enrichie sans cesse de nouveaux traits, avant pris enfin, une fois entrée dans le cycle, les propor- tions d'uno véritable tragi-comédie, les trouvères ont emprunté les lignes principales : réunion des barons autour du roi, absence coupable du renard, réquisitoires de ses ennemis, plaidoyers en sa faveur, rentrée de l'absent à la cour. Mais ces traits anciens ont été d'une main habile fondus dans un ensemble nouveau; la vieille histoire, restée jusqu'alors toujours gréco-orientale malgré ses multiples métamorphoses, s'est revêtue peu à peu de teintes inconnues, sorties de la riche palette de peintres originaux. Nos poètes, cette fois, })lus créateurs qu'imitateurs ont tiré de ce groupe d'éléments exotiques quelque chose d'éminemment médiéval par les idées et de tout à fait français par la verve endiablée. L'action ne se passe plus en efl'et devant un roi mori- bond qui réclame de ses sujets un remède pour mettre fin à ses douleurs, mais devant un souverain qui a à décider entre deux de ses plus puissants vassaux : le lit d'ag-onie est devenu un lit de justice. La solennité de cette assemblée n'en est que plus comique. Quel brave homme de monarque que ce Noble! Son âme est faite de bonté et de scepticisme. Le récit que lui retrace [sengrrin de sa mésaventure conjugale amène le sourire sur ses lèvres. Qui n'est pas exposé à pareille infortune? lui répond-il en guise de consolation. Comtes et rois n'échappent gruère à cette destinée commune. Jamais on n'a fait tant de bruit pour si petit dom-
32 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
maii'c.II ('•(■()ut(' toutefois d iiiie oi'cille patiente le long- débat qui s'agite entre ses barons; après maint discours, l'assemblée prie le roi d(^ mander Renard pour le jug-er et de le faire amener de vive force, s'il ne se rend pas <le lui-même à la convocation. Noble s'y refuse. Renard ne lui |>araissaiit guère coupable. Hersent, dans le cours (b' la discussion, avait protesté de son imiocence et s'était olTerte, pour la [trouver, d'être soumise à l'épreuve judiciaire. Noble ]>ropose à Isengrin d'accejder cette épreuve; mais celui-ci a peur (pie b; résultat ne tourne à sa con- fusion, nei-ende son désbonneur plus éclatant; il préfère dévorer sa bonté en silence et attendre une occasion de se veng:er de son ennemi. « N'y compte pas, dit le roi; Renard sera toujours plus fort (pie toi, et d'ailleurs j'exige que la paix jurée soit observée par tous; mallieur à qui Teufreindra ! »
Le silence se rétablit donc, et Isengrin, confus de son échec, s'assied tristement la queue entre les jambes. Renard paraît hors de ])éril, assuré à tout jamais de la l)ienveillance du roi, (piand la scène change tout à coup. On voit s'avancer un funèbre cortèg-e : Chantecler et ses poules Pinte, Noire, Blanche et Roussette portent sur une civière le cadavre d'une «les leurs que vient d'étrangler Renard. Dans un langage ému, Pinte retrace à la cour la série des massacres dont sa famille a été la victime : des cinq frères qu'elle a eus de son j)ère, des cin«{ su'urs qu'elle a eues de sa luère, aucun n'a échappé au ravisseur; }>uis se tournant vers la civière :
Et vos qui la gisez en bieie. Ma douce suer, m'amie cliiere, Com vous estiez tendre et crasse ! Que fera votre suer, la lasse. Qui a grant dolor vos regarde? Renars, la ninle flame t'ardc! '
Cette péroraison termiu<''e, Pinte tombe sur le sol évanoui(» ainsi que ses compagnes. On s'em|»resse autour d'elles; on leur jette <le l'eau au visage |)our les faire revenir à elles, pendant (jiie ('baulecler se |ir(''ci|>ile aux pieds du roi et les
1. VA vous qui fîiscz I;ï l'ii l)ière, — ma douce suMir. ma clièrc amie, — comiiii' vous élie/ It-ndrc cl forasse! — Que dcvicnflra volii' sdMir, l'iiifortuui'e, — (|iii avec graiidr ilnuli'iii- vous icj^'ai-dç? — lîrnai'd, (|iu' la fniidiT Ir bi-ùli' !
LES ROMANS DU RENARD 33
arrose de ses pleurs. Noble, le pacifique Noble, que tout à l'heure rien n'avait pu exciter contre Renard, est ]»ris d'une immense pitié à laquelle succède une violente colère; il fait peur à voir et à entendre :
Un sopir a l'ail de parfont; (Jiie il en ot dous jors les fièvres.
Ne s'en tenistpor tôt le mont : Tote la cort fremist ensemble.
Par mautalent drecc la teste. Li plus hardis de paor tremble.
One n'i ot si hardie beste, Par mautalent sa coe drece :
Ors ne senglers, qui paor n'ait Si se débat par tel destrece
Quant lor sire sospire et brait. Que tôt en sone la maison '. Tel paor ot Coars li lièvres,
Il jure de tirer justice de Thomicide Renard. Mais aupara- vant, il faut rendre les derniers devoirs à l'infortunée Coupée. La cour recueillie récite les prières des défunts autour du cadavre qui est enfermé dans un beau cercueil de |)lomb et enseveli sous un arbre; sur la tombe est placé un marbre portant une inscription touchante. Le moment est enfin venu de punir Renard. Brun, puis Tibert sont dépêchés auprès de lui. La vue de ces deux ambassadeurs qui reviennent de leur mission couverts de sang porte à son comble l'indig-nation de Noble; il est plus que jamais décidé à en finir avec ce scé- lérat. Aussi quand Renard, décidé par les pressantes sollici- tations de Griml)ert, fait enfin sa rentrée à la cour, il a beau se défendre, accumuler mensonges sur mensonges; toute son habileté oratoire échoue devant l'inflexible volonté du roi. La potence est donc dressée. Voilà Renard en grand péril! Chacun l'abreuve d'injures, jusqu'au singe qui vient lui faire la moue. Il se sent perdu. Il essaie pourtant d'une dernière ressource. D'un air contrit, il déclare à Noble qu'il se repent de ses fautes et le supplie de le laisser aller outre mer, implorer le pardon de Dieu. Le bon Noble se laisse attendrir. Renard quitte la cour humblement, habillé en pèlerin, avec l'écharpe et le bourdon.
Aucune parodie des mœurs du temps, des usages féodaux, de
1. Un soupir a fait très profond; — il n'eût pu s'en retenir pour rien au monde. — Par colère il dresse la tète. — Jamais il n'y eut bête si hardie, — ours ni sanglier qui peur n'ait — quand leur sire soupire et crie. — Telle peur eut Couart le lièvre, — qu'il en eut deux jours les fièvres. — Toute la cour frémit ensemble. — Le plus hardi de peur tremble. — Par colère, il dresse sa queue. — Il s'en bat avec telle force, — que toute la maison en résonne.
Histoire de la langue. H. "
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ces plaids solennels et lerrihles à l'issue ilosfuicls un chevalier condamné sauvait sa tète en parlaul pour la Terre Sainte ne dépasse celle-ci en mordant, en tinesse. Ajoutons toutefois que cette j)aro(lie n'a pas été créée de toutes pièces. Xf»us en retrou- vons le iterme dans un petit j)oème fraucct-véuilien, Rainardo e Lesengrino, (jui, bien que la rédaction en soit du xiy'^ siècle, remonte certainement à un orig^inal français très ancien. On y voit, en efYet. le loup demander dans un plaid vengeance de Renard, et là le roi, moins sceptique que Noble, juger cet adultère digne d'un châtiment; on y voit aussi Chantecler se plaindre des mauvais traitements exercés sur ses poules et sur lui-même par Renard, mais sans cette jolie mise en scène de la branche du Jugement. C'est donc par une série d'essais, de tâtonnements que nos poètes sont arrivés à cette expression presque parfaite , qui fait vraiment honneur à l'art de nos ancêtres.
Outre ce mérite intrinsèque, la branche du Jugement en a eu un autre non moins grand, celui d'avoir fait et de faire encore la popularité du Roman de Renard hors de France. C'est elle, en effet, qui forme la base du Reineke Fuchs, ce poème si répandu en Allemagne et dont Goethe a publié, au commencement de ce siècle, une charmante traduction. A peine cette branche avait- elle paru qu'un poète flamand, Willem, l'interprétait; à cette interprétation un continuateur ajouta le reste des aventures du cycle pour en former un complément, les unes présentées d'une façon dramatique, les autres ra})pelées au moyen d'allusions ou de dialogues. De la Flandre, cette nouvelle histoire de Renard passa dans les pays allemands où elle est toujours lue et goûtée, alors que, sur le sol gaulois, les poèmes (jui lui ont donné nais- sance sont tombés dans un injuste oubli.
Cotic même branche du Jugement a exercé en France, sur le cvcb' lui-même, une influence énornu', mais (jui ne fut rien moins (pie bienfaisante. C'est de son succès (pie dale l'ère de décadence du Roman de Renard. l>a plupart des branches, en effet, (pii furent comjiosées dans la suite ne sont (pie des repro- ductions de la scène qu'elle renferme; dans prescjue toutes, on voil re|)ai;nlre les accusations portées contre Henard. des ambas- sades (buil la dernière le décide à repai'aître à la (Hjur, son juge-
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iiKMil, sa condamnation. Et les imitateurs, voulant faire neuf, se battent, jioui- ainsi dire, les (laiirs poui- im jeunir le sujet et ne réussissent iiuère (|u'à être d'une lamentai)le médiocrité. Ce qui nous rebute en lisant leurs plates compositions, c'est non seu- lement que les animaux y ag-issent encore plus en hommes que dans les branches antérieures — ils montent à cheval, por- tent cuirasse, vont à la chasse faucon au poing, — mais c'est surtout que, sous ce masque, il ne se cache aucune intention comique ni aucun sens allégorique. Bien avisé serait celui qui voudrait découvrir une signification quelconque dans cette assi- milation complète du monde animal à la société du temps. Elle n'a sa raison d'être que dans l'épuisement complet de la matière, lequel, d'ailleurs, se reconnaît à un autre signe : Isengrin cesse •le plus en plus d'être l'antagoniste inévitable de Renard : il s'efface de plus en plus, éclipsé ici par le chien Roonel, là par le coq Chantecler; c'est contre eux qu'il a désormais à défendre sa vie. Les poètes sont aux aijois; ils cherchent, mais en Aain, à sauver l'histoire de Renard de l'indifférence d'un public déjà blasé.
Certains d'entre eux d'ailleurs, comme pressentant ce déclin, ou plutôt entraînés par un courant d'opinion déjà ancien, mais qui devint irrésistible au xm^ siècle, avaient changé l'esprit de l'épopée animale, l'avaient orienté dans une autre direction. En dehors de la fable et surtout du conte d'animaux, en Grèce et à Rome, le renard n'avait jamais cessé d'être regardé comme le symbole de la ruse et de la fourberie. L'Ancien Testament, de son côté, en fait souvent le représentant sensible de la per- fidie. Le christianisme développa amplement cette conception. La littérature cléricale du moyen âge abonde en manifesta- tions de cette idée d'après laquelle notre héros était le tvpe accompli de l'astuce sans conscience, sans scrupule, sans remords : « Vulpes haereticus, vel diabolus, vel peccator callidus », écrit saint Eucher au v'= siècle. Un autre, plus tard, nous montrera la Sagesse foulant aux pieds le démon figuré par un goupil tenant un coq dans sa gueule. C'est à la vérité le loup dont le caractère séduisit le jdus les imaginations dans les cloîtres et inspira le plus grand nombre de compositions. Nous connaissons l'Isengrinus de Nivard. Il faut citer à côté de ce
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gros itoôinc d aiiti'os œuvres ilc |)r<)[)<)rti()n.s [ilus nioiN^stos comme TEobasis, le Liiparius, le l*œnitentiarius où le loup, personnification de la luxure et (1(^ la iiloutouneric, a servi à napeller avec une violence inouïe les vices qui souillaicnl TK^lise et dont la vue remplissait de tristesse et d'inijuiôtudr certains esprits sa.ces et austères, l'ignorance, la paresse, la débauche des prêtres et des moines, la cupidité et la simonie du haut clergé. Le renard n'était pourtant point un simple com- parse dans cette lugubre mascarade : il y tenait le second rôle à côté du loup et souvent empi'untait les gestes et l'habit de son protagoniste. Ne le voit-on |tas dans l'Ecbasis chantant dévote- ment des psaimies sur- une montagne et faisant une humble con- fession de ses fautes à haute voix? Dans l'ancien Roman lui- même, Renard, sauvé de la mort grâce à l'intervention du prieui- de Grandmont, frère Bernard, entre dans un couvent et s'y montre d'abord fort scrupuleux observateur de la règle. Mais qu'on ne s'y trompe pas; l'intention ici n'est que comique. Tl n'en est point ainsi dans l'Ecbasis, non plus que <lans (juelques branches de la dernière heure. Dans celles-ci Renard cesse d'être un type amusant; ce n'est plus le malicieux qui trompe pour l'unicjue ])laisij" de tromper, qui se divertit des invstifications de ses victimes plutôt qu'il ne se réjouit du mal qu'il leur fait. Une ombre de tristesse se répand sur lui; il devient froidement cruel. C'est un cimemi dangereux, impi- toyable, qui tléti-it (^t p(>rd tout ro (pi'il approche :
De lui ne se piiet nus partir Jusqu'à tant qu'il l'ait fait honir : Une pièce puel il reignier, Mais après le fet trcsbuchier, Pendre as forche ou noicr en mer, Ardoir au feu ou essorber '.
Voilà les noires couleurs s(»us les(|U(dles un des derniers chanteurs du g(Mq»il nous |tr(''senle sou persomiage. Il l'ivalise de pessimisme avec les aiileiu-s de IMiysiologus et de Bestiaires «Mii, depuis lon::leinps, a\aienl associt'' l'idéi» du mal à la pré-
1. I)n lui mil ne |)('.iil Si' sr'p.u'nr - Jiisijii'ii c' iin'il l".iil l'ail lidiinir. — Quel(|uc Icmps il peut r('|,'iicr. -- Ill;li■^ cn^iiitc il le f.iil li'chiiclici-. pondre aux
fourches ou noyer eu mor, — iiniln- au l'fii ou avcugli-r.
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fseiice «le cet animal sur la terre; oncrcjii-ail entendre Guillaume de Normandie lorsque, après tant, d'autres, il décrit cette bète malfaisante qui « sait tant d'art mauvais », qui « le peuple mène à ruine », ce « maufé qui nous guerroie ». Une autre des der- nières branches nous conte qu'Adam et Eve, expulsés du paradis, avaient reçu de Dieu une verge dont ils devraient frapper la mer chacjue fois qu'ils voudraient créer un nouvel animal. Adam fait sortir des ilôts des bètes apprivoisées «d domestiques ; Eve n'en fait sortir que de sauvages, et, parmi elles, est le renard qui n'inspiri^ |)as à l'auteur de moins amèi-es rétlc^xions :
Icil gorpil nos senede Renart qui tant sot de mestrie : Tôt cil qui sont d'engin et d'art Sont mes tuit apelé Renart *.
11 fan! noter ce dernier vers. Alors en elTet apparaît et devient d'un usage constant le mot « renardie ». Les poètes ont reçu 4les mains des moines le fouet de la satire; ils osent exprimer en langue vulg^aire leurs plaintes, leurs revendications, et ce mot va leur servir pour désigner tous les vices, toutes les injus- tices, tous les abus. Laissant de côté le caractère du loup, trop épais et moins souple que celui du groupil, ils prennent ce dernier <léjà symbolisé pai' la litt(''rature cléricale et popularisé d'ailleurs par deux siècles d'apothéose pour en faire le type de tout ce qui les irrite et les blesse. Renard ne sera plus seulement le prêtre liypocrite vivant en concubinage, le moine débauché et rapace, le prélat simoniaque que représentait jadis le loup ; il sera aussi le jug-e prévaricateur, le seigneur insatiable, l'usurier sordide, le marchand improbe :
Il n'est au jour d'ui mestier Ne nule marcheandise Excepté le poullaillier Qui le Regnart n'aime et prise -.
Cl'est ainsi ({ue débute un joli petit poème du xui" siècle qui nous montre chacun voulant avoir sa part de la queue du renard.
I. Ce goupil nous signilie — Renard ([ui tant sut de tours : — tous ceux qui sont lie fraude et d'art — sont désormais tous appelés Renards.
■2. R n'est point aujourd'hui de métier, — il n'est point de négoce. — excepté le poulailler — qui n'aime et ne prise Renard.
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Ducs et [iriuccs la porteiit sur eux ; il n'est |)()inl de jeunes élé- gants qui ne l'aient « dessus leurs cheveux » et ne l;i |)réfèrent à 1.1 jibis M.mrlie liei'uiine; prélats, évèf|ues, althés, prêtres, moines, jacobins, cordeliers, héjïuins la cachent sous leur chape; orfèvres, émailleurs, chasuhliers, (h'apiers, corthuniieis s'en disputent les poils.
Renars est mors, Ren.irs est vis, ,
Renars est ors, Renars est vils Et Renars règne *,
sécrie encore Kuteheuf dans son lieuard le Bestournc (mal tourné), petite pièce satirique dont les allusions nous sont restées ohscures. C'est ce cri que semblent avoir enteii(hi les auteurs du Couronnement Renard, de Renard le Nouveau et de Renard le Contrefait. Ces trois poèmes sont le dévelop[)ement de cette nouvelle conception qui fait de Renard le maître du monde, le diable en personne qui affole chacun, sème jtartout le mal et Tinjustice, l'ennemi contre lequel tous doivent se liguer atin de le com])attre et (\(^ le terrasser.
Le Couronnement Renard. — Le Conronnemenl Renard a été composé en Flandre dans la seconde moitié du xni'' siècle. Le poète qui l'a écrit ne s'est point fait connaître à nous; on peut néanmoins fixer approximativement la date de la compo- sition de cette œuvre grâce au prologue et à l'épilogue où il est question d'un comte Guillaume dont on doit déplorer la perte. Il s'agit, selon toute vraisemblance, de Guillaume de Flandre, qui se croisa avec saint Louis en 1248 et mourut dans un tournoi à Trasaignies dans le Hainaut en 1251. C'est donc peu après i2')l que parut cette longue histoire, en plus de 1^000 vers, de Renard qui, sni- les conseils de sa femme, brigue la royauté et parvient à monter sur le trône. Le tout est une allégorie assez peu transpanMite. A en juger |>ar les vers, d'ailleiu's assez obscurs, du prologue el de l'épilogue, l'auleiu' seuible avoir voulu douiiei- une leccui aux princes trop Faibles, leur MUMiti'er comme il laiil se (b'-iier des mt''chanls.
1. R<'nanl est niurl. RiTianl csl vivant. -- lUMnr.l est Iiiiloiix. RiMiartl ost vil, - et Renard rètriic
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connaître à fond les secrets d»» la renardie [tour les déjouer au profit du bien et de la vertu.
C'est dans le cadre bien connu de la branche du Jujiement (jiie l'auteur a enchâssé la suite des événements. Après trois av(Mi- tures qui rappellent seulement de loin celles de l'ancien Roman, mais qui sont [)ourtant dans la manière des premiers trouvères, nous sommes transportés dans un couvent de Jacobins. Renard demande à être admis dans leur ordre; mais pendant que le. chapitre délibère sur sa requête, Renard est allé à côté chez les. Mineurs qui l'ont accueilli, eux, à bras ouverts. Les Jacobins le réclament, les mineurs refusent de le lâcher; il les met d'ac- cord en déclarant qu'il portera désormais une cotte mi-partie de Jacobin et de Mineur, et il reste un an au milieu d'eux, ensei- gnant la façon de « se maintenir aux cours des comtes et rois ». Il se rend enfin au palais de Malrepair, se fait passer pour prieur des Jacobins de Saint-Ferri et annonce à Noble qu'il doit d'après les astres mourir prochainement , qu'il lui faut désigner son successeur. Grande frayeur (ki pauvre roi; il se confesse, et, pressé habilement de questions par le faux Jacobin, il lui avoue que le seul digne de lui succéder, c'est Renard, le plus faux de ses barons, mais le plus subtil, le plus malin. Noble le prie alors de prêcher, et le voilà débitant un interminable sermon sur la pauvreté. Les auditeurs enthou- siasmés veulent qu'il désigne lui-même le futur roi. Il se dérobe modestement et conseille de tenir parlement. Toute la cour est donc convoquée par les soins d'Isengrin ; chacun est présent, sauf naturellement Renart dont on ne peut arriver à découvrir la retraite. Erme (Hermeline), qui arrive avec son petit Renar- diel dans les bras, dit au roi que son mari est entré dans les ordres, dès qu'il a appris la mort prochaine de son souverain, afin de se préparer lui-même à sa fin ; on pourra le trouvf^r, ajoute-t-elle, à Saint-Ferri. Nol)le ordonne à Isengrin d'aller le quérir; il refuse effrontément, ainsi que le léopard et le tigre. Le pauvre roi se désole sur l'abandon de ses sujets, sur l'impuissance où le met rap|)roche de la mort; il exprime sa tristesse en termes si touchants que le hérisson a pitié de lui; aidé du mouton, il se jette sur Isengrin, le terrasse aux applaudissements des barons qui tout à l'heure narguaient le
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roi. l.soiij.nin se décide à remplir la mission qui lui répugne tant. Le lendemain, Renard se présente à la cour accompajirné du prieur (jui jure par tous les saints (ju'il n'est entré au cou- vent que dej)uis cin({ jours. On délibère longuement; il est proclamé roi. 11 accepte après bien des façons et des jjri- maces. Son ])remier acte est de chasser de la cour le hérisson et le mouton auxfjucls pourtant il doit la couronne. 1! rt^fuse tous les présents qu'on lui oflïe; mais Erme et Renardiel les acceptent. Nohle uKMirt à la Pentecôte, comme les astres l'avaient prédit, et Renard, désormais seul maîtr<>, reste (juelque temps dans son royaume où il ne cesse de comhlei' de faveurs les riches et d'opprinu'r les petits. Puis il part en voyai.'-e, })arcourt le monde, va d'aboi'd à Jérusalem oîi sa venue réjouit les traîtres et les médisants dont il fait sa compagnie, ensuite à Tolède où il enseigne l'art de nigromancie, vient à Paris où chacun veut apprendre de lui « la nouvelle contenance » dont il est l'inven- teur. Sa renommée s'est étendue jusqu'à Rome : le Pape le mande, et il est enchanté d'être initié à tous les secrets de son art, de savoir comment on peut faire d'un mouton un i)rètre, d'un mendiant un reclus, d'un gueux un évèque. Renard par- court encore l'Angleterre, l'Allemagne, et rentre entin dans son palais où il continue à ne s'occuper que des grands et dédaigne les pauvres qui se répandent en lamentations.
Tel est ce ])oème dont certaines parties montrent un réel talent d'exposition, mais dont la langue malheureusement ne laisse })as d'être souvent obscure. La signification que l'au- teur a voulu donner à ce tableau ne l'est pas moins. C'est plut(M, une satire générale cpi'une suite d'allusions directes à des événements contemporains. Mais ce qui est clair, ce (pii éclate bruyamment dans tout le récit, c'est la haine que nourrissait le poète contre les ordres mcwidiants. Cette haine semble former le fond de l'œuvre entière, c'est elle qui l'anime, la soutient. Rutebeuf, Jean de Meun et tant d'autres (|ui, à cette é|)oque, ont fulminé contre ces moines qu'ils considéraient comme des intrus, comme les pires enuemis de l'Église et de l'État, n'ont pas été plus mordants, jdus acerbes. Quoi de })lus ironi<pie que les paroles (pie le poète met dans la bouche du prieur des Jaco- bins (piand il expose à son cliaiMlre les a\antages (pie l'ordre
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peut tirer de la société de Renard! « Personne, dit-il, ne peut profiter s'il ne sait être liahile. Or nous sommes mendiants. Que n'ohtiendrons-nous pas si nous nous mettons à la suite de Renard (|ui nous mènera à travers le monde? Nous aurons dans notre main tout le cleriié, évèrpies, cai'<linanx, |>ape; nous aurons pain, vin, saumons, poulets à foison; rien ne nous mancpiera. » La dispute entre les Jacobins et les Mineurs à (|ui ]>ossédera Renard, leur serment de vivre en paix lant qu'ils le tarderont parmi eux sont aulant d'attaques violentes à l'adresse de ces moines dont les ordres pouilant n'avaient point encore un demi- siècle d'existence. On pourrait même j»eut-èti'e aller plus loin et, bien que Renard ligure dans toute la première partie vêtu de l'habit des Jacobins, regarder le poème tout entier comme une diatribe dirierée contre les Mineurs. Dans son sei'mon sur la pauvreté, Renard parle sans cesse de « nates ». Ne serait-ce point là, comme on l'a remarqué, un souvenii' du premier et fameux chapitre des Franciscains qu'on appela le chapitre des Nattes parce que les 5000 frères qui y étaient réunis dans la campasme d'Assise durent camper sur des nattes ou sous de pauvi'es huttes? De même les pérég'rinations qu'accomplit Renard en Es})agne, en France, en Allemagne, en Angleterre i-appellent, à s'y méprendre, les envois de missiomiaires dirig-és vers ces contrées par saint François dès l'année 1216. Le séjour aujtrès du pape de Renard qui est logé et fêté chez « le plus vaillant et le plus courtois des cardinaux » paraît être aussi la parodie du voyage de saint François qui, inquiété par l'opposition de certains pré- lats et voyant ses frères chassés de partout et traités d'héréti- ques, alla en personne implorer la protection d'Innocent ITI et reçut comme protecteur le cardinal Hugolin.
Quoi qu'il en soit, le poème du Couronnement Renard date\ dans l'histoire de l'épopée du g:oupil. C'est avec lui que nous voyons la satire définitivement installée dans cette épopée. Jusque-là elle n'avait fait que de courtes et timides apparitions; elle fait désormais corps avec le récit qui n'a plus en lui sa raison d'être, qui ne se suffit plus.
Renard le Nouveau. — ■ Reimrd le Nouveau a été composé par un poète lillois. Jacquemart Gelée, à la fin du xni° siècle. Cette œuvre se compose de deux parties d'une étendue inégale.
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Kllcs sont sans doute reliées riiiir à l'autie par un avertissement (lu jxtète; mais il semble bien (|u'il ait «Hé ajouté après coup, en I"i88, lorsque Gelée eut l'idée de doinicr une suite cà ce qu'il avait déjà conté. A la simj)le lecture, on s'aperroit que ce pre- mier et ce second livre ont été composés à deux époques ditTé- rentes de sa vie. tant l'art et l'esprit en sont différents! 11 est même probable, conmu' on le veri-a, (pTune notable partie du second, la conclusion du poème, a, elle aussi, été écrite alors que le reste avait été déjà composé depuis quelque temps; elle forme une branche isolée, un fragment, qu'on petit détacher sans rompre l'unité du tout auquel on l'a attacbé; et ({ui lui-même a son unité.
Le j>remier livre, qui est le plus court et comprend 2630 vers, ne justifie pas pleinement le titre de Renard le Nouveau donné à l'œuvre entière. Sans doute l'intention du j)oète est toute morale : s'il va inventer une nouvelle histoire, nous dit-il dans son proloiifue, c'est que Renard « multiplie », que le monde est jtlein de fausseté, que Convoitise y a fait un pont où montent et d'oii descendent sans cesse prélats, abbés, rois, princes et comtes. Mais ne croyez pas que le ton reste si solennel. La suite est plutôt enjouée que sérieuse, et, si le poète veut nous instruire, il le fait en nous amusant. D'ailleurs le cadre des évé- nements oij s'agitent les héros est bien encore celui de l'ancien Roman : l'inimitié du gou}»il et du loup continue à former le .fond de l'action, et, à de nombreuses allusions ainsi qu'au tour de certains épisodes, on sent que Gelée a la luémoire toute pleine des récits de ses devanciers; il n'a point pu s'alTranchir de la tyrannie de la tradition, et certes nous n'avons pas aie regretter. Aussi la satire y est-cdh^ géniM'ale, tout aussi inofl'ensive (]\w dans les branches de la seconde période du Roman de Reiuird : l'allégrorie qui y est jointe est encore discrète; elle est d'une trame légère et subtile; ce n'est pas le voile lourd et épais qui assomiu'ira et attristera tout dans la seconde partie du poènu*.
Le récit s'ouvre, comme dans la branche du .lug(MU(Mit, |>ai^ un j)arlemenl. Le roi N(ddon a réuni tous ses barons; nuiis il n'a |)as i<i à faire jng^er le félon Renard; il veut, en leur |>ré- sence, aimer chevalier son fils Org"ueil. Renard et Lsengrrin lui chaussent ses ('«perons pfwidanl «pion le revêt darnies allé'go-
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riques, (11111 haiihert d'tMivie, (riiiu^ cotte de vaine tiloire, (rim écu de discorde et de trahison, d'un heaume de convoitise et qu'on lui met en mains une épée de haine et de félonie. Puis une messe solennelle est chantée par l'àne. Une Joute a lien aussitôt a[)rès la cérémonie. Oi'iiueil y est vaincu })ar les lils d'Isengrin. Plein de dé]»it, il confie le soin de sa vengeance à Renard qui ne demande pas mieux que d'en finir avec son irré- conciliahh> ennemi. Dans un tournoi il tue traîtreusement Primant, le fils d'Isengrin, et hlesse celui-ci à mort. Revenu à lui, Isengrin dénonce le coupal)le au roi (pii s'accuse de cette vilaine aflaire, regrettant sa patience, sa déhonnaireté envers celui qui avait déjà tué dame Coupée et avait « honni de sa femme Isengrin ». Il fait faire de splendides funérailles à Pri- mant ({ue, comme jadis dame Coupée, l'on dépose dans un tomheau de marhre fin, confie Isengrin aux soins d'un médecin et lance toute son armée dans la direction de la forteresse de Maupertuis où Renard s'est réfugié. A la suite d'un premier assaut où les troupes royales sont repoussées, les assiégés tentent une sortie nocturne, et Orgueil se laisse prendre par eux. On lui fait force fête dans le château. Les six princesses du lieu. Colère, Envie, Avarice, Paresse, Luxure, Glouton- nerie lui mettent sur la tète une couronne d'or; puis, aju'ès maints discours où elles g-lorifient cette alliance nouvelle d'Or- gfueil, l'amant de Proserpine et l'ennemi (ki Christ rédem})teur, avec Renard qui
vessie pour lanterne
l-'ait entendre à tous les siens,
elles partent avec le prince à la conquête du monde.
Cependant Renard song"e à délivrer son fils Roussel, tomhé aux mains des soldats de Nohlon. Il pénètre dans le camp, dég'uisé en frère mineur, et ohtient(hi roi la permission de con- fesser les prisonniers avant leur mort. Il s'entend avec son fils et son cousin Grimhert sur les moyens d'évasion. La nuit venue, il enlève Roussel, et laisse dans le cachot ses sandales de moine pour hien montrer qu'il est l'auteur du méfait. Nohlon, qui avait à cœur le supplice de Roussel, qui était resté sourd aux supplications de Grimhert, aux exhortations <à la clémence du
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faux U'rve Jouas, entre dans une violente colère et ordonne un second assaut. Dans le premier, Gelée nous avait montré les animaux combattant comme de vrais chevaliers, avec échelles, hefTrois, batistes, feu iiréjieois. Ici, avec une vai'iété d'exposi- tion qui ne manque point de charme, il nous les représente luttant avec leurs armes naturelles : le chat et le singe grim- pent aux murailles, le b('diei' bal h' rempart de ses cornes, le porc et le sanglier fouillent la terre, le grillon et l'autruche sai- sissent les assiég-és au vol, l'agace et le perroquet les étourdis- sent de leurs cris; l'àne, le taureau et le chien les épouvantent chacun à sa façon par le son de leur voix. Rien n'y fait : le roi est forcé de battie en retraite. Il n'a bientôt plus d'argent pour payer ses troupes, et la plupart de ses soldats passent dans le camp de Renard dont le trésor est sans fond et la g-éné- rosité inépuisable. Mais, au moment d'en venii" vme troisième fois aux mains, Renard prend le parti de rentrer en g'ruce auprès du roi, se disant que celui-ci sera son oblig-é, lui accordera toutes les faveurs, et même peut-être sa succession. 11 va donc au camp de Noblon, s'ag^enouille à ses pieds, et Noblon attendri veut aussitôt, malgré ses hy]»oci'ites j'(>fus, le nommei- comman- «leur du palais. Les portes de Maupertuis sont ouvertes : Iseng^rin qui avait fui par peur de Renard est ramené de force et donne le baiser de paix à son ennemi. Une fête célèbre cette double réconciliation : toute la cour est conviée à un bal où nous voyons « caroler », en chantant toutes sortes de refrains. Renard avec la reine et Hersent, Noblon avec Harouge la luparde, Chantecler avec ses poules, le singe avec la renarde.
La secomb' partie de Henard le Nouveau justifie plus ce titre (jue la première. Avec elle nous nous éloigfuons presque com- plètement de rauciemie doimée. Çà et là Gelée y revient, mais avec une insigne maladresse : au milieu d'événements où les personnag'-es n'ont des bêtes (|ue le nom, il insère brusque- ment (les (''pisodcs où ceux-ci semblent repi'endre leur vraie nature. Ainsi Renard enlève à Chantecler un de ses fils et le dévore; il pénètre dans une maison avec Tibert (pi'il met habi- lement aux prises avec un pavsau iiemlaiit (|iie lui s'enfuit avec un oison cuit, (|u ils dexaienl se partager; il faille mort pour s'eiiiparer du Iktou que [lurtait un fi'ère convers; mais.
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moins malin cette fois, il se voit enlever cette proie par Tiherl. Il ne man(pie pas non }>lus de réminiscences de la scène du Juiiement, puisqu'on voit lielin le niouton et sa femme Beline apporter à la cour le cadavre de leur tille Giermette, victime de la voracité d'Isengrin ; le co(] Chantecler crier vengeance contre Hubert le milan qui a tué ses poussins; Pelé, le rat, et Chenue, la souris, se lamenter sur la mort de leurs petits, mangés par Mitons, un des fils de Tihert. Outre que ces tableaux sont de pâles et insipides imitations des scènes de l'ancien Roman, ils produisent un contraste des plus choquants avec l'épisode qui les précède, celui-là tout humain, (|ui nous montre Renard devenu le confident des amours du roi Noblon et le trompant indignement en lui volant sa maîtresse Harouge, la luparde. La suite n'est pas moins anthropomorphique. Nous y retrouvons un assaut de Maupertuis; Noblon et Renard échangent des lettres de menaces; ce dernier construit, pour échapper à la colère du roi, un navire allégorique; Noblon, pour l'atteindre, en construit un autj'e non moins idéal ; le pre- mier est le repaire de tous les vices, le second est l'asile de toutes les vertus. Avant que les deux navires s'entrechoquent, Renard adresse une nouvelle lettre de menaces au roi et une épître amoureuse à chacune de ses anciennes maîtresses, la lionne, la louve et la luj>arde. Elles se pâment d'aise en la lisant, tirent au sort celle qui doit posséder à jamais l'irrésis- tible don Juan : c'est Hersent qui est désignée, et elles en informent leur amant ])ar une missive rédigée en commun. Renard, vexé de ce qu'elles se sont fait des confidences, et sur- tout de ce que le sort a favorisé Hersent, veut se venger d'elles. Grimbert lui a révélé les propriétés mystérieuses de l'aimant. Il se rend à la cour, déguisé en charlatan, et présente au roi ce précieux talisman grâce auquel, assure-t-il, tout mari trompé peut faire révéler à sa femme, durant son sommeil, les infidé- lités dont elle s'est rendue coupable. Noblon, Isengrin et le léo- pard demandent aussitôt à expérimenter cette extraordinaire vertu, et, instruits bien vite de leurs infortunes conjugales, ils rouent de coups leurs femmes et les chassent C'est ce que aou- lait Renard. Il attire les fugitives dans son château de Passe- Orgueil et se crée un harem à son usage. Nous assistons alors à
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doux inl(M'niiiiables conil»ats : riin sur mer, cutrc les <Ieux navires; l'autre sur terre, au {>ie<l (l<\s inui-ailies du cliàteau de Passe-OriTueil. Une ruse haltile de Henard met lin à la guerre et élève notre héros })lus que jamais. Pendant une trêve, il délivre (le ses chaînes Lionel, le lils du roi, son prisonnier. Il étale à ses veux émerveillés rappareil im])<)sant des forces dont il dispose, le met en face de sa mère, de la luparde et de la louve qui jurent par tous les saints que Renard a respecté leur vertu et s'est conduit à leur éprard en parfait gentilhomme. Lionel retourne ébloui et éditié auprès de son père et le décide à faire la j)aix. Toute la cour j)énètre en grande pompe dans Passe-Orgueil en chantant des refrains d'amour. Enfin, le navire royal ayant miraculeusement disparu, Henard emmène Noblon à Maupertuis où l'on célèbre de nouvelles fêtes.
L'idée de Gelée, dans cette seconde partie du poème, est la même que dans la première. Il a voulu nous montrer une seconde fois le triom])lie de l'Esprit du mal; c'e-sten vain que la Vertu, vaillamment défendue par le roi, essaie de lutter; elle n'est pas terrassée, elle ne lutte pas jusqu'au bout; non, elle pactise lâchement avec le démon et se met à sa merci. Cette conception élevée, qui fait honneur au poète lillois, a malheu- reusement été d'une exécution imparfaite : le récites! trop long ; il est en outre composé d'éléments divers que l'auteur n'a pas su fondre dans une harmonieuse unité ; le sérieux et le comique, la réalité et l'allégorie s'y coudoient sans cesse sans se mélanger et forment un ensemble bigarré. C'est dans les détails seule- ment que l'art du poète se révèle; certaines parties dénotent une finesse de sentiments et une douceur d'ironie égales à celles des premiers chanteurs du goujjil. Si le style de Gelée est lourd et laborieux dès (pi'il s'(MUpêtre dans les plis é})ais de l'allégorie, ailleurs, quand il est maître de ses mouvements, il est vif <'t plein d'attrait. Son (Puvre eut d'ailleui's im grand succès, plus durable même que celui de son ancêtns le |{oman de Renard. Elle fut en effet traduite en |U()se per un certain Tennesax sous le litre « Le livre de maisire Heynart et de dame Hersaint, sa fenu', livi-e plais.iiil et l'iicclieux coiileiianl maint/, propos et subtils ])assages c(»uverts (d c(dle/. pour monsirer les conditions et meui's de plusieurs estais et (d'Iices ». Les nom-
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hreuses éditions qui parurent de ce livi'e au xvi'' siècle prou- vent combien fuient goûtées les inventions de Gelée.
Elles auraient mérité de l'être davantage, malgré toutes leurs imperfections, si, à ce double poème que nous venons d'analyser et d'apprécier, il n'avait pas ajouté après coup des branches médiocres, sans lien avec les précédentes ni entre elles-mêmes. C'est d'abord un violent démêlé entre les Jacobins et les Corde- liers; Renard oiTre à chacun des <leux onh-es un de ses fils comme chef, et les moines se confondent en remerciements. Nous voyons ensuite Renard se confesser et essaver la vie d'ermite, mais s'en dégoûter aussitôt. Nous assistons enfin à une lutte entre les Templiers et les Hospitaliers qui se disputent pour avoir Renard à leur tète; dame Fortune, avec le consen- tement du Pape, les met d'accord en élevant Renard au haut de sa roue et en le })roclamant roi du monde *.
Cette suite a sûrement été inspirée à Gelée par des événe- ments contemporains, peut-être même par des scandales dont il avait été témoin dans sa ville natale et (hjnt le souvenir lui était resté amer. Le ton est en effet sérieux d'un bout à l'autre; la satire y est âpre et mordante. Mais Fallégforie n'est pas assez transparente pour que nous puissions saisir à travers ce voile la vraie préoccupation de l'auteur. De plus, ces fictions, succé- dant sans transition aux précédentes, nous transportent l)i'us(|uc- ment dans un mon(h:' nouveau, gâtent le plaisir que nous avions pu éprouver et nous laissent une pénible impression.
Renard le Contrefait. — Le dernier des Romans du Renard, Renard le Contrefait, a été composé à Troyes dans le premier quart du xiv° siècle. Nous ignorons le nom de l'auteur; mais
1 . Chacun des quatre manuscrits de Renard le Nouveau possède une minia- ture représentant cette scène finale, l'apothéose de Renard. C'est l'une d'elles (pii est reproduite ici. -< La roue de la Fortune, dit M. Houdoy, occupe le centre <le la composition; derrière et entre les rais, on aper^-oit celte déesse qui main- tient la roue et l'empêche de tourner; tout en haut et sur un trône est assis Renard couronné, portant un costume mi-]>arti de Templier et d'Hospitalier. A côté de lui sont placés ses deux fils vêtus, l'un en Dominicain, l'autre en Cordelier. A franche, Or^rueil à cheval, un faucon sur le poing, s'avance vers Renard. A droite, dame Ghille (Tromperie) sur sa mule Fauvain (Fausseté), une faucille à la main, s'accroche à la roue et monte vers Renard, tandis que de l'autre côté, Foi est précipitée la tête en bas. Sous la roue, écrasée par elle, est étendue Loyauté, dont le corps forme l'obstacle qui empêchera désormais la roue de tourner. Charité et Humilité, les mains jointes et les yeux au ciel, assistent avec douleur à ce spectacle. »
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celui-ci lions a Tail sur sa [xM-sonnc (|uel(jU('s ronlidcnccs qui nous j)onu('lt('iil (ri'taMir la dato à laquelle il écrivit, et eu outi'e nous le présentent sous un j(jur assez curieux. Il avait coinniencé [)ai' être clerc; mais, comme il ledit à j)lusieurs reprises et chaque fois avec un accent de tristesse, il dut renoncer à cette profes- sion à caus(^ dune femme (|ui l'avait « mis à petit port ». A la lin d un (l<^ ses récils, il annonce (piil va en domuM" un autre.
(Juc cil clerc a eiicorcs fait. Mais il répare aussitôt sa disli'acfion :
(^lerc, non, car couronne n'ot point; •
Par l'emme perdi il ce point.
C es! proliahlement cette mésaventure qui le décida à devenir commerçant :
... El cil qui iist ce livre
Merechans lu et espiciers
Le tems de dis ans tout entiers.
Il dut réussir; car, <à l'en croire, c'est |)oiir occuper ses loi- sirs qu il soniica à comjtoser son roman :
Environ quarante ans avoit Huant ceste pensée lui vint Par oiseusetc qui le tint.
11 v a sans doute (juebjues contradictions dans ses nom- breux dires sur l'année oîi il commença son œuvre (^t sur le temps tpiil mit à lacliever; mais, c(> (pii est incontestal)l«% c'est que, parmi les faits conteiu|)orains <pi il rapj)elle, aucun nest postérieur à l'année 1328.
Il serait impossiMe de pri'senter nue analyse du Renard le Contrefait. Dans les précédents romans, (piils fussenl un ensemble <le contes à rire on un i^roupe d'histoires saliricpies, un lien ré(d um'ssait les Inanclies les |)lus diverses, une idée p'uérale comuume lein- doimait une certaine cohésion; le récit, plus on moins encomltr('' de digressions, se di-roulail n<''anmoins lilnctneiit, avant sa lin en Ini-mènu' et concenirant lout l'intérêt.
Ici, an c(»nlraire. tout est (l(''consn : Tantenr a (''crit an jour le
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jour, sans aucun plan arrêté (ravanco, au cré des caprices changeants de sa verve intarissable. Après avoir composé un premier roman de 31 000 vers, il en a fait une seconde version plus longue, sans toutefois y introduire plus d'art, ni plus d'ordre. La facture de ses vers est celle de la ])lupart des poètes de ce temps, c'est-à-dire d'une négligence déplorable : pourvu qu'il trouve la rime au bout de chaque ligne, il est satisfait; il ne faut lui demander ni délicatesse de style, ni recherche d'expression. Et même il lui est arrivé de succomber à la peine dans ce métier de rimeur à outrance, et de reprendre haleine pendant quelque temps en remplaçant les vers par de la prose. Pour s'en excuser auprès de ses lecteurs, il a usé d'un subterfuge dont on n'est point dupe. Dans un long entretien entre Renard et le lion, celui-ci voulant connaître les faits et gestes de l'empereur Octavien et de ses successeurs, prie Renard de « se déporter de rimer » et de l'instruire en langage ordinaire.
Car y porras mieulx comprimer Leurs vies, et leur fais compter. Que en rimant tu ne feroies.
Noble avait raison : le récit a du moins gagné en clarté à cette transformation.
Pour le fond du Renard le Contrefait, il est à la vérité cons- titué par les aventures traditionnelles du goupil ; mais celles-ci sont plus que jamais un cadre pour une matière nouvelle ; elles servent de prétextes pour des digressions de toute sorte, étran- gères au sujet dont elles dénaturent la portée primitive et qu'elles font perdre tout à fait de vue. Ce nouveau roman est bien, comme l'a nommé le poète, une « contrefaçon » de l'ancien.
A lire certains des prologues des branches dans l'une et l'autre version, on se tromperait aisément sur le dessein de notre poète. Ils feraient croire, en effet, qu'il n'a pas eu d'autres visées que celles des auteurs du Couronnement Renard et du Renard le Nouveau. Ne croirait-on pas les entendre, quand il nous avertit qu'il va traiter de la renardie, de cet art qui fait du mensonge la vérité, du vieux le neuf, de cet art dont le siècle'est plein, que tout le monde apprend, religieux et mondains, vieux
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♦'I jcunos? Qui s'attciidrail à Irouvcr autro choso ([u'uno satire iiénrralc i\v riiunianité ou une satin' iiarticiilirrc des ukimii-s du toni]»s a|iiès avoir lu <os vers?
Pour renard qui gelines tue, (Jui a la rousse peau veslue, Oui a grand queue et quatre pies N'est pas ce livre commenciés, Mais pour ccllui qui a deus mains, Dont il sont en cest siegle mains, Qui ont la chape Faus-sanblant Veslue, et par ce vont anblant Et les honneurs et les chatels.
Mais il y a |dus daus Rouai'd le (Contrefait (|ue des récrimina- tions et des ciis de rolère. L'ancien épicier de Troves est un discij)le de Jean de Meun, et, après lui, il a voulu faire, non seulement de la poésie satirique et morale, mais aussi de la poésie scientifique et instructive. Il ne s'est pas contenté de
.... dire par escript couvert Ce qu'il n'osoit dire en appert.
Il a tenu à nous faire part de tout ce qu'il savait à côté de tout ce qu'il j»ensait. Ce (]ue pouvait contenir le cerveau, bourré à en éclater, d'un clei'c de cette époque, il l'a déversé en entier dans sa compilation. Le récit proprement dit se trouve ainsi nové dans un contexte déboi'dant de ri'dlexions morales et de commentaires savants. Tantôt l'auteur parle en son [)ro})rc nom ; tantôt, et le plus souvent, il charge ses personnages d'exprimer ses idées ou d'étaler son p(''dantisme; (juelquefois même, il oublie <|u'il a confié à des animaux le soin d'être ses porte-voix et, au milieu de leurs discours, il les interrompt brus(piement poui' intervenir dune façon aussi ridicule qu'inat- teudue.
Le renard cpii, parmi ces personna2:es, a gardé le rang' de ju-idagoniste, cesse d(»nc tout à fait d'èti'e un type auuisaiit. 11 n'est plus (ju'un cuistre à la façon du Sidra(di de la b'ontaiue de toutes Sciences, ou de Timeo répcmdaiit à Placide dans le Livre des Secrets aux philosophes. Comme ceux-ci, v\ avec un aidomh aussi impcitinhaldc il es! loiir à loin- lh('Md(tgien,
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mythologue, moraliste, liistorien, géograplie, Jiomme d'État, économiste, méilecin, astronome, astrologue. 11 a réponse à tout; il n'est point «le difficulté (ju'il ne résolve, et sa science n'est jamais prise en défaut. Les autres animaux ne sont ni moins gonflés de science, ni moins discoureurs. Comme leur chef de iile, ils ont suivi les cours de la Faculti' tles Arts, et tiennent à nous le jirouver. Ils donnent la ré|)li(]ue au goupil en faisant avec lui assaut de citations et d'habileté dialectique. Les uns et les autres apparaissent mainte et mainte fois sur leui- théâtre hahituel; on les revoit dans les scènes du [daid, du pèlerinage ; Renard a encore afHiire ici avec le coq Chantecler, le corbeau Tiécelin, le grillon Frobert: Isengrin avec la jument. Ces versions nouvelles des antiques histoires sont même pré- cieuses [)Our nous, parce qu'elles renferment souvent des traits [ilus archaïques que ceux des branches les plus anciennes du Roman de Renard. En outre. Renard le Contrefait possède des récits que n'ont point conservés ces branches, mais qui ont dû exister dans la période primitive du cycle, puisqu'on les retrouve dans les imitations étrangères. Mais le poète n'a apporté aucun soin à la rédaction de ces histoires, et il s'en est servi unique- ment, comme je l'ai déjà dit, [)Our motivei' ses dissertations. Renard comparaît à deux reprises à la cour; mais la première fois, c'est pour parler de la médecine depuis ses origines et conter une histoire du monde se déroulant à [lartir de la créa- tion jusqu'au règne de Philippe le Bel: la seconde fois, c'est pour expulser, de concert avec les barons de Noble, tous les pauvres et ériger le pillage en système. Hermeline et ses enfants crient-ils famine à ses oreilles? Il leur sert pour toute nourriture un sermon édifiant contre la richesse, agrémenté des histoires d'Icare et de Virg^ile le magicien et du conte du Psautier. Se confesse-t-il à Hubert le Milan? Avant de le dévorer, comme dans une des branches de l'ancien Roman, il s'engage avec lui dans une discussion filandreuse sur les sept péchés capitaux, entremêlée d'observations sur les sept arts, sur le [)aradis, sur l'enfer, sur les astres, sur les dimensions du monde, sur l'institution de la noblesse, l'origine du servage, etc., et aussi d'anecdotes locales. L'épilogue du pèlerinage de Renard en compagnie du cerf Rrichemer et de l'Ane Timer est une
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l'evuc sntiri(|iio dos (liilV'iM'iils niôliors. Quand Ghanteclor viont se plaindre aux piiMJs do Noido du massacre (\v sa t'aniillo, il se croit obligé «le résumer la guerre de Troio; «juand il s'est échappé de la gueule entr'ouverte de Renard, cost outre eux un déluge «ranecdotes et de citations de Caton, do Cicéron, de Sénèque, de saint Augustin. Isengrin criant vengeance contre le goupil adultère rappelle au roi ses devoirs en lui retraçant les origines du pouvoir joyal ; Noide lui répond par un traité complet de l'adultère. ïii)ert poursuivi par des gentilshommes grimpe sur un arbre et, du haut dr cotte tri- bune, fait un long et déclamatoire discours contr<' la noblesse. Nous sommes ainsi, avec Renard lo (k>ntrefait, ramenés trois siècles en arrière. Car lo poète champenois s'est servi de la matière comique que lui avait fournie la tradition à la façon (le Nivard dans l'isongrinus. C'est le mémo procéd*'' d'assou- plissement du conte d'animaux à une vue satirique ou morale. Mais, beaucoup plus encore que dans le poème latin, la partie narrative est négligeable dans le poème français, ('elui-ci, à quelques réserves près, ne vaut que par ce qu'il renferme d'adventice. A ce point do vue, il est un des s[)t''cimons les plus curieux de la littératuiv bourgeoise du xiv" siècle où le pédantisme et la trivalité dos sentiments s'unissent souvent à une hardiesse d'idées qui nous étonne. La science dont l'auteur fait un incessant étalage et sa manie do tout lujus conlor jus(|u'à des menus incidents de sa ville natale nous font sourire sou- vent quand elles ne nous agacent point. Mais dans cet immense fati'as do fabliaux, d<' légendes, d'aperçus sur la |)hysique, sur les iiislitulions sociales, de réminiscences d'événements con- temporains, tout n'es! pas à dédaigner, (i'osi, au contrair»\ une vaste mine, peu fouillée encoi'o, do [irécioux renseignements sur l'état des idées et dos m(L'urs dans cotte j^arlio du moyen âge; l'historien et lo folkloristo y auront |»his à prendre qu'à laisser. De jdus, absiraclion l'aile de ces ('b'-monts scicMitiliques, si l'on ne considère ([uo les pensiM's attribuées à Ronar<l et le langage cpio lui a proie le poêle, on est poi-b'* à regarder ce livre, malgré ses imiombrables imperfections, comme un des j)rodnils les pins (aracl(''i'isli(|iies de res|(ri! fran(;ais, et, à la réflexion, il paraîl se rallacbei' ('Iroilenioiil à la donnée pri-
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mitive de l'époytée du iioiipil, en être le complet épanouis- sement.
Que Ti])ert le chat, en elîet, lance du haut d'un arlire de terrihles malédictions sur les chevaliers qui se croient sortis d'une houe |dus précieuse que le reste des hommes; qu'il leur prédise ([u'ils iront en enfer tandis que le lahoureur, leur vic- time, sera reçu au ciel ])ar les anges et })orté par eux devant le Roi des rois; qu'Isengrin fasse un discours sur les causes de l'inégalité parmi les hommes; que latig-resse convoque à grands cris et sans succès des femmes tidèles, des marchands honnêtes, des moines et des prêtres à l'âme pure, des gentilhommes sans org'ueil et des seig'neurs qui ne rançonnent point leurs vassaux, on ne saisit g:uère l'appropriation des paroles aux personnages, et cette suhstitution au poète d'un animal (pielconque est d'un etTet purement g-rotestjue.
Il en va autrement quand le goupil est en scène. On sent moins le poète derrière le personnage, ou, si l'on aime mieux, les théories que celui-ci est chargé de nous exposer île sont presque jamais déplacées dans sa bouche. Seul de tous les acteurs de l'épopée, il a gardé quelque chose de son caractère original. S'il a perdu son })h\si(pu^ animé, si l'on ne voit plus trotter ses quatre pattes et frétiller sa longue queue, il a con- servé la plupart des traits (|ui composaient sa physionomie morale : <''est toujours la même effronterie, le même manque de scrupules, la même fertilité d'expédients. Vivre d'une vie facile aux dépens d'autrui, tel était l'idéal qu'il poursuivait jadis quand il (kqiait Brun, Isengrin, Chantecler; c'est encore ici sa ligne de conduite au milieu des hommes : il ne veut être, même si on lui concède la friponnerie dans chacun de ces métiers, ni orfèvre, ni drajuer, ni médecin, ni tavernier, ni pelletier, ni lahoureur; non, il n'est tel métier « comme «l'emhler », et il sera voleur. N'est-ce point le ravisseur de gelines, le pillard redouté des hasses-cours des riches fermes et des ahhayes, passé par une mystérieuse métempsycose dans le corps d'un communiste du xiv^ siècle, ce Renard qui sou- tient avec force arguments que voler gentilshommes et cardi- naux ou moines, c'est-à-dire des gens qui n'ont pas le droit de garder ce (piils ont, ce n'est point voler? Il leur a toujours pris
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sans rciiKinIs: il leur [)ron(lra encoro et toujours. Si du moins il se coiilcntail de les rançonner! Il ne i-ève (|ue de les ('tranplei- ! Qui hésileiait de même à reconnaître^ laventui'ier d(^s grands chemins, qui était sans cesse à l'airùl d'une nouvelle é<|uipée, dans ce chevalier d'industrie (|ui se vante sans vei-iio^jne d'avfur |iromen('' sa fourlie partout, d axoir été avocat, usurier, char- latan, (h^vin, rihaud, d avoir hanté les tavernes, d'avoir passé les nuits au jeu, d'avoir déhauché moines et reliirieuses? Ce qui peut nous surf»rendre en lui, ce (jue immis ne nous attendions pas à rencontrer dans lancien j>erséruteur de (ihanteclei*, de la mésangfe, du corheau c est la sympathie (piil montre pour les petits et les faihles.
Povre gent n"e>t chose qui vaille. dit-il; les ^irands sont le froment, et eux la paille. Et encore :
De meilleurs cuers a sous bureau.v Et dessous fourrures d'aigneaux Qu'il n'a sous vairs et sous ermines.
Il est vrai que, peu avant, il avait ]>ro|»osé de chasser du royaume tous les pauvres comme race importune et encom- brante. Mais s'il s'est radouci envers eux, s'il fait chorus à leurs cris de souffrance et entonne l'éloiie de leurs vertus méconnues, ne voyez là qu'une pitié et des caresses intéres- sées. Il espère que ces malheureux qui couchent le front sur la terre le relèveront à son appel ]>our monter à sa suite à, l'assaut de ce cju'il leur dépeint perfidement comme une forteresse d'abus et d'inégalités; il compte sur leur précieux appui jiour renverser l'ordre social établi dont ils soutfrent, mais où lui, il ne trouve pas à satisfaire ses larges appi'dits. (irâce à eux, et à la faveur du désordre et de l'anarchie, il péchera en eau trouille: puis, ein'ichi des d(''pouilles des chàleaux et des monastères, plus gros seigneur (pie ceux (piil aura dépossédés, il renverra ses amis d'un jour à leur glèhe, et, s'engi'aissant au sein du luxe et de la splendeur, il se rira de leur naïveté.
Ainsi le rrnard du xiv'" siè<-|e es! plus |»ro(die parent <pi ou pourrait le croire à prcuiièrc vue. du renard du xn'' siè(de. Par nue lente ('>\oluli(Ui authrop(Uuorphi(|ue. le lialoiieur. plus malin
BIBLIOGRAPHIE os
(|iie cruel, d'Isengrin, après avoir [KM-soiinifir huinlpinciit le moine rapace ou le faux courtisan dans h^ Couronnement Renard et Renard le Nouveau, en est venu dans Renard le Contrefait à être le type, laïque et français ]>ar excellence, dn contempteur des puissances sacrées ou profanes, du persilleur de tout ce qui est au-dessus de lui, de l'ennenii du poiiNoir ([ui le gène et de la richesse qu il envie. Notre liércts a vu son nf)m s'éclipser et disparaître à cette époque après avoir rég^né trioni- [)halement durant trois siècles; mais lui, il est éternel, il est le patron de tous ces personnag-es frondeurs dont fourmille notre littérature, au langag^e incisif et moqueur qui fait rire quand il ne fait })as trembler; c'est le vieux renard gaulois qui est Fàme de tant de chefs-d'œuvre ou d'écrits médiocres dont certains ont alimenté la saine gaîté française et beaucoup, hélas ! ont entre- tenu par le sarcasme amer le feu des mauvaises passions.
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56 LES FABLES ET LE ROMAN DU RENARD
loijic, XV, 1». 1 2^-182, 34i-374, et XVI, p. i-y,). Jacoh Grimim Deutsche TIticrsage und die inoilerne Vurscliuinj, (Band 80, Ileft 3 der Prcussischen Jiihrbncher). — Hermann Buttner, Studieii zu don Roman de Renart und dein Rcinharl Furhs, Slrasl>ourg, iSUI. — Léopold Sudre, Les Sources du Ronnui de Renart, Paris. 1893. — Gaston Paris, Le Roiii'iii de Renard, Paris, 18'J;J. —Léonard "Willems. Elude sur l'Yseiujrlnus, (iand, IH'3'.\. — Méon, Le Roman du Renard publié d'après les munuscrils de la BUdiothèejue du roi des A7//«, XIV" et XV siècles, I-IV. Paris, I82;j. — Chabaille, Suppléments, variantes et corrections, Paris, 183o. — Ernest Martin, le Roman de Renart, Mil, Strasbourg-Paris, 1882-87. — Observations sur Le Roman de Renart, Strasbourg-Paris, 1887. — Relnhart Fuchs, hcrausfjegebcnvon Reissenberger, Halle, 1880. — Ysenijrimus, hcrausgeyehtn und erkldrt von Ernst Voigt, Halle, 1884. — Houdoy, Renart-le-^'ouvcl, Lille, 1874. — F. Wolf, Renart le Contrefait nach der Handschrlft der K. K. Hofblbliothek, Vienne, 1861.
CHAPITRE II
LES FABLIAUX
Définition et dénombrement des fabliaux. — Dans l'usage général de la langue moderne, fabliau se dit coninui- Jiément de toute légende du moyen âge, gracieuse ou terrible, fantastique, plaisante ou sentimentale. Michelet, par exemple, et Taine lui attribuent cette très générale acception. Cet abus du mot est ancien , puisqu'il remonte à l'un des premiers médiévistes, au Président Claude Fauchet, qui écrivait en 1581. Depuis, les éditeurs successifs des poèmes du moyen âge l'ont accrédité. Barbazan en 1756, Legrand d'Aussy en 1779 et en 1789, Méon en 1808 et 1823, Jubinal en 1839 et 1842 ont réuni sous ce même titi'c généricpie de Fabliaux les poèmes les plus hétéroclites, lais, petits romans d'aventure, légendes pieuses, chroniques rimées, dits moraux.
A vrai dire, cette ei'reur semijle autorisée par les trouvères eux-mêmes, qui ont fait parfois (hi mot un usage indiscret et vague : phénomène trop naturel en un temps qui ne se sou- ciait guère de composer des poétiques et ([ui ne disposait que d'un choix de termes assez restreint — fable, lai, dit, roman, fabliau, miracle — pour désigner de nombreuses variétés <le poèmes narratifs. De plus, tous ces genres se dévelo])pent soudain, concurremment, vers le milieu du xn" siècle. Ils germent pêle-mêle, s'organisent, puis se diftérencient ; mais,
1. Par M. Joseph Dédier, docleiii- es lettres, maitiv de conférences à l'École normale supérieure.
58 LES FABLIAUX
avant (ju ils nicnl |ii'is cl.iiro ronscicncc (rciix-mcmes, ils se confond(Mil dans une sorte (riii<l('*tei'mination. Tout ^onro littr- rairo connaît, à sa naissance, do pareilles hésitations : Corneille n"a-t-il pas intitulé |)areillement « tragi-comédies » Clitandrevi le C/c?? Ajoutez que le mol /nhl/tni qui, par éiymologie {faf ml a -\- rllus), signifiait siinpleinent court récit fictif, était né vag-ue : (Toù sa facilité à s"a]ipii(|uer à des œuvres diverses de ton et d'inspiration.
Pourtant uiu' tradition s'étaldit vite, (|ui affecta exclusivement le mot à des jtoèmes d'un genre très spécial. Si l'on oliserve quels ils sont, on s'aperçoit qu'ils répondent tous, plus ou moins exactement, au type du Vilain Mire ou iVAiiberée et l'on arrive ainsi à cette simple définition : les fabliaux sont des contes à rire en vers.
Ils sont des contes : ce qui les constitue essentiellement, c'est le récit d'une aventure. Par là, ils s'opposent, dans la termino- log:ie des trouvères, soit aux dits, qui développent, sous forme dogmatique et didactique, des thèmes moraux ou satiriques, — soit aux romans. Ils se distinguent du roman par leur plus grrande brièveté (ils comptent, en moyenne, de trois à quatre cents vers octosvllahiques) et, encore, en ce qu'ils n'ont point l'allure hiograpliicjue : le fabliau, à la difCérence du roman, prend ses Ik'm-os au début de l'unique aventure qui les met en scèn<' el les abandoime au moment pr(M'is oii elle se dénoue.
Ils sont des contes à rire : comme tels, ils s'opposent aux contes dévots, en ce cpiils excluent tout élément religieux et subordonnent au rire l'intention morale; — aux lais, en ce qu'ils répug^nent à la sentimentalité et au surnaturel.
Il faut mar(|uer |tourtant que la limite est parfois indécise entre ces genres divers. Par exemple, les fabliaux n<' soni point des récits moraux : mais ce n'est pas dir(» (|u"ils d(»i\('nl être n<''cessairement ininioi-aux, el, sans perdre l(Mir <-ai'aclère plaisant, la Housse partie, la lioursr pleine de sens, la folle /v«r//(?.'<.s(? peuvent continer an geni"(> voisin el dislincl du coule édilianl. — De mènu', les fabliaux élaienl destinés à la réci- tation publicpie, non an (bani : Itdle bislorietle comiipie est ponriani rinn''e sous forme sh(»plii(pie : im jongleur s est amusé à clianler, an son de la \ielle. sur un m<»de parodiqne el bonlTon.
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un conte à rire ; c'est une fantaisie qui a dû se renouveler plus d'une fois, et c'est ainsi que la spirituelle piécette du Prêtre au lardier doit être accueillie dans notre collection , comme un spécimen d'une variété rare du g-enre : le fabliau chanté. — De même enfin, les deux mots : lai, fabliau, empiètent souvent l'un sur l'autre, et c'est ici surtout que le départ est délicat entre les genres. Par exemple, il est certains récits, sans rien de celtique, essentiellement distincts des lais de Marie de France, que les jong-leurs appellent pourtant des lais : lai dWrislote, lai de rÉperoier, lai d'Auherée. Ce sont de simples contes à rire, mais narrés avec finesse, décence, souci artistique. Pourquoi les jon- g-leurs ne les appellent-ils pas des fabliaux? C'est que le mot s'était snli à force de désig-ner tant de vilenies grivoises; il leur répugnait i\o l'appliquer à leurs contes élégants, et le titre de lai, qui avait pris un sens assez vague, mais s'appliquait tou- jours à des poèmes de bon ton, leur convenait à merveille. Ces contes sont des fabliaux plus aristocratiques, des fabliaux pour- tant. — Inversement, quelques poèmes plus élégants encore, Guillaume au faucon, le Chevalier qui recouvra Vamonr de sa dame, le vair Palefroi, les trois Chevaliers et le chainse, sont des nouvelles sentimentales et non des contes plaisants : leurs auteurs leur ont pourtant appliqué l'étiquette de fabliaux. Il convient peut-être de la leur conserver, pour montrer que des transitions insensildes mènent du fabliau au lai, de l'obscène conte de Jour/let à l'aristocratique récit du vair Palefroi.
En un mot, les fabliaux sont des contes à rire qui confinent parfois soit au dit moral, soit à la légende sentimentale et che- valeres(|ue. Il est difficile en certains cas de marquer où se fait précisément le passage d'un genre à l'autre; mais l'indécision même des trouvères est un fait littéraire qu'il faut respecter. Pour dresser une liste qui comprenne tous les fa])liaux et rien que des fabliaux, il faut y appliquer l'esprit de finesse et c'est pourquoi quelques désaccords subsisteront toujours entre les critiques. On peut se fier, en général, à la liste <|ue MM. A. de Montaiglon et G. Raynaud ont dressée, avec infiniment de jus- tesse littéraire, en la précieuse édition (ju'ils ont donnée des fal)liaux et qui sert de base à notre étude.
Elle comprend environ cent cinquante poèmes. C'est [leu
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|ionr roprésentor le penro: il on a i»éri un nonil)re (lifficilement appivcialilo, mais très i^radd. Un trouvère, Henri (FAndeli, nous «lonne ce renseic:nement curieux : rimant un grave dit histo- rique, il nous fait remarquer (jue — ce poème n'étant pas un fabliau — il Fécrit sur du ])archemin et non sur des tablettes de cire. Aussi n'avons-nous conservé de Henri d'Audeli quun seul fabliau, et, s'il nous est parvenu, c'est miracle : on n'esti- mait jias que ces amusettes valussent un feuillet de parchemin.
Pourtant, si nous possédons seulement l'intime minorité des fabliaux, certaines inductions nous permettent de croire que nous en avons gardé l'essentiel, le plus caractéristique : fait aisément explicable, si l'on songe que les manuscrits qui nous les ont conservés ne sont [tas des manuscrits de jongleurs, compilés au hasard, mais j)lutôt de véritables collections d'ama- teurs, à la formation desquelles un certain choix a présidé. H <onvient pourtant de faire cette réserve : ces collections repré- sentent excellemment le genre, mais à un moment déjà tardif de son développement : on ne s'est avisé qu'assez tard de former ces recueils; les fabliaux les plus archaïques, tout comme les jihis anciens des contes qui coururent sur Renart et Ysengrin, ont péri.
Naissance et formation du genre. — Sans doute, à la date où nous apparaissent les plus anciens fabliaux, on redisait <'n France, depuis des siècles déjà, des contes plaisants. Très anciennement les Sommes de Pénitence enregistrèrent, au nombre des péchés à punir, le goût de nos ancêtres pour ces histoires grasses. Dès le vni" et le ix^ siècle, le Pœnitentiale Egherti {'\ 76G), les Capitula ad presbi/leros d'Hincmar {-{- 882) interdisent aux fidèles d'y prendre plaisir (fahulas inanes referre, fahulifi otiosis studere) , et ces vilaines historiettes devaient ressemitier fort à nos fabJaux. Antérieurement aux «•roisades, et sans doiilc dès le (b'-but du xi'^ siècle, fut composé l'original de ram|)le recueil (b' coules el de fables connu sous le nom de Rom k lus de Marie de France : il fut un vénérable contemjtorain des rédactions archaïques de la Chanson de Kolaml et contenait le canevas de plusieurs des fabliaux pos- lé-rieurs.
Ainsi, l'on se plu! (b> fort bomu^ heure à ces contes, mais
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on ne les écrivait (|ue rai'ciiient, on ne les rimait jamais. A (luelle époque sont-ils [larvenus à la vie littéraire? Le [)lus ancien que nous ayons conservé — le fai)liau de Riclieut — est exactement daté de 1159, et différents indices nous per- mettent de conjecturei- (jue le genre était alors très voisin d(^ sa naissance. Où était-il né? Dans la commune récemment affranchie, en même temps que la classe bourgeoise, par elle et pour elle, contemporain et solidaire de sa formation et de son développement.
A cette date de 1159, en effet, vers le milieu du xn'' siècle, prend fin cette première période de notre littérature dont le caractère fut d'être exclusivement épique ou religieuse. Notre poésie, née dans la caste guerrière, toute féodale, s'adressa j»ar la suite des temps, et très anciennement déjà, à un pul)lic moins aristocratique : aussitôt le goût de l'observation réaliste et railleuse, l'esprit de dérision pénètrent la seule forme poé- tique alors développée, et dans les hautaines chansons de g-este se glisse un élément comiciue, plaisant, vilain. C'est le germe des fabliaux. Ainsi le bon géant Rainoart égayé de ses énormes facéties la sombre bataille des Aleschans. Ainsi, dans Aijmeri de Narhonne, apparaît le type d'Ernaut de Girone, caricature héroï-comique, et qui ne déparerait pas nos fabliaux. On conçoit aisément que ces intermèdes burlesques se soient vite déta- chés des épopées : lorsque les jongleurs disaient quelque chan- son de geste devant le menu peuple, ils devaient choisir à son usage ces épisodes comiques, et souvent la courte séance de récitation s'achevait avant qu'ils eussent trouvé le temps de revenir à leurs nobles héros. Leur public de vilains s'accou- tume ainsi à les entendre isolément, à en rire, demande même de véritables caricatures d'épopées. Qu'on se rappelle ces antiques parodies, le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et la chanson (ÏAudigier : l'une, fine, rieuse, avec ses ga/js étranges, « le plus ancien spécimen de l'esprit parisien » ; l'autre gros- sière, ordurière. Tout l'esprit des fabliaux y est enclos déjà : dans la Chanson du Pèlerinage mesuré comme dans nos plus jolis fabliaux; dans Andigier odieusement obscène comme dans nos contes les plus honteux. Quand, dans l'aristocratique chanson à'Aiol, le noble héros, beau, fier, pauvre, entre dans
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Orh'.iiis. inarchniids et vil;iiiis, lavcniicrs et tniaii<ls le |ioui'- suivciit (If leurs Iuk'ts: de inrinc, (|iiaii(l dans une ((tiniiiune passent les rj)()|>ros, ils j-ieiit et raillent. Bient(jt on sent que ces intermèdes plaisants n'ont jamais été (jue des intrus dans les poèmes féodaux : l'esprit bourgeois réclame ses droits pro- pres. Il faut an iKturgcois ses joniilcurs (jui viennent, dans les repas des corps de métier, chanter sa gloire, comme celle des douze pairs, et déclamer devant lui les dits des fevres, des hov- lenyiers, i\os peinh^a, qui sont pour lui ce qu'étaient les odes de Pindare ])our les citoyens de Mycènes ou de ^Nlégare. En con- traste avec la littérature des châteaux naît la littérature du tiers. De là ces petits |)oèmes dont R/'cIteiif nous offre le plus ancien exemple et qui n'ont d'autre oh jet que la description ironique de la vie (juotidienne et moyenne. Cette œuvre singulière n'est pas seulement un s|)écimen isolé des fabliaux archaïques; elle est, par certains traits, le modèle des fabliaux conservés. C'est l'histoire brutale d'une fille de joie, Richeut, (|ui se fait l'éduca- trice de son fils et lui enseigne la science de vivre, qui est celle d'aimer à bon [irofit. Il grandit en force et en savoir, jusqu'à lutter avec sa mère elle-même dans l'art qu'elle lui a révélé, courtois et cynique, très gracieux et très féroce, et tandis qu'il poursuit par le vaste monde, comme un chevalier d'Artur, ses f')n/i?v'sese\ ses quêtes, le poète le suit, avec une joie jamais lasse, à travers ses aventures malsaines, comiques ou sanglantes. Par la peinture eflrontée des mœurs, par la vérité de l'observation cruelle, par la vision réaliste d'un monde interlope, le poème de Richeut annonce excellemment les fabliaux postérieurs. Il s'en ilistiiigiie pourtant : il est moins nn conle (piiin tableau de mœurs; Tintrigne n'y est rien, les cai'actères y sont tout. Presfpie tous les fabliaux plus récents, au contraire, sont des contes ti'ès foi'tement charpentés, où l'intrigue, ingénieuse et menue, vaut par <dle-inènie. Ils sont des contes traditionnels, que leurs auteurs n'ont pas inventés, nuiis (|ui leur préexistaient et <pii leur ont survécu. Il semble donc bien que les fabliaux se soient ainsi constituf's : à l'origine, le goût de l'observation e\a<'te, n'-aliste; on a mis en scène, pour le seul plaisir de les peindre dans la V(''iit<'' de leur geste lialiilu(d, les types familiers, le niarcliand du coin, le (derc t/olif/rd, le seigneur, le |irètre du
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village; jtiiis, par une conséquence inévitahlc et rapide, on a clierclié à faire se mouvoir ces personna^^es dans une intrigue intéressante, comique [>ar elle-même. Ces intrigues, que les jon- gleurs n'ont pas inventées, qui les leur a fournies?
Les fabliaux considérés comme des contes tradi- tionnels et la question de leur origine et de leur pro- pagation. — 11 est remarquahle, eu ellet, que, si Ton excepte ([uelques fabliaux, très rares, qui sont sortis tout constitués de l'invention individuelle du jongleur (jui les a rimes (tels le Sen- tier hall H , Frère Denise, les trois Ciiouoi)iesses de Cologne), tous paraissent doués du double don d'ubiquité et de pérennité. L'histoire de Barnt et Haimet, que le trouvère Jean Bedel « rimoioit » au début du xui*^ siècle, MM. Prym et Socin l'ont recueillie en 1881 de la bouche d'un narrateur araméen ; la même année, M. A. Dozon la rapportait d'après un ])aysan albanais et M. J. Rivière, en 1882, d'après un Kabyle du Djurdjura qui la contaminait avec le vieux conte du Trésor de lihampsinit, jadis entendu par Hérodote en Égfvpte. — Le jongleur Haisel a rimé le fabliau des Trois dames à l'anneau, qui est la Gageure des Trois Commères de La Fontaine ; si vous êtes curieux d'en con- naître d'anciennes formes allemandes, vous en pourrez lire dans le Liedersaal de Lassberg, ou chez Hans Folz ou dans les Facetisd Behelianœ; si vous préférez des versions italiennes, vous en trouverez dans le vieux roman des Selle savi, dans le Mamhriano de l'Aveugle de Ferrare, dans les Hacconli siciliani de M. Pitre; au xvu* siècle, Tirso de Molina l'a conté eu espa- gnol, d'Ouville et Yerboquet en français; vous en trouverez une version islandaise, dans la collection de Jon Arnason, — norvé- gienne dans la collection d'Asbjôrnsen, — danoise dans la collec- tion de Gruntvig, — gaélique dans la collection de Campbell, etc. Ainsi, de chacun de nos contes : bon bourgeois de chaque cité, ici luusulman et là chrétien, prêt à servir toutes les morales et à faire rire des blancs, des noirs ou des jaunes, il a subi mille et une métamorphoses ; les prêtres bouddhistes en ont fait une para- bole et les frères prêcheurs un exemple; les princes persans se le sont fait conter par leurs favoris, le Dioneo ou la Lauretta de Boccace l'ont dit à Florence, et voici qu'un folkloriste le rap- porte de Zanzibar.
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Or. il en est ainsi non soulenicnf des contes à rire, mais do tout un tiH'sor de contes niorvoilleux, de chansons, d e proverbes, de superstitions médicales, de pronostics météoroloiriques, de fables, de croyances fantastiques, toutes traditions douées d'une force [)rodiij;ieuse de survivance dans le tem|»s, de diffusion dans l'espace.
Où diacun de ces fjroupes a-t-il pris naissance? Et l'obsédant ])roblème se |)ose de loiifiine et de la transmission des tradi- tions et, plus spécialement, des contes j>opulaires.
Plusieurs vastes systèmes sont en conflit pour y répondre : théorie anjenne, tiiéorie aiifliropolor/iqur , théorie orientaliste. Mais il est permis de n'en retenir ici (pi'un seul, le système orientaliste : car seul il donne au problème plus spécial de l'ori- gine des fabliaux une solution, que même les systèmes géné- raux adverses admettent communément. C'est la théorie, forte de l'autorité de ces noms glorieux : Sylvestre de Sacy, Théo- dore Benfey, Reinhold Koeider, Gaston Paris, selon laquelle l'immense majorité des contes populaires viendrait de l'Inde. Quelques siècles avant Jésus-Christ, le bouddhisme, ami des paraboles, intenta, pour les besoins de sa propagande, un nombre j)rodigieux d'apologues, de récits merveilleux ou plai- sants, de fables. La prédication des moines mendiants les porta en Mongolie, au Thibet, en Chine, tandis qu'ils s'acheminaient aussi vers l'Europe. Les Indiens les avaient réunis en de vastes recueils, le Calila et Dimna, le Çu/icisaptati, le Homan des Sept Sages, d'autres encore, à une époque oii le monde gréco-romain les ignorait. Ces recueils sanscrits, dont le succès n'eut d'égal que celui de la Bible, successivement remaniés en langues pehlvie, aiabe, syriaipie, persane, grecque, hébraïque, parvin- rent enfin aux Occidentaux, au xn^ et au xni" siècle, à la faveur de traductions latines on espagnoles dues à des Juifs : de là nos l'ecueils de <-ontes, le Directorium Jtumanx vitœ, la Disci- pline (le clergic, le IJolopalhos , le Iio)tian des Sept Sages. En même temps, la transmission orale, |dus |>uissante encore que celle (b's livres, les portait à Byzance et en Syrie, où les pèle- rins et les croisés les recevaient des Orientaux. Atijourd'hui encore, étant doinié un coule populaire (pudconipie, il. (\st le |)lus souvent possible de le suivre à la piste et délape en étape
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jusqu'à sa patrie première, qui est l'Inde; et celle origine indienne se trahit — - dit la théorie — de deux façons : tantôt l'on retrouve dans les versions françaises ou italiennes des débris de mœurs hindoues ou de croyances bouddhistes; tantôt les formes occidentales se révèlent comme de iiauches et illo- giques remaniements d'une forme mère, laquelle est indienne.
(rest donc l'invasion exotique des contes indiens qui aurait enseigné à nos trouvères, confinés jusque-là (Uuis le monde légendaire des héros d'épopée, l'art de peindre aussi les mœurs quotidiennes, les petites gens, la vie du carrefour et de la rue. « En s'eflorçant, dit M. G. Paris, d'approprier les contes orien- taux aux mœui-s européennes, les poètes apprirent peu à peu à observer ces mœurs pour elles-mêmes et à les retracer avec lldélité. Ils apprirent à faire tenir dans le cadre de la vie réelle et bourgeoise de leur temps les incidents qu'ils avaient à raconter et, en s'y appliquant, ils acquirent l'art de comprendre et d'exprimer les sentiments, les allures, le langage de la société où ils vivaient. Ainsi se forma peu à peu cette littérature des fabliaux cpii, })ar une singulière destinée, a fini par être le plus véritablement })Opulaire de nos anciens genres poéti(jues, lùen qu'elle ait sa cause et ses racines dans l'extrême Orient. »
Il ne semble pas que cette théorie, courante aujourd'hui et presque officielle, soit valable. Elle allègue que les formes les plus anciennes des contes sont généralement indiennes : c'est le s(»|ijiisme : post hoc, ergo propler hoc, dont le bénéfice même ne .saurait lui être concédé : car — la plus supei-ficielle investiga- tion le prouve — l'antiijuité a possédé un vaste trésor de contes plaisants ou merveilleux, égyptiens, grecs, romains, que le haut moyen àg(^ a connus pareillement et qui sont parfois les mêmes que redisent encore nos paysans. — Elle tire un autre argument du fait que les plus impoi'tants recueils sanscrits ont été traduits on des langues euro|)éennes au xu" et au xm*^ siècle : aussitôt, dit-elle, les fabliaux fleurissent en France, en Allemagne. Mais ce n'est qu'un idohim libri : car on a beau traduire ces recueils au moyen Age, il ne semble pas qu'un seul des soixante ou cent poètes allemands ou français dont nous possédons les contes les ait utilisés ou même connus. Tous, ils représentent ex(dusivement la tradition orale. De plus, si l'on
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dépouille ces lia<liiclions do rocueils oi'iciilaiix cl si Ton dresse la staiislicjue comparée des récits qu'elles mettaieul à la (lis|)0- sition de nos joriiileurs et de nos prédicateurs et des récils que jontileurs el pi'édical(Hirs pai'aissent leur avoir empruntés, on constate (pie ce iionihre esl d(''ris(»ire : ddù il résulte (jue ces grands recueils sont g-énéralement restés d'obscures œuvres de caltinet. — La théorie soutient encore [>arfois (|ue nos contes j)opulaires retiennent des détritus de la pensée indienne et houddhiste (jui les créa : mais ses jdus déterminés partisans sont aujourd'hui réduits à recomiaître la vanit*'- de cette pré- tentir»n. — Elle affirme enfin que les formes euroj)éennnes des contes se trahissent comme des remaniements de formes orien- tales. Or, des enquêtes minutieuses tentées sur un certain nombre de fabliaux paraissent démontrer pi-t'cisément le con- traire : loin que les versions orientales soient les mieux agen- cées, les plus logiques, partant les versions mères, il semble souvent (pie le ra]>|)ort soit inverse et ce sont les versions indiennes (jui apparaisseni pIiitiM comme des remaniements.
L'hypothèse de l'origine indienne des contes populaires paraîl donc n'être qu'un conte de savants, moins plaisant ([iie les autres. La théorie est vraie quand elle se léduit à dire : l'Inde a produit de grandes collections de contes; par la voie des livres et [>ar la voie orale, elle a contribu('> à (M1 [(ropagcr im grand nombre. Aftirmations qui conviennent à un autre [mys quel- con({ue : tous en ont créé; il est venu, il vient des contes de l'Inde comme il en vient journellement des (piatre points cardi- naux. I^a théorie est fausse, (piand elle alfribue à l'Inde un rcMe pr(''|)ond(''rant, (piaiid elle l'appelle « la source, b^ r(''servoir, la matrice, le foyer, la patrie » des contes. C'est dire (pie le système orientaliste meurt au moment précis où il devient un système.
L'histoire ne nous periud pas de su|>|>oser ipi'il ait e\ist('' un peuple privib''gié, ayant re(Mi la mission d'inventer les contes dont devait à |)erpétuité s'amus(>r l'humanité future. VAU' ikmis im|M)se de conclure, au coulraire. à la |iolv^énési(^ des contes. Nos jon- gleurs n'avaieul (pic tain' d aller chercher leurs sujets juscjuc dans l'Inde. Où les ont-ils pris? ils uons le discnl eux-mêmes : celui-ci l'a « oï contera Douai... ".cet autre, « à NCrcelai, devant
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les changes » ; coliii-là « on Beessin, inoui |»n's de ViiT ». Ils n'ont eu qu'à se baisser vers l'obscure tradition orale, où, depuis le haut moyen âge, vécrétaient leurs contes. Pareillement ont agi, à toute époque, les conteui's lettrés : novellistos italiens, auteurs de farces du xv*" siècle. Molièn^ n';i pas découvert le Médecin tnalgré lui dans le manuscrit 837 (h' la Bibliothèque nationale, qui contient le fabliau du Vilain mire et qu'il igno- rait aussi ])ai"failement que Ptolémée ignorait l'existence de l'Amérique. Boccace, Sacchetti, Bandello n'ont pas davantage plagié les fabliaux, depuis long1enn>s dis[»arus. Fabliaux, nou- velles italiennes, farces italiennes ou françaises ne sont que les accidents littéraires de l'incessante vie orale d^s contes. La question de l'origâne des contes populaires est donc une ques- tion mal j)Osée. Tout conte comprend, outre des épisodes d'orne- ment, accessoires et caducs, qui sont de l'ai'bitraire des divers narrateurs, un ensemble de données constitutives, immuables et nécessaires, qui s'imposent à tout conteur passé, présent ou futur. Or il est certains contes dont les données organiques, morales, sentimentales ou merveilleuses, sont si spéciales qu'elles ne sont intelligibles que pour des g-roupes d'hommes très déter- minés : tels les contes de la Table Ronde, telles les légendes épiques et hagiographiques. On peut les appeler des contes ethniques, et il est légitime, voire facile, d'en étudier l'origine et les migrations, puisque cette recherche consiste à marquer quelle limitation les données organiques de la légende lui impo- sent dans l'espace et dans le temps; à quels hommes elle con- vient exclusivement. C'est ainsi (jue l'on constitue des groupes de contes celtiques, germaniques, arabes; — médiévaux, mo- dernes; — chrétiens, musulmans, etc. Mais l'immense majorité des contes }»opulaires, dont on recherche désespérément l'ori- gine, échappe à toute limitation. Ils reposent (en leur partie organique), les fabliaux sur <les postulats moraux ou sociaux si universels, — les fables sur un symbolisme si sim|de, — les contes de fées sur un nu^rveilleux si peu caractéi'isé, — qu'ils sont indifféremment acceptables de tout homme venant en ce monde. De là, leur double don d'ubiquité et de pérennité; de là, par consé([uence immédiate, l'impossibilité de rien savoir de leur origine, ni de leur mode de pro|tagation. Tls n'ont rien
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(l'efliniqne : comment les attribuer à tel peuple créateur? Ils ne sont caractéristiques d'aucune civilisation : comment les loca- liser? (l'aucun temps : comment les dater? Il est impossible — et indilTérent — de savoir où, quand chacun d'eux est né, puisque, par définition, il peut être né en un lieu quelconque, en un temps quelconque; il esl impossibb' — et indilTérent — de savoir comment chacun d'eux s'est proj)agé, puisque, n'ayant à vaincre aucune résistance pour passer d'une civilisation à l'autre, il vagabonde librement par le monde, sans connaître plus de règ-les fixes qu'une graine emportée par le vent.
Mais ces mêmes contes universels, presque dénués d'intérêt si on les couéidèro en leurs traits les plus généraux, patrimoine banal de tous les peuples, revêtent dans chaque civilisation, presque dans chaque village, une forme diverse. Sous ce cos- tume local, ils sont les citoyens de tel ou tel pays; ils devien- nent, à leur tour, des contes ethniques. Ces mêmes contes à rire, indifférents sous leur forme organique, immuable, com- mune aux Mille et une Nuits, à Rutebeuf, à Chaucer, à Boccace, deviennent des témoins précieux, chez Rutebeuf, des mœurs du xm* siècle français; dans les Mille et une Nuita, de l'imagina- tion arabe; chez Chaucer, du xiv" siècle anglais; chez Boccace, de la première Renaissance italienne.
L'esprit des fabliaux. — Tl ne s'agit donc pas de })our- suivre nos contes de migration en migration et de mirage en mirage ]>our eu rechercher l'introuvaljjojtalrie, mais (h' considérer nos fai)liaux comme des œuvres dart, significatives du xui® siècle français. Nos trouvères ne les ont pas inventés : qu'importe? Il suffit qu'ils s'en soient amusés. Presque toutes les nouvelles du Décaméron voyageaient |)ar le monde avant que Boccace ne vînt; et voyagent encore : mais ])our(juoi Boccace a-t-il arrêté au passage ces cent contes et non tels de ces cent autres? Une époque est respoiisal)le des contes où eUe s'est complue, dont elle a diversifié à sa guise et façonné à sa ressemblance la matière brute et commune. Les mêmes contes à rire, qui ne sont chez nous. Français, que des gaillardises, étaient jadis des paraboles morales (|ue le brahmane VichiKnisarmaii faisait servir à riiislniclioii |)(»lili(|iie des jeunes |>rinces, au mèm<» titre que les plus graves slo/ias. (]es mêmes coules gras, les Italiens
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(le la Renaissance les ont tachés de sang. Chez Bandello ou Ser- cambi, l'amant surpris risque sa vie : d'où un intérêt drama- tique supérieur. Par un singulier mélange de courtoisie et de cruauté, ils ont ennobli leur banale matière.
En voici un exemple. On connaît le gaulois fabliau du Mari qui /ht sa femme confesse. Déguisé en moine, il surprend l'aveu des fautes de sa femme et peut se convaincre de son malheur; mais la rusée soupçonne la fraude et réussit à persuader au faux moine qu'elle l'a reconnu sous le froc avant de com- mencer sa confession, qu'elle a seulement voulu l'éprouver, et le fait tomber à ses genoux, repentant et grotesque. Voici les derniers vers du Chevalier confesseur de La Fontaine, où le dénoùment est le même que dans le faldiau. Comme la péni- tente vient d'avouer à messire Artus son amour pour un prêtre,
Son mari donc l'inleiTompt là dessus, Dont bien lui prit. « Ah ! dit-il, infidèle. Un prêtre même! A qui crois-tu parler?
— A mon mari, dit la fausse femelle, Qui d'un tel pas sut bien se démêler. Je vous ai vu dans ce lieu vous couler, Ce qui m'a fait douter du badinage;
C'est un grand cas qu'étant homme si sage. Vous n'ayez su l'énigme débrouiller.
— Béni soit Dieu ! dit alors le bonhomme, Je suis un sot de l'avoir si mal pris ! »
Dans les contes de Bandello, qui portent bien leur titre (VHis- toires tragiques, cette maligne gauloiserie est devenue un poi- gnant drame d'amour, dont voici le dénoùment : « Alors la damoyselle, ayant fini sa confession, remonta en coche, s'en retournant où jamais elle n'entra vive ; car, voyant son mari venir vers elle, elle commanda au cocher qu'il arrestast; mais ce fut à son grand dam et deffaicte, veu que, dès qu'il l'eut accostée, il lui donna de sa dague dans le sein, et choisist bien le lieu. »
On peut donc interroger les fabliaux comme un groupe d'œu- vres révélatrices d'un esprit propre, lequel exprime une époque distincte. A vrai dire, cette tentative peut à certain égard sem- bler illégitime. En effet, nos poèmes se répartissent indistinc- tement sur toutes les provinces du nord de la France, Cham-
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paj:nc, Orléanais, lIc-de-Fraiicf, Xoniiaiidic t'I, «le |»réft'r(Mi('o ]»eut-ètre, sur les l»ays du nord-est : Picardie, Ponthieu, Artois, Flandre, Hainaut. Ils se i(''|iailissent non moins indistinctement sur près de deux siècles, entre lloO et l-TiO, daf<' où meurt Jean de Condé, le dernier i-imeur connu de fabliaux. « La plu- part, dit M. G. Paris, sont de la lin du xii^ ou du commence- ment du xm* siècle. » Mais les noms de Philippe de Beauma- noir, d'Henri d'Andeli, de Rutebeuf, de AVatriquet de Couvin, tous auteurs de fabliaux qui ont vécu dans la seconde moitié du xin* siècle ou au début <Iu xiv'", nous attestent que la vogue des fabliaux ne s'est jamais ralentie au cours de cette longue période. Il pourrait donc paraître téméraire de grouper ces cent cinquante poèmes d'oi'igine et de dates si diverses, de recher- cher l'esprit commun qui anima ces cinquante poètes. La tache est possible pourtant, car les œuvres de chaque conteur ne sont point marquées de traits fort individuels. Il n'y a guère de génies parmi les poètes du moyen âge. Nous sommes en une époque semi-primitive, où l'influence du milieu social et du moment est prépondérante.
Que recherchent donc nos conteurs ? L'instruction morale, comme VHitopadésn'^. la volupté, comme La Fontaine? la ]>ein- ture des cas étranges, des espèces rares, comme Bandello? la satire des mœurs contemporaines, comme Henri Estienne? Inter- rogeons les prologues des fabliaux; ils nous répondent d'une voix : un fabliau n'est qu'une amusette. Ce sont « mots pour la gent faire i"ire » ; ce « joli clerc » ne s'étuflie qu'à « faire chose de quoi l'on rie ». Ce jongleur narre « son f.iltelef ]>our delitei- », pour << s'eslasser », pour « s'esbatre », « |>arjoieel |)ar envoi- sëure ». — Mais les trouvères n onl-ils pas d'autre ambition? (piebpie |>rétention morale? Assurément. Ils croient à la vertu saine du rire. 11 n'est pas de hoiirde ni de truf'e si indiflérente qu'on n'en puisse tirer quelque leçon. Ecoutez les fabliaux pour lire d aliord, au hes(»in |ioiii' en proliler :
Vos qui fablcaus volés oïr,... Volenliers les dcvés aprcndre, Les [diisors por essample prendre, Va les phisors por les risées nui (!•• niaiuli's t;on/. sont amées...
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... Car par biaiis diz est obliéc Maintes l'ois ire el cuisanrons... Et quant aucuns dit les risées, Les Torts tançons sont oblices.
M.iis rinieiitioii inoralc ne vient jamais (jnc |»ar surcroît. Pour instruire, nos poètes n'ont-ils pas les dits moraux (pi'ils distin- iiuent très soigneusement des fabliaux? Iri leurs visées morales sont très humbles. Ils n'ont guère d'intentions réformatrices. Le principal, c'est de rii'e. Les fabliaux ne sont que « risée et iial)et ».
Mais les sources du l'ire sont singulièrement diverses selon les hommes. De quoi riait-on au xni" siècle?
D'abord, on riait de peu. Ce rire était facile, médiocrement exigeant. Ferons-nous à tels de ces fabliaux* l'hoimeur de les <-om[der |»oui- des (euvres littéraires? Ce sont de médiocres historiettes puériles, des imitations de baragouins exotiques, des calembours, des gausseries de paysans. Ce sont bien là les fabellœ hjnoliilium. Négligeons ces fabliaux simplistes, non sans retenir ce j»i"emier trait commun à tous nos contes : les sources du comiques y sont étrangement superticielles.
Considérons des contes plus caractéristiques. L'esprit des fabliaux s'y révèle d'aboi-d par la bonne humeur. Seule, rail- b'use et inoflensive, elle fait les frais de maintes de ces jdai- santes <lrôleries : le Préire aux mûres, le dit des Perdrix., le Convoifeux et f Envieux, le Prêtre qui dit la passion. Un prêtre chante l'office du vendredi saint; mais il a beau feuilleter son livre, il a ])erdu ses signets. Il s'eml)i'ouille, ne peut retrouver l'évangile de la Passion. Que faire? les vilains ont faim ; le prêtre veut-il à [)laisii' ]))-olonger leur jeûne? Ils s'impatientent. Bravement, à tout hasard, il bredouille les vêpres du dimanche : Dixit iJoiniïius domino meo..., se démenant de son mieux, ])oui' (pie l'offrande soit fructueuse. D<' loin en loin, des bribes de l'évangile cherché lui j'eviennent à la mémoii'e; alors, il les lance à tue-tête : Parrabasl clanie-t-il, aussi fort qu'un crieui" qui crie un ban... et les vilains, émus, battent leur coulpe. Puis
I. Tels sont : la Maie Honte, la Vieille qui oint la palme au chevalier, E^liiUu liarat, Travers et Haimet, les deux Chevaux, la Plentc, les deux Anglais, la Darne qui conquic son baron, Brunain, la Vache auprestre.
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Criici/if/r einn, el sos pai'oissions sont inondés de compon<li(»n. Cependant s(»m clerc trouve lévnniiilo lr(t|) long- et lui sert cet étraniie r('[ions :
Fac finis! — Non fac, amis, Usquc ad mimbilia... Mais,
Si lost com ot reçu l'argent. Si fist la passion (iner...
C'est, comme on voit, une raillciie ])ien innocente. — Ecoutez encore ce conte : un pauvre mercier ambulant, ne |)Ouvant payer dans nne auberge l'avoine et le fourrage pour sou cheval, l'attache dans un pré bien clos, qui appartient au seig^neur du pays. « Ce seigneur, lui a-t-on dit, est loyal et bon ; si le cheval est placé sous sa sauvegarde, des larrons pourront bien s'en emparer; mais on n'aura [)as en vain invoqué son apjiui ; il dédommagrera le volé et fera pendre le voleur. » Le mercier s'est rendu à ces raisons : il recommande son roussin au seî- g^neur et dit pai" surcroît force oraisons, pour que Dieu défende que nul emmène son cheval hors du pré. Dieu « ne lui faillit mie » ; personne n'emnu'iia son bidet; car le lendemain il en retrouva la carcasse à la même place; pendant la nuit, une louve l'a dévoré. Il s'en vient vers le seigneur : « J'avais mis mon cheval sous votre sauveg'^arde et sous celle de Dieu; vous me devez (bMlommagrement. — Soit; mais 'combien valait ton cheval? — Soixante sous. — En voici donc trente; pour le reste, puis(pie tu as perdu ton cheval sur la firnire de Dieu et la mi(Mme, fais-toi payer par Dieu; va le ficujer sur sa terre. » Le meiciei- s'en va, tout marri de cette cruelle et juste sentence, quand il rencontre un moine. « — A qui es-tu? — Je suis à Dieu. — Sois donc le bienvenu! Tl me doit trente sous; comme son homme lige, tu répondras ()our lui. Paye-moi donc! » Et l'aflaire est portée devant le seigneur qui juge selon les saines coutumes du droit h'wMlai : « Es-tu riiouiuie d(> Dieu? paye. Xe pay(\s-lu pas? c'est renier ton suzerain. » — Le nutlue s"e.\(''cule.
Dans tous ces contes transparaît la même gaîté maligne, pi(piant à peine, à Heur d'épiderme. Ijcs poèbvs s'amuseni à ces es(piisses rapides; ils se com|»lais(Mil eu cet esprit de caricature, non trop tourui' à la charge, avisi''. tiu, j(»vial, h'ger.
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Mais ce sont là des sujets trop siinj)les; parfois cette l)elle liuineur anime un |)etit drame plus complexe, savamment machiné, fait vivre quehpies instants tout un monde minuscule de personnages jdaisants. Le modèle en est dans le Vilain mire, ou dans les trois Bossns ménestrels, ou bien encore dans ce gentil chef-d'œuvre, les trois Aveugles de Compiègnc. Clopin- clopant, trois aveugles cheminent de Compiègne vers Sentis. Un riche clerc passe, « qui bien et mal assez savoit ». Sont-ce de vrais aveugles? Pour s'en assurer : « Voici, leur dit-il, un besant d'or pour vous trois. 11 le dit, mais ne leur donne rien et chacun des trois ribauds croit que l'un de ses compagnons a reçu l'aubaine. — Un besant! mais c'est de quoi faire bombance de vin d'Auxerre et de Soissons, de chapons et de [)àtés. Les voici retournés à Compiègne, suivis du clerc qui les observe. Ils sont attablés dans une auberge et se font servii- « comme des chevaliers » :
« Tien! je t'en doing! après m'en donne! Cis crut sor une vigne bonne! »
L'heure de payer est venue : c'est dix sous! — « Soit, «lisent sans marchander les magnifi({ues compères; voici un besant : qu'on nous rende le surplus! » Mais où est le besant?
— Je n'en ai inie!
— Dont Ta Robers Barbe-florie?
— Non ai! — Mais vous l'avez, bien sai!
— Par le cuer bien ! mie n'en ai!
Ils se disputent, se battent; le clerc « de rire et d'aise se pas- moit ». Il a pitié d'eux pourtant : « Je paierai, dit-il au taver- nier; ou plutôt le prêtre du moutier, qui est de mes amis, paiera pour moi. » Suit le bon tour que les Repues franches attribuent à Villon. La main (hms la main, le clerc et l'aubergiste arrivent au luoutier. Le clerc tire le prêtre à part : « Sire, j'ai pris hôtel chez ce prudhomme, votre paroissien; depuis hier soir, une cruelle maladie l'a saisi; il est tout assoti et marvoié. Voici dix «leniers; li.sez-lui, pour le guérir, un évangile sur la tète. — Le prêtre dit donc au tavernier : « Attendez que j'aie chanté ma messe et je réglerai votre affaire. » L'aubergiste attend [>atiem-
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nuMil, livs ra.ssiii('', tandis (|uc le clerc s"(»s(|iiiv('. Sa nicsso dilc, le |»irlic veut faire apeiioiiillcr son paroissien, (pii demande ol)slin(''nient de l'ari;ent el non des exorcismos. Mais c'est sa maladie! Maintenu par de robustes iiaillards,il a beau protester; il est as|»eriré d'eau bénite et doit suppoi'ter (ju'on lui lise l'évan- gile sur la tète.
Un ti'ait encore : c'est I attitude frondeuse, ironiquement fami- lière, (|ue les conteurs prennent souvent à l'éfiard des ])erson- nages sacrés. Ce jouf-leur qui, chargé de veiller en enfer sur la cuve où les âmes cuisent, et qui les joue aux dés contre saint Pierre, ne craint pas, quand il a perdu, d'accuser son adversaire de tricherie, et de le tirer par ses belles moustaches tressées (Sanil Pierre et le Jomjleur). — Ce vilain, (|ui se présente à la porte du ciel, n'a point la moindre révérence |)our les saints vénérables qui lui refusent l'entrée : « Vous me chassez, beau sire Pierre? pourtant je n'ai jamais renié Dieu, comme vous fîtes par trois fois. — Ce manoir est à nous, va-t'en! lui dit saint Thomas, (jui vient à la rescousse. — Thomas, Thomas, ai-je demaïKJé, comme toi, à toucher les |daies du Sauveur? — Yiile le Paradis! lui dit saint Paul. — l'aul, je n'ai pas, comme toi, lapidé saint Etieiuie » (/e ]'ilaiii ijui conqu/'st paradis par plaid).
Tous ces contes — d'autres encore — sont d'excellents témoins de l'esprit gaulois, t(d (pie l'a délini Taine. Ils manifestent les deux traits les plus saillants de cet es])rit : la verve facilement contente, la bonne humeur ironique. On y rit de peu, on y rit de bon cœur. C'est un esprit léger, ra]tide, aigu, malin, mesuré. Jl nous fra|i|ie jieu, |irécisément |)arce (pi'il nous est li'cq» fami- lier, trop « privé », dirait Montaigne. Mais comparez-le, comme l'a fait M. lîrunetière, à cette tendance contraire de notre tem- pérament national, à la préciosité; ou bien rapprochez-le de ïhumour anglais, du GemïUh allemand : ses traits distinctifs sailliront. Il est sans arrière-jilans, sans ]u"(>fondeur ; il manque de métapnysi(jue; il ne s'embarrasse guère de poésie ni dérou- leur; il n'est ni l'esprit de finesse, ni l'atticisme. 11 est la malice, le bon sens joyeux, l'ironie un peu grosse, j)récise pouilant, et juste. Il ne clieiclie pas les ('d(''meids du comi(pn' dans la fantas- tique exagération des choses, dans le grtdesipie; mais dans la
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visidii railleuse, lé^ènMjiciit outi'ée, du ircl. Il ne va pas sans vulf'-arité; il est terre à terre et sans jxtrtée. Satirique? non, mais frondeur; égrillard et non voluptueux; IViand et non gour- mand. 11 est à la limite inférieure de nos qualités nationales, à la limite supérieure de nos vices natifs.
Mais il manque à eette définition le trait csscntiid, sans leijuel on peut dire que l'esprit gaulois ne serait pas : l(^ goùl de la gaillardise, voire de quelque chose de pis.
Nos pères se sont ingéniés de mille façons à se représenter comme les plus infortunés des maris. Ils ont imaginé ou retrouvé <les talismans révélateurs de leurs mésaventures : le manteau (Michanté qui s'allonge ou se rétrécit soudain, s'il est revêtu par une femme infidèle, la coupe où seuls peuvent boire les maris heureux. Un cinquième des fabliaux détourneraient Panurge du mariage, ce qui n'est pas dire que les autres l'y encourageraient. Xos conteurs ont dévelo]q)é tout un vaste cycle des ruses fémi- nines : c'est un véritable Str/gvéda. Les femmes des fabliaux ne l'eculent devant aucun stratagrème : elles savent persuader à leurs maris, l'une qu'il est revêtu d'un vêtement invisible, la seconde qu'il s'est fait moine, la troisième qu'il est mort. Elles savent tromper la surveillance la plus minutieuse : grâce à leurs ruses, cet amant se déguise en saineresse ou en rebouteur; cet autre se fait hisser dans une corbeille jusfpi'au haut de la tour où sa dame est étroitement gardée. Elles savent découvrir pour les galants les retraites les plus imprévues ": elles les mussenf dans un escrin, ou sous un cuvier et font crier au feu par un ribaud dès que le mari s'approche de la cachette. Surprises en flagrant délit, elles savent engUjnier le jaloux, lui persuader, comme la commère du fabliau des Tresses, qu'il a rêvé, qu'il est enfantosmé. Et quand l'une d'elles a bien dupé son vilain, qu'elle l'a affublé d'un peliçon g-rotesque ou l'a envoyé rendre au cou- vent des Gordeliers cette })récieuse relique, les braies de Mon- seignieur saint François, le poète ne se tient pas d'aise : « le tour, s'écrie-t-il, fu biaus et grascieus. » A quoi bon lutter contre elles, d'ailleurs? « Moût set femme de renardise! » Les sur- veiller? « Fols est qui femme espie et guette! » Ruser avec elles? « C'est faire folie et orgueil. » N'ont-elles pas déçu les sages, « dès le temps Alxd », — Salomon, lïippocrate, Constantin?
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Rappelez-vous le iiracieiix lai d'Aristote, si iinivorsellement populaire au moyen Auc (ju'on on sculptait les héi-os dans les cathédrales, aux portails, aux ehapiteaux des pilastres, sur les miséricordes des stalles, ou encore sur des cotTrets d'ivoire et des aciuanianiles :
Alexandre, le hon roi des Indes et d'Efivjde, a sul>jugué les Indes et, honteusement, « se tient coi » dans sa conquête. Amour a franche seiiineurie sur les rois comme sur les vilains, et le vainqueur s'est épris d'une de ses nouvelles sujettes. Son maître Aristote, (jui « sait toute clergie », le re})rend au nom de ses harons qu'il néglig:e poui* muser avec elle. Le roi lui promet déhonnairement de s'amender, mais inca[)al)le d'ouhlier la beauté de la jeune Indienne, « son front poli, [)lus clair que cristal », il tombe en mélancolie. Elle s'aperçoit de sa tristesse, lui en arrache le secret, promet de se venger du vieux maître « chenu et pâle » : avant le lendemain, à l'heure de none, elle lui aura fait perdre sa dialectique et sa grammaire. Qu'Alexandre se tienne seulement aux aguets, à l'aube, derrière une fenêtre de la tour qui donne sur le jardin.
En eflet, au point du jour, elle descend au verger, pieds nus, sans avoir lié sa guim[)e, sa belle tresse blonde abandonnée sur le dos; elle' va, à travers les fleurs, relevant par coquetterie un pan de son hliaut violet et fredonnant des chansonnettes :
ou bien
« Or la voi, la voi, m'amie; La fontaine i sort série... »
« Ci me tiennent aniorettes Ou je lien ma main... »
Maître Aristote d'Athènes rent<'nd, du milieu de ses livres; la chanteuse
Au cuer li met un souvenir Tel que son livre li l'et clore.
« Ilélas! songe-l-il, (ju'csidcvciiu uu)U coMir? »
« J(> sui loz vieus et to/. clienuz, Lais et pales et noirs et maigres, Vax iilosolie plus aigres Hue nus (""on sache ne c'ou cuidc »
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ïan<lis qu'il se désolo, la dame cueille des l'ameaux de menthe, tresse un chapel de maintes tleurs et ses chansons volent jus- qu'au vieillard, taquines et câlines.
Lentement, par ces gracieux manèges de coquetterie, elle enchante le philosophe, si hien que le très sage Aristote se met à lui parler le langage amoureux des trouhadours et, comme un chevalier de la Tahle Ronde, s'offre à mettre pour elle corps et àme, vie et honneur « en aventure ». Elle n'en demande pas tant, mais qu'il se [die seulement à l'une de ses fantaisies : qu'il se laisse chevauchei' un petit peu par elle, sur l'herhe, en ce verger : — « Et je veux que vous ayez une selle sur le dos » :
J'irai plus honorablement...
Il consent; voilà le meilleur clerc du monde harnaché comme un roussin, et la fillette (jui rit et chante clair sur son dos. Alexandre paraît à la fenêtre de la tour. Le philosophe sellé et hridé se tire spirituellement de l'aventure et retrouve soudain toute sa dialectique : « Sire, voyez si j'avais raison de craindre l'amour pour vous qui êtes dans toute l'ardeur du jeune âge, puisqu'il a pu m'accoutrer ainsi, moi qui suis plein de vieil- lesse! J'ai joint l'exemple au précepte; sachez en profiter. »
Est-il hesoin de rappeler encore* Aubei^ée ou Gombert et les deux clercs, prototype du Meunier de Trumpinglon de Ghaucer €t du Berceau de La Fontaine? ou ce plaisant conte du Chevalier à la robe vermeille : Un riche vavasseur revient des plaids de Sentis, à l'improviste. En rentrant, il trouve dans sa cour un palefroi tout harnaché qu'il ne se connaissait pas, un épervier mué, deux petits chiens à prendre les alouettes; dans la chambre de sa femme, une robe d'écarlate vermeille, fourrée d'hermine, et des éperons fraîchement dorés. « — Dame, à qui ce cheval? à qui cet épervier? ces chiens? cette robe? ces éperons? — A vous-même, sire. N'auriez-vous donc pas rencontré mon frère? Il ne fait que sortir d'ici et m'a laissé ces présents pour vous. » Le [)rudhomme accepte et s'endort content, tandis qu'un certain
\. Voici une liste abrégée des fabliaux qui constituent le cycle des ruses fémi- nines : la Bourr/eoise d'Orléans, les Braies au cordelier, le Chevalier à la cor- beille, le Cuvier, la Dame qui fist trois tours entour le viouslier, les trois Dames qui troverent Vanel, le lai de l'Esperrier, le Maignien, le l'iiçon, le Prestre qui abevete, la Saineresse, les Ti-esses, le Vilain de Baiileul, etc.
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clicvalici". (•;icli('' juscuic-là, rcpiTMid s;i toIm' d'érarlato, rpchaussf- ses (''jKMoiis (I or, rcinonlc sur son |);il('fi'oi, n'|tr(M!<I son rper- vior sur son poing et s'esiiuivc, suivi de ses pelils chicMis à prendre les alouettes. — Le honliomnie s'est réveillé : « — ('à, qu'on m'apporte ma rol)(^ vermeille! » Son écuver lui présente son vèlciiKMil vcri de tons les jours. — » >i'on ! c'est ma rolx' vermeille ipic je veux. — - Sire, lui denuinde sa femme, avez- vous donc acliet»' ou emprunté une robe? — Mais n'en ai-je pas reçu, hier, une en cadeau? — Ktes-vous donc un ménestrel (ju'on vous fasse des dons stMuldahles? un jongleur? un faiseur de tours? Quelle vraisemhlance (ju'un riche vavasseur, comme vous, ait pu accepter ces présents? — N'ai-je (h)nc })as trouvé hier, céans, tous ces cadeaux de mon heau-frère, un épervier, un ]»al<»froi? — Sire, vous savez bien (pie, depuis deux mois et demi, nous n'avons pas vu luon frère. S'il vous |)laît d'avoir un palefroi de plus, n'avez-vous pas assez de rente pour l'acheter? » Le prud'homme, convaincu par cette évidence. Unit par con- venir qu'il a été enfantosmé et sa femme lui décrit tout l'itiné- raire du pèlerinage (ju'il doit entreprendre, s'il veut guérir : qu'il passe ])ar Saint-Jacques, Saint-Eloi, Saint-Romacle, Saint- Ernoul, Saint-Sauveur :
Sire, Dieus penst de vous conduire!
On le voi! |»ar ces exem[)les : nos trouvères sont capables d'élégance et d'es})rit, et leurs meilleurs contes à rire nous con- duisent, par l'insensible transition de nouvelles mi-plaisantes, mi-sentimentales, comme Gnillainnr tm faucon et la Bourse pleine de sens, jusqu'aux b'-gendes lout(>s cbevaleresfjues du vai7' Palefroi et du Chevalier au c/tainsf.
^[ais plus liabitu(dlement ces grivoiseries nous mènent à d'indicibles vilenies. C'est une honteuse galerie de piVdres et de moines débauchés, d'enfants précocement vicieux, de jeunes tilles (|ui s(»iil des drôlesses ou des niaises, pr/'cieuses (pii crai- gnent le nu)t et non la clutse; de matrones (pii donnent à leurs filles de singuliers rhastieniens: <le Macettes, de duègnes éna- mourées. C'est (oui un corpus de contes insolemment brutaux, où ii(»us n avons le clioix (preiiire la siabdogie et le priapisme. Les lois des justes proporli(Mis Noudraieul (|u (Ui en Irailàt ici
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aussi longuement que des autres séries de contes : car ils ne forment pas la catégorie de fabliaux la moins nomhieuse ni la moins bien accueillie du moyen âge. Tel d'entre eux, si répugnant que le titre môme n'en saurait être rapporté (t. VI, p. 67, n» 147 de l'édition de Montaiglon), a, selon les versions, de oOO à 800 vers; il a été remanié, tout comme une noble chanson de geste, par trois ou quatre poètes; il s'est trouvé jusqu'à sept manusci'its ])Our nous le conserver : pas un fabliau qui nous ait été transmis à plus d'exemplaires. Bornons-nous à énuniérer en note les titres de ces poèmes ^ : je ne connais d'analogues, comme modèles de brutalité cynique, qu'une collection d'odieux contes de moujiks, récemment publiée. Passons vite, mais ne les considérons pas comme indifférents pourtant. Souvenons-nous qu'ils existent et (pi'ils ont plu. Ce cynisme n'est-il j)as l'aboutissant extrême et peut-être nécessaire de l'esprit gaulois?
La versification, la composition et le style des fabliaux. — L'esprit (b's fabliaux a trouvé son expression accomplie. Les fabliaux n'ont point pàti, comme tant de genres littéraires du moyen âge, comme les chansons de geste, comme les mystères, de cette trop fréquente impuissance verbale des écrivains, qui met une si pénible disproportion entre l'image conçue par le poète et sa notation, entre l'idée et le mot.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est, en effet, l'absence de toute prétention littéraire chez nos conteurs. Ils n'apportent pas, cà rimer ces amusettes, la même vanité que dans la chanson d'amour ou le roman d'aventure. Ils content pour le plaisir, soucieux sim- plement d'animer un instant les personnages fugitifs de leurs petites comédies. De là une poétique très rudimentaire, dont voici la règle essentielle et pres([ue unique, exprimée en vers naïfs :
Un fabelet vous vuel conter D'une fable quejou oï, Dont au dire mont m'esjoï:
1. Jouglel, Gauleron et Marion, les trois Meschines, Chariot le Juif, les trois Dames, la Daine qui aveine demandoit, la Damoiselle qui voloit voler en l'air, la Damoiselle qui son/oit, la Femme qui servait cent chevaliers, le Pèc/ieur de Pont- sur-Seine, le Valet aux douze femmes, les Quatre souhaits Saint Martin, le Fevre de Creeil, le sot Chevalier, la Sorisete des estopes, et tant d'autros dont on ne peut même dire !e titre (éd. de Montaiglon, 1, 2S; III. o7. 60. 8o; IV, 101, lOo, 107; Y, 121, 122, 13:{; VI, 148). etc.
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Or le vous ai torné en rime, Tout sans barat et tout sans lime. ... Car li lablcl cort ot petit Anuient mains que li trop lonc.
S'amuser soi-inènio, aimiscr le passaiil, rouler non |)Oiir .se faire valoii', inai.s pour couler, tel e.sl le Kiil. Klic ])ref, plaire vite, tel est le moyen.
Le mètre adopté pai' nos couleurs servait l'orl l»ien ce dessein modeste. L'octosyllabe rimant à linies plah's s'imposait presque à leur choix, puiscpi'il élait comme le mètre obligé de tout genre narratif. Avenant, mais troj» courant dans les fluides narrations des romans de la Taljle Ronde, étriqué dans les mvsières, il devait convenir excellemment à ces contes ra[)ides. Aucun n'est plus facile, plus lég^er, ni ne donne à moins de frais l'illusion de ces qualités. Nos trouvères l'ont manié négligemment, sans grand souci d'en faire valoir les ressources. Bien des fabliaux sont à peine rimes, mais fréquemment asso- nances et chevillés. T^a rime s'oAre-t-elle riche? qu'elle soit la bienvenue! Mais on n'ira pas la cpiérir, cnr un bon mot v.iut mieux qu'une rime léonine et en disj)ense :
Ma paine melrai et m'entente Tant com je sui en ma jouvenle, A conter un fabliau par rime Sans colour et sans leonime; Mais s'il n'i a consonancie, Il ne m'en chaut qui mal en die, Car ne puet pas plaisir à loz Consonancie sanz bons moz : Or les oiez Icns com il sont...
Mais si les jonglcui's ont vci'silic' négligemment, du moins n'ont-ils pas versifié j»édantes(|iieiiieiil, et si l'on songe aux savants jeux de limes déjà en vogue au xui" siècle, on se féli- cite (pi'ils n aient jtas fait à leurs contes riioimeui' de les en alfubler. Il est remarcjuable (jue tons les poèmes d<' Hulebeuf sont hérissés de rimes ('-qniNcxpK'es, tous, sauf" ses fabliaux. Connue d'ailleurs nos trouvères savaient connnunémenl leur métier de versificateurs, comme les hommes du moyen Age se ^lislinguaienl par ime justesse d'oreille (pii surprend aujour-
Et (l'alifjnl. m\ vilaine,
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«riiiii, leurs rinu's, voiic leurs assonances, sont toujours [iho- nétiquement exactes, la facture de leurs vers le plus souvent suffisante, parfois excellente à force d'aisance et de franchise.
De même, la langue des fabliaux est juste et saine, vraiment française, souvent même heureuse en son tour, pure de toute j)rétention pédantesque. Qu'après cela, il n'en faille pas faire grand mérite à nos rimeurs, on n'en saur;iit disconvenir. On peut bien dire, avec M. Brunetière, « qu'ils usèrent de la langue de tout le monde, qu'ils en usèrent comme tout le monde et que la qualité de la langue de leur temps favorisa le dévelop- pement du genre ». La langue du xi^ siècle, Italhutiante encore, pauvre et raide, n'aurait eu ni la souplesse, ni la familiarité nécessaires à l'expression des détails de la vie commune: et la langue pédantesque, prétentieuse, lourde et em[ihatique du xiv" siècle ne devait plus les avoir. Les trouvères et le gfenre profitèrent de cette heureuse fortune d'être venus en la |)éri<>de classique île la langue <lu moyen âge.
Ainsi le poète ne cherche qu'à dire vilement et gaîment son historiette, sans recherche ni vanité littéraires. De là, les par- ticularités du style des fabliaux, défauts et qualités.
Et d'abord, ses défauts. La matière de ces contes étant sou- vent vilaine, l'esprit des fabliaux étant souvent la dérision vulgaire et plate, nos poèmes se distinguent aussi, toutes les fois que le requiert le sujet, par la vilenie, la vulgarité, la platitude du style. Nul effort, comme chez les conteurs eroti- ques du xvui^ siècle, pour farder, sous la coquetterie des mots, la brutalité foncière des données; mais, avec une entière bonne foi, la grossièreté du style suit la grossièreté du conte. On nous dis[»Misera d'en alléguer ici des exemples; mais, à ouvrir au hasard le recueil tle MM. de Montaiglon et Ravnaud, <»n a chance d'en rencontrer d'emblée, et de suffisamment affli- geants.
De là aussi lt»s mérites de ce style, ]>arfois charmants : élé- gante brièveti'\ vérité, naturel.
La brièveté est une qualité trop rare dans les œuvres du moyen âge pour «pie nous ne sachions pas gré à nos conteurs de lavoir recluMcbée. 11 sufllt de s'être quelquefois jierdu dans les châteaux enchantés aux salles sans nombre des romans de
Histoire de i_\ i_\kgve. II. O
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Or le vous ai torné en rime, Tout sans barat et tout sans lime... ... Car li lablel coït et petit Anuicnt mains que li trop lonc.
S amuser soi-même, .imiisri' le j»assant, coiilt'i- non n<»ui' se faire valoir, mais pour conter, tel est le l)ut. Etre href, plaire vite, tel est le moyen.
Le mètre a(lo])lé par nos conteurs servait fort l)ien ce dessein modeste. L'octosyllabe rimant à rimes plates s'imposait presfpie à leur choix, puisqu'il était comme le mètre obligé de tout genre narratif. Avenant, mais trop courant dans les fluides narrations des romans de La Table Ronde, étriqué dans les mvstères, il devait convenir excellemment à ces contes rapides. Aucun n'est plus facile, plus léger, ni ne donne à moins de frais l'illusion de ces qualités. ]Nos trouvères lont mani('' négligemment, sans grand souci d'en faire valoir les ressources. Bien des fabliaux sont à peine rimes, mais fréquemment asso- nances et chevillés. La rime s'olTre-t-elle riche? qu'elle soit la bienvenue! Mais on n'ira |)as la quérir, car un bon mol vaut mieux qu'une rime léonine et en dispense :
Ma painc nielrai et m'enlente Tant com je sui en ma jouvente, A conter un fabliau par rime Sans colour et sans leonime; Mais s'il n'i a consonancie, Il ne m'en chaut qui mal en die, Car ne puet pas plaisir à toz Consonancie sanz bons moz : Or les oiez leus com il sont...
Mais si les jonglcur-s ont vei'silii' ix'gligemmenl, du moins n'ont-ils pas vei"sifié |»édantesqu<Mii<'Ml. cl si Ton songe aux sav.inls jiMix de rimes déjà (Ml vogue au xni"= siècle, on se féli- cite (ju'ils n aient pas fait à leurs contes Ibonneur de les en .iniibler. Il est remar(piable (pie tous les poèmes de llut(dieuf sont béi'issés de rimes é(|uivo(pi(''es, tous, sauf ses faldiaux. (^omme d'ailleurs nos Iroin T res s.ivaient commiini-meni leur métier de Ncrsitic.ileurs, coimne les liommes du moven Age se dislingii.iienl par une justesse d <treille cpii surprend aujour-
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«l'hui, leurs riiiK's, voire leurs assonances, sout toujours [>lio- urtiquement exactes, la facture de leurs vers le plus souvent suflisante, parfois excellente à force d'aisance et de franchise.
De même, la lang-ue des fabliaux est juste et saine, vraiment française, souvent môme heureuse en son toui-, ]>ure de toute jtrétention pédantesque. Qu'après cela, il n'en faille pas faire ^rand mérite à nos rimeurs, on n'en saurait disconvenir. On peut bien dire, avec M. Brunetière, « qu'ils usèrent de la lanijue de tout le monde, qu'ils en usèrent comme tout le uioude et que la qualité de la langue de leur temps favorisa le dévelop- pement du g^enre ». La langue du xf siècle, balbutiante encore, pauvre et raide, n'aurait eu ni la souplesse, ni la familiarité nécessaires à l'expression des détails de la vie commune; et la langrue pédantesque, prétentieuse, lourde et emphatique <lu xiv" siècle ne devait plus les avoir. Les trouvères et le g-enre profitèrent de cette heureuse fortune d'être venus en la période classique de la lang-ue du moyen âg'e.
Ainsi le poète ne cherche qu'à dire vilement et gaîment son historiette, sans recherche ni vanité littéraires. De là, les par- ticularités du style des fabliaux, défauts et qualités.
Et d'abord, ses défauts. La matière de ces contes étant sou- vent vilaine, resj)rit des fabliaux étant souvent la dérision vulgaire et plate, nos poèmes se distinguent aussi, toutes les fois que le requiert le sujet, par la vilenie, la vulgarité, la platitude du style. Nul effort, comme chez les conteurs eroti- ques du xvni'' siècle, pour farder, sous la coquetterie des mots, la brutalité foncière des données; mais, avec une entière bonne foi, la grossièreté du style suit la grossièreté du conte. On nous dispensera d'en alléguer ici des exemples; mais, à ouvrir au hasard le recueil de MM. de Montaicflon et Ravnaud, on a chance d'en l'encontrer d'emblée, et de sufflsamment affli- geants.
De là aussi les mérites de ce style, i)arfois charmants : élé- gante brièveté, vérité, naturel.
La brièveté est une qualité trop rare dans les œuvres du moyen âge pour que nous ne sachions pas g^ré à nos conteurs de l'avoir recherchée. Il suffit de s'être quelquefois perdu dans les châteaux enchantés aux salles sans nombre des romans de
Histoire de la langue. U. O
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Chrétien de Troyc^s ou (I.iiis liiicxli'icalilc forri oti ()I)(M'oii éijai'e Hiioii (le liordoaux, il snflit davoir suivi les ji(''ri|»rtios sans lin do la bataille des Alesclians, |»()nr estimer <lans les fahliaux ces narrations jamais bavardes. (Certes le poète est trop pressé pour se soucier du ]Mttores(|U(% et son coloris reste pâle. Ses narrations s(»nt trop iuk^s, ses descripti(uis écourtées. Pourtant, il sait parfois — comni<' on la vu — s'ai'rèter dans le verger fleuri où la jeune IndifMuie du lai dWrIstotc tresse en couronne des rameaux de menthe; ou bien dans la praii'ie ensoleillée où l'héroïne du fabliau iV Aloul se |>ronu''ne les jtieds nus parmi la ros('>e, tandis (pi au premier <'hant du rossiiînol « toute chose se meurt d'ainu^r ».
L'abandon que nos trouvèi-es mettent à dire leurs contes nous est garant de qualités plus précieuses : le naturel et la vérité. Précisément parce qu'ils s'elTacent devant le |)etit monde anui- sant des j»ersonnaiies qu'ils animent, [trécisément parce qu'ils ne s'attardent pas à leur prêter des sentiments com[)li(piés ni à IgvS placer dans un décoi- curieusement imaginé, parce qu'ils les peignent tcds qu'ils les ont sous les yeux, ils nous donnent d(^ très véridiques peintures de mceurs. Ils sont d'excellents histo- riographes de la vie de chaque jour, soit qu'ils nous conduisent à la grande^ foire de Troves où sont aiuoncelées tant de richesses, hanaps d'(U' et d'argent, étoPles d'écarlate et <le soie, laines de Saint-Omer et de Bruges, <'t vers la(pi(dle chevauchent d'opulents bourgeois, poi'tant comme des chevaliers écu et lance, suivis de longs charrois [la liourse 'pleine de sen:s) ; — soit qu'ils nous dépeignent la petite ville haut perchée, endormie aux étoiles, vers la(ju(dle monte piMiiblrmenl un chevalier lournoieiir {If Préire et le Chevalier) ; — ^ ou «piils nous montrent le vilain, sa lourde hourse à la ceinture, son aiguillon à la main, (pii compte ses deniers au retour du marché aux InruPs {Boivin de Provins) : — ou encore, (pi'ils nous iuti'oduiscnl dans les c/ifimhres seigneu- l'ialcs, oii 1rs dames brodent sur des (lra|»s de soie des léopai'ds et des lionceaux héraldi(pies {(iiiHIttione au //nicon) ; — soit qu'ils décrivent tantôt le pi-(\sb\ tère, tantôt (|U(d(|ue noble fête, où le scignciu', ti'uant laide (Mivei'lc, se plaîl aux jeux des nuMiesli'fds.
('es dons aimables de nalund et de siuc(''ril(''. les trouvères
LES FABLIAUX 83
les portent dans leurs vifs dialogues, dans la peinture des per- sonnages, dont ils excellent à saisir l'attitude, le geste. Voici une jeune veuve qui, ayant pleuré, non sans sincérité, son mari, sent lever en elle un regain de co(|uettei-ie et cherche de nouvelles épousailles : « comme un autour mué
Qui se va par l'air einl)alant,
Se va la dame déportant,
Mostrant son cors de rue en rue... »
(La Veuve.)
Voici une jeune femme à son miroir. Chérubin entre, qui porte un message de son maître. La dame est précisément oc- cupée à lier sa guimpe, ce qui était jadis l'une des opérations les plus délicates de la toilette féminine. Alors, par un joli mou- vement de coquetterie, elle tend son miroir au petit écuyer :
« Biau sire, dit ele, ça vien, La biauté de 11 le sorprisl
Pren cest mireor, si me tien, Que plus près de li s'aproucha;
(!a devant moi, que je le voie. La dame prist, si l'enbrara :
Qu'afublée bellement soie. » « Fui, fol, dit ele, fui de ci!
Cil le prent, si s'agenoilla; Es-tu desvez? — Dame, merci !
Bêle la vit, si l'esgarda Soufrez un poi! » Oz du musart
Que plus l'esgarde, plus s'esprist; Que plus li deffent et plus art!
(LEpenner.)
Parfois le jtoète s'arrête à décrire son héroïne, en traits un peu banals, un peu trop connus, gracieux pourtant. C'est tantôt Gilles, la nièce du chapelain, toute « menue, avenante et grail- lette )) [le Prétrp et le Chevalier); c'est tantôt un gentil portrait de fillette qui cueille, comme dans nos chansons po[iulaires, du cresson îi la fontaine :
Une pucele qui ert belle Un jour portoit en ses bras belle Et cresson cuilli en fontaine ; Moilliée en fu de ci en l'aine Par mi la chemise de lin...
{Le Prêtre et Alison.)
Comme ces [tortraits ne sont jamais embellis plus que de raison, de même les caricatures ne sont point trop chargées. Sous l'exaeération nécessaire et voulue des traits, on retrouve
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LES FABLIAUX
la nature. Voyez la vieille truande, (l«'>c;-uenillée et coquette encore, toute fardée et qui raccommode ses hardes pi-ès d'un buisson, dans l'attente de (|U(d([ue i:alante avfMiture :
Un ongncment ol fait de dokcs De vies argent et de vies oint, Dont son visage et ses mains oint Por le soleil qu'il ne IVscaude: Mais ce n'esloit mie bêle Aude, Ains estoit laide et contrefaite; Mais encor s'adoube et afaitc
Pourçou qu'encore veut sieclcr. Quant ele vit le bacheler Venir si très bel a devise, Si fu de lui si tost esprise Q'ainc Blani^heClor n' Iseut la blonde Ne nule feme de cest monde N'ama onques si tost nului.... {La vieille Truande.)
Le jour où l'on fête les saints rois de Colog^ne, trois dames de Paris, la femme d'Adam de Gonesse, sa nièce Maroie Clipe et dame Tifaiiine, marchande de coifTes, ont décidé de dépenser quelques deniers à la taverne :
— « Je sai vin de rivière Si bon qu'ainz tieus ne fu plantez! Qui en boit, c'est droite sanlez, Car c'est uns vins clers, fremians, Fors, lins, frés, sus langue IVians, Douz et plaisanz a l'avaler... »
Les voilà attablées et une larg-e ripaille commence. Elles boivent à g-randes hanapées, mangent à vastes platées, eng^lou- tissent chopines, oies grasses, gaufres, aulx, oublies, fromages et amandes pilées, poires, épices et noix et chnntent « par mig'notise, ce chant novel :
« Commères, menons bon revel! Tels vilains l'escot paiera Qui ja du vin n'ensaiera! »...
Mais tandis (jue les autres boivent « à gorge gloute », celle-ci,
[dus délicatement g-ourmande, savoure «diaque lampée à petits
traits
Pour plus sur la langue croupir;
Entre deus boires un soupir
I doit on faire sculemont;
Si en dure plus longemenl
La douceur en bouche et la force.
Elles sortent en cliaiilMut :
Amours! au vircli m'en vois!
etleui's p.iiivrcs maris les croyaient en pèlerinag"eî
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Ainsi, en tous ces contes, le ton, le style s'accommodent, s'adaptent exactement au sujet tiviité. Peu de j^enres au moyen ag'e ont eu cette bonne fortune que la mise en œuvre y valût l'inspiration. Nul délayap^e, mais une juste proportion entre les diverses scènes ; aucune co(|uetterie de forme, mais les trou- vailles que sait faire la gaîté; nulle recherche des sous-entendus galants, comme chez les poètes erotiques du xvm" siècle, mais la seule bonne humeur, cynique souvent, jamais voluptueuse; nulle prétention au coloris ni à la tinesse [isychologique comme chez les conteurs du xvi" siècle qui alourdissent ces amusettes en leurs nouvelles trop savantes, mixtures de Boccace et de Rabelais; mais la simplicité, le naturel. C'est vraiment la Muse pédestre :
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas.
La portée satirique des fabliaux. — On le voit à cette analyse : l'esprit qui anime nos conteurs et qui détermine jusqu'à leur style est fait de bon sens frondeur, d'une intelli- gence réelle de la vie courante, d'un sens très exact du positif, d'un ton ironique de niaiserie maligne. Mais quelle est la portée satirique de cet esprit?
Elle a été, à notre avis, exagérée. A en croire les critiques — depuis J.-V. Le Clerc jusqu'aux plus récents, — le rire des fabliaux est le plus souvent hostile et cruel; de plus, il est lâche. Les fabliaux ne sont que des satires et qui les groupe forme une sorte d'encyclopédie satirique, {Y Image ou de Miroir du monde, image grotesque, miroir railleur, oi^i toutes les classes sociales sont tour à tour et délibérément bafouées. Toutes? non pas; mais, de préférence, les castes les plus faibles. Le jongleur y ménage et respecte les chevaliers, les prélats, les puissants ordres monastiques, car toujoui's il se range du côté de la force; mais le vilain, mais le bourgeois, mais l'humble prêtre de vil- lage, voilà ses victimes désignées. Les fabliaux seraient donc de lâches poèmes, rimes pour que les chevaliers puissent s'ébau- dir aux dépens du bourgeois et du vilain.
De ces deux propositions : l'intention des fabliaux est prin- cipalement satirique — cette satire ne s'attaque» qu'aux faibles; — la première nous paraît outrée, l'autre erronée.
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INjiir <•«' (jui ost dalionl du n^proche de lâcheté, nos conteurs ont, par ailleurs, des torts assez irraves pour qu'on leur épargne cette accusation. Le vrai, c'rst (piils daulient in<lifTéremment sur les uns et sur les autres, chevaliers, l)ourgeois ou vilains, évèques ou modestes provoires. Il est vrai que les hauts digni- taires ecclésiasti(|ues ou les grands seigneurs laïques figurent ]dus rarement dans les fahliaux (|ue les hourgeois ou le has clergé : mais c'est chose naturelle, car les personnages destinés à défrayer les contes gras sont, en fout pays, <eux de la comédie moyenne. Cela dit, on n'a que le choix dans notre collection entre les caricatures de seigneurs : ici, c'est toute une galerie «le louches personnages, chevaliers (|ui vivent du [irix des tour- nois; là, dans la Housse partie, trois nohles seigneurs ruinés captent l'avoir d'un hourgeois; là encore, dans Berengier, un châtelain, pour fumer ses terres, marie sa fille au fils d'un vilain usurier. — Des évèques se rencontrent parfois en aussi ridicule posture (jue les plus pauvres chapelains (f Anneau magique, le Testament de l'âne, fEvéque qui bénit); les moines y courent d'aussi tragiques aventures galantes que les séculiers {la longue Nuit); voici des dominicains qui captent des testaments {la Vessie au prestre) ; des cordeliers qui pénètrent dans les familles j)Our y porter la déhanche et la ruine {Frère Denise). — Préfendre d'ailleurs «piil y eût moins de péril à attaquer d'humhles des- servants (jue des prélats, c'est méconnaître la puissance de la solidarité ecclésiastique; et quant à dire que les jongleurs, res- pectueux des harons et des comtes, pouvaient impunément railhM* les hourgeois, c'est ouhlier qu'ils ne vivaient j)as seulement des lihéralités seigneuriales, mais que les hourgeois étaient, au con- traire, leurs patrons favoris; (|ue les fahliaux n'étaient |toiiit contés seulement dans les nohles cours chevaleres«pies, mais dans les repas de corjts de méfier, ou dans les foires, devant les vilains.
Allons |dMs loin : si quehjiies l.ilili.iux nous monlrent — très vaguement — l'antagonisme des «lasses, il est renuuHjuahle que le f»f»ète y prend parti pour «pii? |>«»nr le fort «-outre le faihle, comm<' !«• veut r«)|iiMioii «pie nous discutons? non, |i«»ur le serf «•«»nlre le m.nire. {'«ds s«»nt les fahliaux «!«• Connel/ert, du Vilain nu hufl'el, «le Constant du I/amel. Trois Ivr.inneanx de villag«', le
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[irévùt, le forestier <hi sei^'-nevir, le prêtre, convoitent la Feiniue (lu vilain Constant du llaniel, et rojnme elle leur résiste, ils coni|»lotent a|>rès boire de la réduire })ar « besoin, |)overte et faim », d' « ainai^i'oier la rebelle » :
Pelez de là et je de ça : Ainsi doit on servir vilaine !
Tous trois raniMjnneiit le mari ; le prêtre le cliasse de l'église ; le prévôt le met aux ceps; le forestier confisque ses bœufs. Mais (juand le corvéable ruiné réussit à prendre sa revancbe, (piand il a enfermé les trois galants dans un tonneau rempli de plumes et qu'il y a mis le feu, quand il les poursuit par les rues en faisant tournoyer sa massue, on sent que le conteur s'entbou- siasme; il les pourcbasse aussi, lance contre eux, joyelix comme à la curée, tous les cbiens du A'illag'e : « Tayaut, Mancel ! tayaut, Esnieraude! » Et, (piand il fei-mine son récit ])ar ce vers grave :
Que Dieus nous gart trestous de honte!
on croit entendre l'accent de (|uelque haine de Jacques; on sent que le |)oète se sait vilain, lui aussi, et qu'il parle à ses pairs.
Mais ce ton haineux est, le plus souvent, étrangei' aux fabliaux. Les jongleurs, bienvenus des bourgeois connue des chevaliers, n'ont eu peur de se gausser ni des uns, ni des autres; non }»ar courage, mais parce que nul n'eût daigné les persécuter.
Le rire des fabliaux n'est donc ni brave, ni lâche; mais est-il décidément satirique ?
Non, si l'on donne à ce mot sa pleine signitication, (pii oppose satire et moquerie. La satire suppose la haine, la colère. Elle implique la vision d'un état de choses plus parfait, qu'on regrette ou qu'on rêve, et qu'on appelle. Un conte est satirique, si l'his- toriette qui en forme le canevas n'est pas une fin en soi; si le poète entrevoit, par delà les personnages (ju'il anime un instant, un vice g'énéral qu'il veut railler, une classe sociale qu'il veut fraj»per, une cause à défen<lre. Or la portée d'un fabliau ne va guère jusque-là : elle ne dépasse pas, d'ordinaire, celle du récit qui en forme la trame. Les portraits comiques de bourg-eois, de chevaliers, de vilains v foisonnent; mais aucune idée qui j'elie et domine ces caricatures; la raillerie vise tel chevalier et
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iioii la clicvalcrie; tel bourgeois of non la lioiirficoisic, ot \o plus souvcut ou peut substituer un chevalier à un iiourg^eois ou un bourgeois à un chevalier, sans rien changer au conte, ni à ses tendances. En ce sens, nos diseurs de fabliaux ne s'«'dèvent pas jusqu'à la satire, contents de l'ester (b»s maîtres caricaturistes. Ils jettent sur le monde un regard ironique : clercs, vilains, marchands , prévôts , vavasseurs , moines , ils es(|uissent la silhouette de chacun et passent. Ils peignent une galerie de gro- tesques où personne n'est épargné, où l'on n'en veut sérieuse- ment à personne. Ils ne s'indignent ni ne s'irritent; ils s'amusent. Ils restent aussi étrangers à la colère ([u'au rêve; leur maîtresse forme est une gaieté railleuse, sans pessimisuie, satisfaite au contraire.
Il est donc exagéré de voir en nos jongleurs des satiriques intentionnels et systématiques. Si l'on s'en tient à la définition pour ainsi dire classique de la satire, il est certain que leurs (L'uvres n'y répondent pas. Mais sans doute elle est trop haute et trop étroite. Comme M. Brunetière l'a très justement marqué, « à défaut d'un mépris philosophique de l'homme et de la société de leur temps, les diseurs de fabliaux ont celui des personnages (ju'ils mettent en scène ». Ils n'ont pas ])rétendu mener le con- vicium sœculi; ils ont seulement peint les hommes tels qu'ils les vovaient, sans colère ni sympathie; mais ils les ont vus, le plus souvent, laids et bas.
Mettent-ils, par exemple, le vilain en scène? Ils savent dire sa bonhomie, son habileté finaude {Barat et Haimet) et comment il concpiit « paradis par plaid » ; mais ils connaissent aussi sa détresse phvsi(|n(' et morale. Ils \v mdutrciil dans sa sottise trop réelle, dans sa grossièreh'' l'oucière, aussi près (b' la bète (pie du chrétien,
Malëiuous de toute part, llidous comme leu ou lupart, Qui ne sait entre la gent estre...
(Voir Jirifaul, le Vilain asnier, te Vilain, de Farhu, l.Ame an vilain, etc.)
De même p(»ur les |)rèlres et les moines. neauc(>u|> de fabliaux (lui les niellent en scène ne sont «pie dinonensives (jaheries;.
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mais vn (•onibicii (rautrcs, les jongleurs les inonlreiil avares, (•ii|>i(les, org-ueilleux, escortés de leurs prestresses, et les hafouent, et les traînent, avec une joie jamais lassée, à travers les aven- tures tragiquement obscènes! (Voir le Prêtre et le Chevalier, le Présume qui eut mère à force, Aloul, le Préfixe au lardier, le Prêtre et le Loup, le Prêtre teint, les quatre Prêtres, Estortni, le Prêtre qu'on ])orte, le Prêtre crucifié, Connebcrt, etc.
Pareillement, ils ont, à un degré qu'on ne sauiait dire, le mépris des femmes. Certes, il faut se garder de toute exag'é- ration. Les contes gras ont dû Heui'ir dès ré[)0([ue patriarcale, aux temps de Seth et de Japhet. Les plus anciens vestiges de littérature qui nous soient parvenus des hommes quasi préhis- toriques, les textes exhumés des nécropoles niemphiti(|ues, sont précisément des contes durs aux femmes; les plus anciens pa- pyrus d'Eg:ypte nous révèlent les infortunes conjugales d'Anou- pou. Hérodote nous parle d'un Pharaon que les dieux ont rendu aveugle et qui ne pourra guérir que si, par une rare bonne for- tune, il rencontre une femme fidèle à son mari, et M. Maspéro dit, à propos de ce conte léger : « L'histoire, débitée au coin d'un carrefour par un conteur des rues, devait avoir le succès qu'obtient toujours une histoire g-raveleuse auprès des hommes. Mais chaque Egyptien, tout en riant, pensait à part soi que, s'il lui fût arrivé même aventure qu'au Pharaon, sa ménagère aurait su le guérir — et il ne pensait pas mal. Les contes g'rivois de Memphis ne disent rien de plus que les contes g'rivois des autres nations : ils procèdent de ce fond de rancune que l'homme a toujours contre la femme. Les bourgeoises égrillardes des fa- bliaux du moyen âge et les Egyptiennes hardies des récits memphiti({ues n'ont rien à s'envier; mais ce que les conteurs nous disent d'elles ne prouve rien contre les mœurs féminines de ce temps. »
Voilà (|ui est spirituellement et sagement dit; mais à cette grivoiserie superficielle s'entremêle souvent chez nos auteurs une sorte de colère contre les femmes , méprisante , et qui dépasse singulièrement les données de nos contes. Il ne s'agit |»lus de « ce fond de rancune que l'homme a toujours contre la. femme»; mais d'un dogme bien défini, profondément enraciné, que voici : les femmes sont des êtres inférieurs et malfaisants.
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Femme est de trop foible nature; De noient rit, de noient pleure; Femme aime et het en petit d'eure; Test est ses talenz remués...
Seul un n'iiinie de terreur peut les mater [S/re Hain et dame Anieuse, If Mldin mire, la atale Dame). Eneore les coups ne suffisent pas, car leurs vices sont vices de nature. Elles sont essentiellement perverses : contredisantes, obstinées, lâches; elles sont lianlies au mal, capables de vengeances froides, où elles s'e.\|>osent elles-mêmes au besoin [les deux Cliauf/eurs, la Dame t/id se vengea du chevaliev). Elles sont curieuses du crime, alTolées par le besoin de jouir, comme la hideuse Matrone d'Éphèse du xm" siècle (comparez ces fabliaux répuiinants, le Pêcheur de Pont-sur-Seine, le Fevre de Creeil, le Vallet aux douze femmes, la Femme qui servait cent chevaliers, etc.). Est- ce pour les besoins de leurs contes iiras, j)Our se conformer à leurs lestes données, que les trouvères ont été forcés de peindre, sans y entendre malice, leurs vicieuses héroïnes? Non, mais bien plutôt, s'ils ont extrait ces contes licencieux, et non d'au- tres, de la vaste mine des histoires populaires, c'est <pi ils y voyaient d'excellentes illustrations à leurs injurieuses théories, qui préexistaient. Le mépris des femmes est la cause, et non l'efFet. Cet article de foi : les femmes sont des créalm-es infé- rieures, dég-radées, vicieuses |iai' nature, — voilà la .semence, le ferment de beaucoup de nos contes.
Là est, sans doute, la si|^niiicatioii historique des fabliaux. Et ce qui toujours surprend et choque, c'est que, même en ces fabliaux violents, on seiif que le poète s amuse. Partout on y retrouve cette croyance, commune à tous au moyen àiie, (jue rien ici-bas ne peut ni ne doit chaneer et que l'ordre établi, immuable, est le bon; partout l'optimisme, la joie de vivre, un réalisme sans auiertume.
A quel public s'adressaient les fabliaux. — Les fabliaux ne sauraient être consitb'rés comme des accidents sin- guliers, néiiliiicables. Il existe toute une littérature apparentée, qu'il ne nous appartient pas (Tt-tiKlier ici, niais (»ù ils tiemient lenr pl.ice (h'-terniini'c, connue un inuultre dans une s(''rie. I^a m<»iti('' des (envres du xuT' siècle, satires, dits narratifs, romans.
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su|)|)Oseii( chez les |»0("'tes (M chez leurs auditeurs le même état ij'espi-it général que les faliliaiix, les mêmes sources d'amusc- meut et de délectation.
J*ar (\\emj)le, le nié|»ris hi'utal des femmes est-il le jiropi-e de nos conteurs joy<Hix? Non, mais il suscite et anime, auprès des faldiaux, des centaines de petites pièces, C Evangile aux femmes, le Iilasfen(/e des femmes. Chiche face et Bigorne, intarissables en lii'ades ironi(jues, injurieuses. C'est lui qui, dans U^ Iioiiian <le la Hase, soulève et t'ait avancer par |)esants bataillons les argu- ments de Raison, de Nature, de (iénius. (Test lui qui inspire les tristes démonsti'ations en Ijaralipton de Jean de Menu, (pii 4levaient si fort aftliger, plus d'un siècle après, l'excellente Chris- tine de Pisan.
Et chacun des autres traits des fabliaux rej>arait dans des 4ruvres apparentées. Dans nos collections de dits moraux, de Inhtes satiri(|ues, de Miroirs du Monde, (ÏEstafs du Monde, iVEnseig}iemons, de Chastiemens, n'est-ce pas, tout comme dans les fabliaux, la même vision ironique, o[»tiniiste poui'tant, de ce monde? N'est-ce pas, dans toutes ces œuvres, la même hostilité contre les prêtres, les mêmes railleries antimonacales lancées pourtant par des dévots? la même satire sans colère, donc sans portée? Et si l'on com|»are l'ensemble de nos contes à l'épopée animale de lienard, n'y a-t-il ])oint parité intellectuelle entre les cincjuante poètes qui ont rimé des fabliaux et les cinquante poètes qui ont rimé des contes d'animaux? Ici et là, éclate le même besoin de rire, aisément contenté; ici et là, on fait appel au même juiblic gouailleur, étranger à de plus hautes inspira- tions :
Or me convient tel cliose dire Dont je vous puisse faire rire : Que je sai bien, ce est la pure. Que de sermon n'avez vous cure, Ne de cors sainz ouïr la vie...
Existe-t-il une (jualité des contes de Renard qui ne soit aussi une qualité des fabliaux, si nous considérons soit ces dons de gaieté, de verve, de prodigieux amusement enfantin, soit l'absence de toute émotion généreuse, soit la raillerie alerte,
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jamais lassôc ni irriti'c, s(»il lOiiMi de toulo }tn't('ii(ion artis- tique, cil (OS n;i nations vives, hâtées, nues?
Et jKniitant, tournez les jiajses du présent ouvraiie. A C(jté de ce cliapitre sur les fal}liau\', voici une étude sur d'autres contes, contemporains : l(»s lais de Bretairne. Exprimons d'un mot le contraste : d'un coté, l<'s faMiaux el le lioman de Ih'nnrd\ de l'autre,